dimanche 27 avril 2014

Antinoüs, Le Bel Amant d'Hadrien.


                                        Il y a quelques semaines, je vous ai présenté le livre que Joël Schmidt a récemment consacré à Hadrien. Si j'ai trouvé cette biographie excellente, je n'ai pas caché avoir été un peu surprise de la brève évocation du favori de l'Empereur, Antinoüs, divinisé après sa mort. Bien sûr, cela paraît logique : il s'agit de la vie d'Hadrien, pas de celle de son amant ! Sans compter que les certitudes concernant sa brève existence sont maigres. Mais comme le personnage m'a toujours intriguée, un petit article s'imposait.

                                        Je disais qu'il n'y avait que peu de certitudes absolues sur la vie d'Antinoüs. En réalité, elles tiennent en une phrase : Antinoüs, natif de Bithynie, était un proche de l'Empereur Hadrien, et il a été divinisé après s'être noyé dans le Nil en 130. Évidemment, c'est plutôt succinct. On se heurte en fait à deux problèmes majeurs : d'un côté, les textes les plus détaillés sont postérieurs à la vie d'Antinoüs et donc forcément suspects ; de l'autre, les sources contemporaines d'Hadrien mélangent allègrement données factuelles et légende, embellissant le mythe du beau jeune homme devenu Dieu. Faire la part des choses relève de la gageure, et l'étude du culte dont Antinoüs fait l'objet après sa mort est plus facile à aborder.

Antinoüs. (Copie d'un buste de la villa Hadriana - ©Jastraw via wikipedia.)

VIE ET MORT D' ANTINOÜS : FLOU ARTISTIQUE.


                                        Ce qui est certain, c'est qu'Antinoüs est natif de la ville de Claudiopolis, située dans la province romaine de Bithynie (actuel  Nord-Ouest de la Turquie). Il y est né en Novembre, comme en attestent les sources antiques mentionnant les célébrations de son anniversaire, mais on ignore l'année exacte. En se basant sur les portraits réalisés après sa mort, on la situe approximativement entre 110 et 115. Ses origines sociales demeurent tout aussi obscures : on a avancé qu'Antinoüs était un esclave, mais ces allégations semblent peu fiables car elles n'apparaissent qu'à la Renaissance, et la déification d'un esclave, dans une société romaine conservatrice, est hautement improbable - même de la part d'Hadrien. Aujourd'hui, certains historiens pensent qu'Antinoüs était probablement issu d'un milieu modeste - paysans ou petits commerçants - et qu'il avait reçu une éducation sommaire, grâce à laquelle il avait acquis les bases de la lecture et de l'écriture.

                                        Hadrien, qui a voyagé dans tout l'Empire au cours de son règne, s'est rendu à Claudiopolis à deux reprises - en 121 et en 123. Si Antinoüs a retenu son attention dès leur rencontre, nul ne peut dire si celle-ci a eu lieu lors de la première ou de la seconde visite impériale. Sont-ils immédiatement devenus amants ? Les avis divergent. Certains historiens l'affirment, les deux hommes ne se quittant plus dès lors. D'autres pensent en revanche qu'il est plus probable qu'Antinoüs ait d'abord été envoyé à Rome, afin de parfaire son éducation au sein du paedagogium impérial, pendant qu'Hadrien poursuivait sa tournée des Provinces. Pour les tenants de cette seconde version, l'Empereur rentre à Rome en Septembre 125, et c'est à cette époque qu'Antinoüs devient son favori, bien que sa présence ne soit mentionnée dans les textes officiels qu'en 130, année de sa mort.

Hadrien et Antinoüs. (©British Museum)

                                        Que la liaison entre les deux hommes ait débuté en Bithynie ou plus tard à Rome, Hadrien était en tous cas profondément attaché à Antinoüs. Il avait beau avoir épousé Sabine, la petite-nièce de son prédécesseur et père adoptif Trajan,  le couple était loin d'être épanoui - sans doute entre autres en raison de la préférence d'Hadrien pour les hommes, rien ne laissant même supposer qu'il ait éprouvé un quelconque intérêt physique envers les représentantes du sexe opposé. On peut aussi ajouter qu'Hadrien était un passionné de culture et de civilisation grecques : il est possible que sa relation avec Antinoüs se soit apparentée à de la pédérastie. Toute abstraction faite des critères moraux propres à notre époque et à notre civilisation, cette pratique (qui faisait déjà débat à Rome) suppose dans la Grèce antique un lien pédagogique entre un homme mûr et un jeune garçon ayant atteint la puberté. Concrètement, l'adulte était chargé de faire de l'adolescent un homme, en l'initiant à la vie militaire, politique, culturelle, mais parfois aussi sexuelle. Il s'agissait donc d'un rite de passage et de transmission des valeurs, et une pratique courante et acceptée dans la culture hellénistique.

                                        Mais plus que jamais, on en est réduit à des supputations : les informations quant à la nature exacte de la relation liant Antinoüs à Hadrien sont évidemment de seconde main, et les principaux intéressés n'ont pas souhaité communiquer... Encore que, Hadrien ayant rédigé une autobiographie, on peut supposer qu'il y parlait d'Antinoüs. Mais le texte ne nous est pas parvenu. Décidément, on n'est pas aidés ! Après la mort d'Antinoüs, le poète Pancrates d'Alexandrie rédige toutefois un épyllion sur le jeune homme, dont il nous reste des fragments et dans lequel il rapporte une anecdote totalement invraisemblable mais absolument charmante. La scène se passe dans le désert de Libye : Hadrien chasse avec Antinoüs lorsque celui-ci est attaqué par un lion. L'Empereur tue la bête d'un trait de javelot et le sang du fauve, coulant sur le sable, donne naissance à une fleur de lotus rouge. Ayant pris connaissance du poème, Hadrien en fut tellement charmé qu'il donna à la fleur le nom de son favori et récompensa le poète. Librement inspirée d'un incident réel ou fantasmée du début à la fin, cette légende est en tout cas révélatrice de la façon dont les contemporains d'Hadrien percevaient leur relation.

Hadrien et Antinoüs chassant le lion. (Tondo de l'arc de Constantin. ©W. Storage)

                                        Entre 127 et 130, Hadrien ne se sépare pas d'Antinoüs. Le jeune homme n'a apparemment jamais tenté de profiter de sa position pour exercer une influence sur les affaires publiques ou politiques, mais il prend part à des cérémonies religieuses aux côtés de son aîné. Il assiste par exemple en Avril 128, à Rome, à la pose par Hadrien de la première pierre du temple dédié aux Déesses Vénus et Rome. Plus tard cette même année, les deux hommes sont initiés ensemble aux mystères d'Eleusis. Car Antinoüs accompagne désormais Hadrien dans chacun de ses voyages : ils sont en Campanie en 127, en Afrique du Nord en 128, en Grèce et en Asie Mineure en 129. De là, ils partent pour l’Égypte.

                                        C'est là qu'Antinoüs trouve la mort, le 30 Octobre 130 : il se noie dans le Nil, près de la ville de Besa. Les circonstances de son décès ne sont pas plus claires que le reste de sa vie. Peut-être un simple accident, comme l'évoque Hadrien ; ou alors un suicide, Antinoüs préférant se donner  la mort plutôt que subir les outrages du temps  ; ou bien un sacrifice religieux, consenti ou non, visant à prolonger l'existence d'Hadrien ; ou même encore un meurtre, perpetré par des personnages haut placés craignant que l'Empereur n'adopte son favori pour en faire son successeur. Bref, c'est une sorte de Cluedo antique - le colonel moutarde, sur le Nil, avec le chandelier...
"Il avait été son mignon et était mort en Égypte, soit pour être tombé dans le Nil, comme l'écrit Hadrien, soit pour avoir été immolé en sacrifice, comme c'est la vérité ; car Hadrien, ainsi que je l'ai dit, était très curieux, et il recourait à la divination et à des pratiques magiques de toute sorte." (Dion Cassius, "Histoire Romaine", 69.)


UN CULTE ÉPHÉMÈRE.


                                        Le résultat étant de toute façon le même, Hadrien est dévasté par le chagrin et "pleure comme une femme" (nous dit l' "Histoire Auguste" - source peu crédible en général) son amant noyé-suicidé-assassiné-sacrifié. (Rayez les mentions inutiles) Son affliction ne connaît pas de limites, au point que tout de suite après son décès, il multiplie les hommages à son cher compagnon. Tout d'abord il ordonne que soit érigée, sur les lieux même de l'accident, la ville d'Antinoöpolis (aussi connue sous le nom d'Antínoé ou Antinoupolis.) Bâtie au bord du Nil, sur le modèle hellénistique, la cité est couverte de monuments, comblée d'honneurs et de privilèges comme par exemple un plan d'assistance alimentaire.

Ruines d'Antinoupolis.


                                        Mais Hadrien prend une décision encore plus inédite : il décrète l'apothéose d'Antinoüs, honneur réservé jusque-là aux membres de la famille impériale. Encourageant le culte que les Égyptiens commencent à vouer à son compagnon, il suit en cela l'exemple d'Alexandre le Grand, qui avait imposé l'héroïsation de son favori, le général Héphaestion, après sa mort. Antinoüs est donc divinisé : on bâtit des temples en son honneur, on créé des sacerdoces dédiés à son culte, et des oracles (dont l' "Histoire Auguste" prétend qu'ils sont rédigés par Hadrien lui-même...) sont délivrés en son nom.

                                        Si le culte d'Antinoüs est célébré dans tout l'Empire, il se développe principalement dans les provinces orientales, dominées par la culture grecque. Sans doute son implantation a-t-elle été favorisée par la pratique courante de la déification des héros pendant la période hellénistique, ainsi que par les origines du jeune homme, mais aussi par la popularité d'Hadrien, qui avait toujours témoigné son attachement à la Grèce et à sa civilisation. En Égypte, la divinisation d'Antinoüs prend un aspect particulier, car les circonstances de sa mort provoquent une forte impression sur les fidèles, qui l'associent à Osiris (lui aussi noyé dans le Nil, selon la légende), et on lui attribue les mêmes dons de guérison. Plus généralement, le culte d'Antinoüs est assez fascinant par le syncrétisme qui le caractérise. Le jeune Dieu est lié ou assimilé à des divinités ou des héros locaux, propres à chaque endroit où son culte est attesté : il prend les attributs attachés à Hermès, Dionysos, Apollon, Sylvain, Vertumne, Héraclès, Osiris; Apis, ou bien d'autres encore. 


Antinoüs - Osiris. (©Musée du Louvre.)

                                        Outre Antinoöpolis et Claudiopolis, Antinoüs est particulièrement célébré à Alexandrie, à Mantinée (à cause de l'analogie entre le nom Antinoüs et celui de la fondatrice mythique de la ville, Antinoé), en Arcadie et à Lanuvium, dans le Latium. Le 27 Novembre, on célèbre le Natalis Antinoi ("anniversaire d'Antinoüs"), dont le rituel est mal connu, bien qu'un texte égyptien mentionne que des rites équestres étaient inclus dans les festivités. Sont aussi institués en 131 les Antinoeia,  grands concours musicaux et sportifs qui doivent se rapprocher des jeux panathénaïques. Les artistes et intellectuels ne sont d'ailleurs pas en reste et, à l'instar de Pancrates, d'autres poètes consacrent des vers à Antinoüs tandis que le philosophe Numenios d'Apamée écrit pour l'empereur une consolatio. Enfin, l'Empereur commémore aussi la mémoire de son favori en donnant son nom à une étoile, appartenant aujourd'hui à la constellation de l'Aigle.
"Il dédia aussi, par tout l'univers, des bustes ou plutôt des statues sacrées d'Antinoüs. Enfin, Adrien prétendit voir lui-même une étoile qui était celle d'Antinoüs, et il écoutait avec plaisir ses courtisans, qui lui disaient mensongèrement que cette étoile était née de l'âme d'Antinoüs, et qu'elle s'était montrée pour la première fois dans ce temps-là." (Dion Cassius, "Histoire Romaine", 69.)

                                        Bien qu'il soit difficile de faire la distinction entre la flatterie et la piété, il semble bien qu'Antinoüs ait été sincèrement vénéré, du moins en Orient. Pourtant, son culte ne reste vivace que jusqu'à la mort d'Hadrien, en 138. Il décroît rapidement ensuite, l'obsession de l'Empereur transmise à toute une partie du monde romain s'éteignant en quelque sorte avec lui. On peut aussi avancer, avec un certain cynisme, qu'il n'était plus nécessaire d'adorer Antinoüs pour s'attirer les bonnes grâces de son amant... Quant aux premiers auteurs chrétiens, ils n'hésitent pas à fustiger le jeune homme, pseudo-Dieu aux pratiques déviantes ! Bien que bizarrement, certains voient en lui une figure christique, de part la nature sacrificielle de sa mort, il devient à partir du IVème siècle le symbole de la corruption païenne, des mœurs dépravées des Romains, et de l'irrationalité de leur religion.
"Ce qu'il dit aussi du jeune Antinoüs, le mignon de l'empereur Adrien, et des honneurs qu'on lui rend à Antinople, ville d'Égypte, soutenant que ceux que nous rendons à Jésus sont de même genre, n'est encore qu'un effet de sa passion, comme il est aisé à l'en convaincre; car cet efféminé, qui oublia même son sexe, qu'a-t-il de commun avec la conduite grave et honnête de notre Jésus, à qui ses ennemis, quoiqu'ils l'aient chargé de mille fausses accusations, n'ont jamais pu reprocher d'avoir eu la moindre tache d'intempérance?" (Origène, "Contre Celse", III.)

REPRÉSENTATIONS D'ANTINOÜS.


                                        En dépit de sa courte existence et bien que le culte d'Antinoüs n'ait guère perduré, on ne peut qu'être surpris de voir la quantité de représentations du jeune homme qui sont parvenues jusqu'à nous. En considérant uniquement les sculptures, sont répertoriés à l'heure actuelle quelques 100 portraits d'Antinoüs. C'est plus que pour certains Empereurs ! A cet égard, la comparaison n'est pas innocente, puisque les portraits du jeune homme réunissent souvent des caractéristiques propres à l'imagerie impériale, comme les attributs divins que l'on observe sur la plupart des statues.

Antinoüs en Dionysos. (Musée Fitzwilliam de Cambridge.)

                                        C'est également le cas sur les pièces de monnaie. A partir de 133, des pièces à l'effigie d'Antinoüs ont été frappées dans différentes villes d'Orient - alors que ça n'a jamais été le cas dans la partie occidentale de l'Empire. La date apparaissant sur les monnaies émises en Égypte, on sait que les dernières pièces ont été émises l'année de la mort de l'empereur. Voilà qui relance le débat sur l'opportunisme du culte voué à Antinoüs, mais souligne aussi la frénésie d'hommages dédiés au jeune homme : en à peine 5 ans, 250 représentations différentes ont été frappées ! Bien sûr, Antinoüs est une exception en ce que seuls les membres de la famille impériale et les divinités apparaissent généralement sur les monnaies ; mais suite à son apothéose, cette entorse à la règle n'en est plus vraiment une...

Pièce montrant Antinoüs en Hermès.



                                        Pour en revenir aux portraits sculptés, ils permettent au moins de comprendre l'attirance éprouvée par Hadrien : ils donnent à voir un visage doux aux traits fins, de grands yeux surmontés de sourcils arqués, des lèvres pleines et sensuelles, une cascade de boucles épaisses descendant jusque dans la nuque. Et toujours cette expressivité qui se traduit le plus souvent par un air un peu mélancolique.  La beauté incontestable de ces œuvres et le nombre qui ont été mises au jour explique que les artistes de la Renaissance (et bien d'autres après eux) aient été fascinés par le jeune homme, dont ils prirent le portrait pour un exemple de la sculpture antique classique. Le problème, c'est que c'était déjà le cas dans l'Antiquité ! Dès le IIème siècle, soit immédiatement après sa mort, des sculpteurs ont emprunté les traits - sans doute idéalisés - d'Antinoüs pour représenter d'autres Dieux ou d'autres jeunes gens, et l'identification des statues pose donc parfois problème.
"Je pense quelquefois, Harry, qu'il n'y a que deux ères de quelque importance dans l'histoire du monde. La première est l'apparition d'un nouveau moyen d'art, et la seconde l'avènement d'une nouvelle personnalité artistique. Ce que la découverte de la peinture fut pour les Vénitiens, la face d'Antinoüs pour l'art grec antique, Dorian Gray me le sera quelque jour. Ce n'est pas simplement parce que je le peins, que je le dessine ou que j'en prends des esquisses; j'ai fait tout cela d'abord. Il m'est beaucoup plus qu'un modèle. (...) Mais, d'une manière indécise et curieuse —je m'étonnerais que vous puissiez me comprendre — sa personne m'a suggéré une manière d'art entièrement nouvelle, un mode d'expression entièrement nouveau." (Oscar Wilde, "Le Portrait de Dorian Gray.", I.)

A LA RECHERCHE DU TOMBEAU D'ANTINOÜS.


                                        Dernier mystère concernant Antinoüs : l'emplacement de son tombeau. L'information est en théorie facile à trouver, puisqu'elle est gravée sur l'obélisque Barberini, découverte à Rome au début du XVIe siècle. En théorie seulement, étant donné que le vestige est brisé en trois morceaux - et justement à l'endroit où est mentionné le lieu où repose Antinoüs ! Mais vous connaissez les historiens, rien ne les arrête ! Et nous voilà repartis pour une série d'hypothèses, de la plus crédible à la plus farfelue.

                                        Si dans un premier temps, on a pensé qu'Antinoüs reposait à Antinoé, ville fondée sur les lieux de sa mort, l'hypothèse a vite été abandonnée. D'une part, parce que l'obélisque mentionnant le lieu de sa sépulture a été retrouvée à Rome, et d'autre part parce qu'il est peu vraisemblable qu'un Hadrien fou de chagrin ait abandonné le corps de l'amant adoré en terre étrangère. Parmi plusieurs hypothèses, on a envisagé le jardin d'Adonis au sein du palais impérial (en raison de l'analogie entre les deux éphèbes), la villa Hadriana où ont été mises au jour la plupart des statues du jeune homme, ou encore le Château Saint-Ange, où Hadrien fit élever son propre tombeau. Aucune preuve décisive n'ayant été avancé, le lieu de sépulture d'Antinoüs demeure, comme pratiquement tout le reste, une énigme...

ET SI ANTINOÜS N’ÉTAIT PAS L'AMANT D'HADRIEN ?


                                        En fouillant dans de vieux papiers pour préparer cet article, j'ai retrouvé une vieille coupure de presse mettant en doute l'une des seules certitudes que je croyais avoir sur Antinoüs : il n'aurait pas été l'amant d'Hadrien ! C'est en tous cas la théorie défendue par cet entrefilet (dont je ne connais ni l'auteur, ni la source), qui remet en question la théorie généralement admise. Il s'appuie notamment sur le fait que la relation homosexuelle n'est évoquée que tardivement, sous les plumes du théologien Origène et de l’historien Dion Cassius (cités plus haut), qui en parlent comme d'une simple rumeur. L'article en déduit qu'en réalité, Hadrien prévoyait d'adopter Antinoüs et d'en faire son successeur - et il nous ressort donc l'hypothèse selon laquelle le jeune homme aurait été assassiné.

Antinoüs, en prêtre du culte impérial. (Musée du Louvre.)


                                        Cette théorie est rarement reprise, et elle ne me semble pas plus documentée que celle qui fait d'Hadrien et d'Antinoüs des amants passionnés. Au final, on peut tout supposer et tout imaginer - puisque nous ne saurons probablement jamais la vérité. Mais plus forte que l'Histoire, la légende  s'est imposée, faisant d'Antinoüs une icône gay avant l'heure, puis au fil des siècles le protagoniste d'une belle histoire d'amour, dans laquelle l'homosexualité n'est plus qu'un détail. On songe, bien sûr, aux "Mémoires d'Hadrien" de Marguerite Yourcenar. Mais plus récemment encore, la relation entre l'Empereur et son favori a inspiré d'autres artistes, comme Hervé Cristiani (superbe chanson, "Antinoüs", à écouter sur Youtube) ou Hubert-Félix Thiéfaine ("Un automne à Tanger (Antinoüs nostalgia)"). A noter également que le talentueux Rufus Wainwright et la Canadian Opera Company préparent actuellement un opéra mettant en scène Hadrien et Antinoüs - première représentation prévue en 2018. Atrocement sentimentale, je trouve que c'est à la fois émouvant et réconfortant de voir qu'Hadrien, qui voulait faire d'Antinoüs un Dieu, est bel et bien parvenu à lui offrir l'immortalité. Que voulez-vous ? Il semble qu'un cœur de midinette batte sous mes nombreux tatouages...




dimanche 20 avril 2014

Quand Rome Antique Rime Avec Cosmétiques.

                                        Je vous ai déjà parlé, sur ce blog, des vêtements des Romains et des Romaines, ainsi que des bijoux, du parfum et des coiffures. Dans le domaine de l'apparence, il reste encore un thème à traiter : celui du maquillage et, plus largement, des produits cosmétiques utilisés dans l'antiquité romaine. Le sujet m'intéresse à plus d'un titre : d'abord parce qu'il s'agit encore et toujours de la vie quotidienne de mes Romains adorés, et ensuite en tant que coquette invétérée, à la salle de bains digne des rayons d'une parfumerie ! Voyons donc comment les Romains, et surtout les Romaines, prenaient soin d'eux. Je ne prétends pas être exhaustive, tant il existe de "recettes" diverses et variées : j'ai simplement compilé les plus fréquentes.

Les thermes, symbole de l'hygiène à la romaine. (ill. via Blogdesthermalies.)


                                        Les Romains ont une conception de la cosmétique finalement assez proche de la nôtre : elle revêt certes une fonction hygiénique, mais les soins que l'on s'accorde sont aussi un moment de volupté et de plaisir. Ils consacrent donc beaucoup de temps aux soins corporels : bains, massages, crèmes, maquillage, parfums... Autant de pratiques placées sous les auspices de la Déesse Hygie, protectrice de la santé - et de qui provient notre mot "hygiène". Ces coutumes s’étendent dans tout l'Empire, avec des variations régionales, comme les bains turcs ou les hammams qui subsistent encore aujourd’hui. L'importance des bains dans la Rome antique fera d'ailleurs l'objet d'un article à part entière. Mais il y a plus. A l'origine, les soins cosmétiques ont d'abord une portée religieuse, qui renvoie à un rituel de purification. De même, le soin apporté à l'apparence physique, loin d'être l'expression d'une superficialité, est avant tout un devoir, une marque du caractère civilisé du Romain : c'est par lui que l'être humain, en maîtrisant son corps, s'éloigne de l'animalité originelle. Les soins du corps sont d'ailleurs désignés par le terme générique de "cultus", qui sert aussi au mot "culture". Par opposition, est dit "sordidus" celui qui ne prend pas soin de son aspect et se laisse aller.

Esculape et Hygie. (Vème s. av. J.C., Musée d'Istanbul.)
                                        Les cosmétiques sont en priorité associés aux femmes les plus riches et aux... prostituées. Il est évident qu'il existe une large gamme de prix, et les produits "de luxe" importés de Chine, de Germanie ou de Gaule, sont extrêmement onéreux et donc réservés à une élite. En fait, ils sont tellement chers que l'on tente d'en limiter l'utilisation par la Lex Oppia, en 189 avant J.C. - avec pour résultat une horde de furies romaines dans les rues, manifestant contre la décision des Sénateurs ! Il existe cependant des "sous-produits", moins chers, fabriqués par des artisans locaux à destination des plus modestes.

CONTENANTS ET ACCESSOIRES.


                                        Les produits de beauté sont donc largement utilisés par les Romaines. On trouve toute sorte de cosmétiques, conservés dans des pots de céramique ou des flacons en verre. En marge des préparations importées et des produits plus accessibles, vendus sur les marchés, on confectionne aussi des préparations "maison", à partir d'ingrédients végétaux ou organiques. Reste que tous ces produits sont évidemment d'une qualité moindre comparés à ceux que nous utilisons aujourd'hui, et le maquillage (désigné par le terme générique de fucus) nécessite plusieurs retouches au cours de la journée. Ce qui, on l'imagine, n'est guère pratique pour Madame Tout-Le-Monde, qui a quand même autre chose à faire ! En revanche, les femmes les plus riches ont à disposition des esclaves, les cosmetae, dont le rôle est de fabriquer et d'appliquer crèmes,  onguents, produits de maquillage, etc.

Toilette matinale d'une Romaine. (©Barbara McNamus via VRomaProject.)


                                        Elles utilisent pour se faire des outils aussi divers que des spatules, des cuillères, des coupelles en bois, os, ivoire, ambre, verre ou métal. Le maquillage et les soins se présentent sous forme liquide ou en pastilles : les onguents liquides sont conservés dans de petites fioles en céramique, bois, voire or pour les plus aisées, ou dans des petits flacons en verre comme les alabastres, de forme allongée, ou les aryballes, de forme sphérique et au goulot étroit, terminé par un rebord plat et élargi sur lequel on peut étaler le produit. Il existe aussi des tubes compartimentés, utilisés par exemple pour le khôl, et qui permettent d'y conserver plusieurs couleurs de maquillage. Les substances plus épaisses sont renfermées dans des boîtes rondes et appliquées au pinceau.


Le nécessaire à beauté d'une romaine. (©La Bella Donna.)


Enfin, les miroirs sont en général des miroirs à main, surtout fabriqués à partir de métal poli, certains magnifiquement ouvragés.

Miroir orné d'une représentation du jugement de Pâris. (IIIème s. av. J.C., via Univ. Of Texas.)

Tout le nécessaire de beauté est contenu dans un coffret, que l'on garde dans une petite pièce où se pratiquent aussi les soins, et où les hommes n'entrent généralement pas.
"Il ne faut pas toutefois que votre amant vous surprenne entourée des petites boîtes qui servent à ces apprêts.  Que l'art vous embellisse sans se montrer. (...)  Ainsi, laissez-nous croire que vous dormez encore, lorsque vous travaillez à votre toilette : vous paraîtrez avec plus d'avantage, lorsque vous y aurez mis la dernière main. Pourquoi saurais-je à quelle cause est due la blancheur de votre teint ? Fermez la porte de votre chambre, et ne me montrez pas un ouvrage imparfait. Il est une foule de choses que les hommes doivent ignorer : la plupart de ces apprêts  nous choqueront, si vous ne les dérobez à nos yeux. " (Ovide, "L'Art d'Aimer", III.)
Coffret de maquillage. (Via LifeInItaly.)

SOINS DE LA PEAU.



Crèmes pour le visage.


                                        Il existe dans la Rome antique une grande variété de crèmes et de lotions, destinées à lutter contre les rides et à les atténuer, à éliminer les boutons, les taches solaires, les taches de rousseur ou les marques de desquamation. Appliquées avant le maquillage et réalisées à base d'ingrédients principalement végétaux, elles peuvent contenir des lentilles écrasées, de l'orge, du lupin, du miel, du fenouil, etc. Mais d'autres ingrédients, plus surprenants, sont aussi utilisés dans ces préparations. On peut ainsi y trouver du placenta, des cornes de cerfs pilées, des coquilles d'huîtres broyées, les excréments de certains animaux comme les souris ou les martins-pêcheurs (!!), la moelle, la bile ou l'urine de vaches, taureaux ou mules. Tous ces ingrédients, plus ou moins agréables, sont émulsionnes avec des huiles, du soufre, du vinaigre, du miel, de la graisse d'oie ou du basilic. On ajoute parfois à la mixture de l'essence de rose ou de la myrrhe, afin de dissimuler l'odeur, peu ragoûtante, de l'ensemble.

Crème découverte lors de fouilles à Londres, en 2003. (©Museum Of London.)


                                        Pline l'Ancien, au fil de son "Histoire Naturelle", énumère quelques conseils pour pallier à toutes sortes d'imperfections. Par exemple, la racine pilée avec des figues grasses efface les rides, à condition qu'on parcoure 2 stades (360 mètres) dans la foulée ! D'autres recettes :
"Les boutons que l'âcreté de la pituite produit sur le visage disparaissent frottés avec du beurre, et encore mieux si on y mêle de la céruse. Du beurre pur, et par-dessus de la farine d'orge, guérissent les affections serpigineuses de la face. On guérit les ulcères du visage en y appliquant, encore humide, la poche d'une vache qui vient de mettre bas. Ce qui suit paraîtra frivole; cependant il ne faut pas l'omettre, en faveur des femmes qui tiennent à leur teint : l'astragale d'un jeune taureau blanc, bouilli pendant quarante jours et quarante nuits, jusqu'à ce qu'il soit liquéfié, et appliqué sur un linge, entretient la blancheur de la peau et en efface les rides. On dit que la bouse de taureau donne du vermillon aux joues ; que la crocodilée même  ne fait pas mieux, mais qu’il faut se laver avant et après avec de l'eau froide. Le hâle, et tout ce qui altère la coloration de la peau, se corrige à l'aide de la bouse de veau pétrie à la main, avec de l'huile et de la gomme. " (Pline, "Histoire Naturelle", XXVIII - 49.) 

Toilette d'une jeune fille. (Fresque du Ier s., Herculaneum.)


                                        Fiel de taureau, cendre de corne de cerf, suif d'âne, graisse d'oie - mêlés à du fromage, du soufre, du miel, etc. : autant d'étranges mixtures - que je n'encourage pas à essayer chez soi ! Encore faudrait-il dénicher du fiel de taureau... On trouve une multitude de "recettes" différentes : contre les rides, on utilise de la graisse, du lait d’ânesse, de la gomme arabique ; pour faire disparaître un bouton, on lui applique un mélange de farine d'orge et de beurre ; les taches solaires et de rousseur sont traitées par une crème à base de cendres d'escargots. Et si rien de ce qui précède ne vient à bout des défauts cutanés, les Romaines les dissimulent à l'aide de rondelles de cuir souple (qu'on appelle "plenia lunata"), et prétendent qu'il s'agit de grains de beauté... Le soir, on applique un masque à base de mie de pain et de lait sur le visage : on devrait l'invention de cette préparation (appelée tectorium) à Poppée, épouse de Néron.


Poppée. (École de Fontainebleau.)

                                        Le médecin grec Galien a par ailleurs mis au point une crème à base de cire d’abeille, d’huile d’amande douce, de borate de sodium et d’eau de rose : on l'emploie encore aujourd'hui, sous une formule très proche puisque c'est tout simplement la cold cream !

Épilation.


                                        La pilosité est un vrai tue-l'amour aux yeux des Romains, et les femmes se rendent donc dans des boutiques spécialisées pour se faire épiler visage, jambes, bras, aisselles et parfois le pubis. Les esthéticiens antiques se servent de rasoir, de pinces à épiler (forcipes aduncae) ou de crèmes dépilatoires à base de résine, de poix, de bile animale - cette sorte de cataplasme étant appelée dropax. On polit ensuite la peau à l'aide d'une pierre ponce, et l'ensemble du procédé reste douloureux. Mais l'épilation est généralement considérée comme un soin précédant les relations sexuelles, et les femmes qui s'y soumettent prêtent le flanc (ou autre chose...) à la critique. Pour ne rien dire des femmes plus âgées, qui sont carrément l'objet de railleries.

                                        Si les bains au lait d’ânesse de Cléopâtre et Poppée sont passés à la postérité, ce n'est évident pas la norme et ce genre de soins est réservé aux femmes les plus aisées. Et même si les Romains ont rapporté de Gaule le savon - alors composé de cendres végétales - ils restent des adeptes du strigile, racloir en fer recourbé permettant d'éliminer crasse, graisse, poussière, etc. lors des bains. Au passage, ces braves Gaulois auraient aussi inventé la pommade - à l'origine une mixture composée de pommes, d’où le nom.
"On emploie aussi le savon inventé dans les Gaules pour rendre les cheveux blonds : il se prépare avec du suif et des cendres; le meilleur se fait avec des cendres de hêtre et du suif de chèvre; il est de deux sortes, mou et liquide. L'un et l'autre sont en usage chez les Germains, et les hommes s'en servent plus que les femmes." (Pline l'Ancien, "Histoire Naturelle", XXVIII - 51.)
Publicité pour les "Savonneries d'Alésia" (Expo "Les Gaulois", Paris 2012.)

MAQUILLAGE.


Le Teint.


                                        L'un des principaux critères de la beauté pour les Romains, c'est la blancheur de la peau. Par opposition au teint des esclaves et des femmes travaillant à l'extérieur, la pâleur s'impose comme une marque distinctive de l'aristocratie. Pour accentuer la pâleur du teint, on applique une couche de craie ou de blanc de céruse, mélangée à du miel et à d'autres substances grasses comme la cire ou l'huile d'olive. On ajoute à la préparation des colorants comme de l’ocre rouge, de l’écume de salpêtre ou de la lie de vin, moins onéreuse. Mais le blanc de céruse étant issu du plomb, il est nocif pour la santé et notre ami Galien en dénonce déjà les risques à l'époque. Ce qui n'empêche pas les Romaines de l'utiliser... On peut cependant lui substituer d'autres substances aux vertus blanchissantes, comme l'eau de rose, le safran, l'étain, l'amidon, le concombre, l'anis. Enfin, des pulvérisations de paillettes d’hématite font briller la peau.

Fresque représentant deux femmes. (Ier s., Getty Villa via ©VRomaProject.)


                                        Si la pâleur est à la mode, les joues roses passent pour être un signe de bonne santé. Aussi utilise-t-on toute sorte de substances pour rehausser le teint : pavot, pétales de roses, craie rouge, fucus, vermillon de Tyr, ocre rouge, cinabre, voire même de la... bouse de crocodile, nous dit-on ! C'est bien connu, il faut souffrir pour être belle. Voire même y laisser sa santé : bien que la toxicité du cinabre soit déjà connue à l'époque, ce produit est encore largement employé, à l'instar du blanc de céruse. Les plus modestes ont recours à du jus de mûre ou de la lie de vin. On bleuit aussi les tempes avec des crèmes colorées. Tous ces colorants sont délayés dans du suint tiré de la laine, l’oepysum.


Les Yeux.


Portrait de jeune femme. (2ème s., Fayum, via Univ. Of Texas.)
 
                                        Ce que les Romains trouvent attirant, ce sont de grands yeux ourlés de longs cils, surmontés de sourcils qui se rejoignent presque. On croit en effet qu'un activité sexuelle intense peut faire tomber les cils, et des cils fournis passent donc pour une preuve de chasteté.
 
                                        Pour se conformer à ces canons de beauté, les Romaines noircissent leurs sourcils avec de l'antimoine, des œufs de fourmis (!) ou à l'aide d'une aiguille noircie à la fumée, et les étirent vers l'intérieur. Elles ajoutent un trait sombre sous les yeux pour agrandir le regard. Sur les paupières, on applique du khôl, fait à partir de safran, de cendres, de suie ou d'antimoine. Ce khôl est appliqué avec des bâtonnets de verre, ivoire, os ou bois, trempés dans de l'eau ou de l'huile. On utilise aussi des pétales de rose carbonisées et des noyaux de dattes pour assombrir le regard. Enfin, sur les paupières, on peut appliquer des ombres vertes (tirées de la malachite) ou bleues (de l'azurite.)


Détail d'une statue d'Herculaneum. (©Stephania Mosse)

Les Lèvres Et Les Ongles.


                                        Bizarrement, rien ne permet d'affirmer que les Romaines se colorent les lèvres : aucune preuve matérielle allant dans ce sens n'a été retrouvée. Ce qui est d'autant plus surprenant que des civilisations antérieures, auxquelles les romains ont beaucoup emprunté, utilisaient déjà du rouge à lèvres... En revanche, la question du vernis à ongles pose davantage problème : j'ai trouvé certains livres affirmant que les Romaines l'utilisaient déjà et qu'il s'agissait d'un mélange de graisse de mouton et de colorant rouge, mais aucun auteur antique n'en fait mention (du moins, à ma connaissance), et aucune mosaïque ne donne à voir des ongles peints... Le mystère demeure - à moins qu'un lecteur ait des informations fiables à me communiquer. 

Tête d'Aphrodite. (Reconstitution du Musée du Prado, Madrid.)


HYGIÈNE BUCCO-DENTAIRE.

Les Dents.

                                       
                                        L'hygiène bucco-dentaire est un élément important : on apprécie les dents blanches, comme en témoigne Ovide :
"Celle qui a l'haleine forte doit ne jamais parler à jeun, et se tenir toujours à distance de l'homme qui l'écoute. Celle qui a les dents noires, ou trop longues, ou mal rangées,  peut en riant se faire beaucoup de tort." (Ovide, "L'Art d'Aimer", III.)
Pour la blancheur et la solidité des dents, les Romains utilisent des eaux et des poudres diverses - voire de l'urine, celle importée d'Hispanie étant, allez comprendre, la plus recherchée... Mais Scribonius Largus énumère quelques recettes nettement moins répugnantes à nos yeux ("Compositiones", 50 - 60), et ayant servi à Messaline et Octavie (respectivement épouse et fille de l'Empereur Claude). Il détaille entre autres la fabrication d'un dentifricium quod splendidos facit dentes et confirmat - un "dentifrice qui rend les dents d'un blanc brillant et les fait bien tenir" - à base de farine d'orge, de vinaigre, de miel brûlé, de sel minéral et d'huile de nard.
"Un autre remède pour les dents est la colle de menuisier bouillie dans de l'eau, appliquée, et ôtée peu après; on lave aussitôt les dents avec du vin dans lequel ont bouilli des écorces de grenades douces. On regarde aussi comme un remède de se laver les dents avec du lait de chèvre ou du fiel de taureau. La cendre de l'os frais de l'astragale des chèvres, et, pour ne pas nous répéter, de tous les quadrupèdes nourris dans les fermes, forme un bon dentifrice. (Pline L'Ancien, "Histoire Naturelle", XXVIII - 11.)
"Toilette D'une Femme Romaine" (Toile de Simeon Solomon.)

                                        Le bois de cerf brûlé se retrouve souvent dans ces préparations - probablement par analogie : d'une part, les bois des cerfs meurent et renaissent régulièrement et évoquent donc la solidité, et d'autre part parce que leur sciure est de couleur blanche. On retrouve la même idée chez Pline, qui signale  des dentifrices à base de lait ou de "pierre arabe" brûlée (pierre qui évoque l'ivoire).

                                        Apulée, auteur des célèbres "Métamorphoses ou l’Âne d'Or", fait même parvenir à son ami Calpurnianus un produit miracle :
"Calpurnianus, ces vers ailés t'apportent mon salut. Sur ta prière, je t'envoie la propreté des dents et l'éclat de la bouche; c'est un produit tiré des plantes d'Arabie, une poudre fine et légère, de noble origine, qui blanchit comme neige, qui rend lisse une gencive enflée, qui balaie les restes de la veille, pour n'en laisser paraître aucune trace repoussante s'il arrive que tu ries les lèvres entrouvertes. Ne vaut-il pas mieux utiliser une telle poudre plutôt que d'adopter la manière des Ibères, qui se nettoient les dents avec leur propre urine et vendent à Rome ce qui leur en reste?" (Apulée, "Apologie", VI.)

                                        D'autres dentifrices sont fabriqués à partir de poudre de pierre ponce et de bicarbonate de soude - qui présente aussi l'avantage de rafraichir l'haleine.  A cet effet, on conseille de se frotter la bouche avec un flocon de laine brute imbibé de miel, ou de la cendre de laine en suint avec du sel. On peut aussi acheter des pilules, vendues par les fabricants de parfums. La concurrence entre artisans est rude, et l'on voit l'un d'eux railler son rival en déclarant, sarcastique :
"En outre, le souffle empesté sera mélangé avec ces pilules, donc beaucoup plus puant,  doublant la mauvaise haleine qui se déclenche d'encore plus loin !"

"Les Romains De La Décadence" (Toile de Thomas Couture, Musée du Louvre.)


                                        Une chose est certaine : le sujet divise les Romains ! Ils sont particulièrement sensibles aux odeurs, et nous avons déjà vu qu'Ovide était résolument favorable à l'emploi de pastilles, de dentifrice, ou de tout ce qui peut contribuer à laisser l'haleine fraîche. En revanche, Martial est plus ironique et il sous-entend que ces artifices ne servent qu'à masquer débauches et orgies :
"Pour ne pas sentir, Fescennia, le vin que tu as bu hier, tu avales sans modération les pastilles de Cosmus. Ces drogues blanchissent tes dents, mais elles restent sans effet quand un rot remonte du fond de ton coffre intérieur. Mais que dis-je ? Ne sent-elle pas plus mauvais, cette infection mêlée à des parfums, et, se chargeant d'une double odeur, ton haleine ne porte-t-elle pas plus loin ? Renonce à des tromperies connues de tous et à des subterfuges déjà découverts: sois ivre franchement". (Martial, "Épigrammes", I - 87.)

LES PRODUITS DE BEAUTÉ ET LES HOMMES.


                                        Pour finir, répondons à une question que l'on ne peut manquer de se poser : que pensent les hommes des produits de beauté ? En réalité, tout dépend de la période considérée, car l'usage évolue en même temps que l'Empire s'étend et, au fur et à mesure que  l'on en repousse les frontières, on importe de nouveaux produits. De plus, l'idéal de beauté à Rome est grandement  influencé par les peuples conquis - Grecs et Égyptiens en particulier. Cependant pour les Romains, seule la préservation de la beauté est naturelle et, au contraire des coutumes orientales, ils considèrent qu'un embellissement exagéré n'est pas convenable. En dépit d'un maquillage souvent outrancier à nos yeux, les Romaines veulent avant tout paraître naturelles, ce qui est une marque de pudeur. Les artifices dénotent un désir de plaire, une personnalité séductrice : on se demande immédiatement pour qui la femme s'est ainsi fardée. Pour de nombreux hommes, l'utilisation des cosmétiques est forcément une pratique mensongère et manipulatrice.
"C'est de la sorte qu'Aeglé se croit une belle dentition après avoir acheté des os et de l'ivoire; c'est ainsi que, plus noire que la mûre prête à tomber, Lycoris s'admire sous le fard de sa céruse. Pareillement et par le même procédé, quand tu seras chauve, tu pourras être chevelu. " (Martial, "Épigrammes" , I - 72. )

La Vanité (Toile de Guillaume Seignac.)

                                        La beauté, à Rome, relève en fait d'une problématique quasi-philosophique : certes, il faut soigner son apparence, mais sans l'exagération qui fabriquerait une fausse image de soi, susceptible de tromper autrui. La question est donc de savoir jusqu'où il est acceptable d'aller. Ou s'arrête l'hygiène, et où commence la tricherie ? A ce titre, plusieurs auteurs (à commencer par Galien) opposent cosmétique et commôtique. Autant la cosmétique a pour but de conserver tout ce qui est conforme à la nature, autant la commôtique a pour but de produire une beauté artificielle, jusqu'à dissimuler la vraie nature.
"Dans ces quatre livres, Criton a mis tous ses soins à donner par écrit la liste d'à peu près tous les produits cosmétiques dignes d'être notés; et il leur a même ajouté les produits commôtiques, qui apportent une beauté empruntée et non une beauté authentique. C'est pourquoi, quant à moi, je laisserai de côté ces derniers, et je mentionnerai seulement ceux qui conservent la beauté naturelle." ( Galien, "De Compositione Medicamentorum Secundum Locus.", 3.12.450)
                                        Plus prosaïquement, les cosmétiques, et surtout leur abus, sont souvent associés aux prostituées. De fait, le mot lenocinium signifie à la fois "coquetterie" et "proxénète". Les revenus des prostitués dépendent en grande partie de leur apparence, et elles ont tendance à utiliser de grande quantité de maquillage à bas prix, et donc de moindre qualité et qui dégage une forte odeur...

Ovide.
Tous les textes antiques qui nous sont parvenus à propos des cosmétiques ont été écrits par des hommes, et seul Ovide approuve l'utilisation du maquillage. L'opinion générale est donc que les femmes qui se maquillent trop sont immorales. Juvenal écrit ainsi qu'une “femme achète des parfums et lotions avec l'adultère à l'esprit”. Ne parlons même pas des parfums, dont on pense qu'ils servent à dissimuler des odeurs de sexe et d'alcool ! Sénèque met en garde les femmes et les incite à éviter les cosmétiques, auxquels il attribue en partie le déclin de la moralité romaine. De manière générale, les Stoïciens s'opposent à l'utilisation de produits de beauté, comme de tout produit de luxe. Mais malgré ces anathèmes masculins, la large diffusion de ces produits suffit à indiquer que les femmes s'en fichent, et qu'elles les utilisent malgré tout avec plaisir.

Femme à sa toilette. (Fresque de Pompéi.)

                                        Quant aux hommes eux-mêmes, ils portent une grande attention à leur apparence, toujours dans l'optique du cultus : le corps doit être maîtrisé, afin de s'éloigner de l'animalité. Toutefois, nous avons vu que les cosmétiques sont le plus souvent associés à l'idée de dissimulation ou de mensonge, et rares sont les hommes qui les utilisent, d'autant plus que cette pratique les désigne comme immoraux et efféminés. Certains, pourtant, emploient une poudre blanche pour éclaircir le teint - ce qui est plutôt mal vu. Si une femme préserve la pâleur de sa peau pour se différencier de celles que leur activité expose au grand air, il n'en va pas de même pour le Romain : descendant des robustes paysans à la peau tannée par le soleil, son teint doit être hâlé. L'utilisation de certains parfums ou le recours à une épilation modérée est déjà plus acceptable, mais le Romain n'a rien d'un métrosexuel !

Portrait d'un Romain. (Fresque de Fayum, ©RISD Museum.)


                                        Encore n'est-ce qu'une généralité. Sénèque prend une position extrême, allant jusqu'à vanter les coutumes hygiéniques peu raffinées des vieux Romains :
"Au témoignage de ceux qui ont rapporté les us et les coutumes de l'ancienne Rome, on se lavait chaque jour les bras et les jambes, tout bonnement, en raison des souillures contractées dans le travail ; on ne prenait un bain complet qu'aux jours de marché ... Quelle était à ton avis l'odeur de ces gens-là ? Ils sentaient la guerre, le labeur, toutes odeurs viriles." (Sénèque, "Épigrammes", LXXXVI - 12,13.)
                                        Au-delà des simples pratiques hygiéniques, primordiales aux yeux des Romains car symboles de la civilisation et de la maîtrise d'un corps détaché de son animalité, les produits cosmétiques sont donc une composante essentielle des rituels de beauté des femmes. Étroitement liés à la thématique de la séduction, ils restent un symbole de superficialité, voire de débauche, pour la plupart des traditionalistes, et leur usage est souvent mal perçu par la majorité des hommes. Qu'importe : aujourd'hui comme hier, les femmes laissent dire, et n'en font qu'à leur tête ! De jolies têtes hydratées, maquillées et fardées... pour les hommes, mais sans doute avant tout pour elles-mêmes. Comme quoi, certaines choses ne changent pas.



mercredi 16 avril 2014

IVème Forum Du Livre Péplum.


                                        Samedi dernier se tenait à Nîmes la quatrième édition du forum du livre péplum, organisé par l'association Carpefeuch. Je vous en avais parlé ici, en vous présentant les conférences, films et activités proposés dans le cadre de la manifestation. Je vous en livre aujourd'hui un petit aperçu en images - à défaut d'un compte-rendu détaillé.




Une première visiteuse matinale...


Quand Eric Teyssier rencontre Auguste...


                                        Cette année encore, le forum a rencontré un joli succès, et nous avons eu des retours très positifs, autant des visiteurs que des participants. Les conférences ont été très appréciée et Jean d'Aillon, Claude Aziza, Eric Teyssier, Luc Mary et Valérie Mangin ont su passionner leur auditoire. Surtout,  nos auteurs et intervenants se sont montrés très disponibles et accessibles - en un mot, adorables ! En marge du salon proprement dit, trois films étaient projetés au cinéma Kinépolis du centre ville : "La Légende d'Hercule", "300 : Naissance d'Un Empire" et "Noé". Là encore, les spectateurs étaient ravis - en particulier de la présentation des films par Claude Aziza.  


Claude Aziza...

écouté avec attention.



                                        Dédié cette année à l'Empereur Auguste, le forum du livre péplum avait en outre l'insigne honneur de l'accueillir à la fois en tant qu'Octave et en tant qu'Auguste (la version impériale étant incarnée par notre Guillaume, de toute évidence fait pour le rôle) ! Deux personnages pour le prix d'un, qui se sont prêtés au jeu des photos avec beaucoup de gentillesse.


Notre Auguste... frère d'Alix ?!!



Les allées du forum s'animent.


                                        Responsable de la tombola, je ne peux pas me faire l'écho des interventions de nos illustres invités, auxquelles je n'ai pas assisté. Mais, quitte à faire de mon billet un discours de gagnant des Oscars, j'en profite pour remercier à nouveau tous ceux qui ont eu l'immense gentillesse de nous apporter leur concours en nous fournissant les lots. Parce qu'une tombola sans cadeau, c'est comme un repas romain sans garum, un péplum sans toge, Carpefeuch sans Martine Quinot et Cécile Esparcel : ça n'a pas de sens ! Je remercie donc à nouveau McDonald's, Ferrero France, Metropolitan Film Exports, les éditions Faton, Le Petit Atelier, les librairies Teissier, le Bédéphile et Silöe, et tous les membres qui ont donné des lots. Last but not least, les Tibères du Gard étaient à l'honneur pour la deuxième année consécutive, l'entreprise ayant offert à nos visiteurs la possibilité de remporter des boîtes de bonbons et des affiches à l'effigie du successeur d'Auguste. (Je vous renvoie à mon article sur ces petits délices, ici.) Et bien sûr, un grand merci à tous ceux qui ont acheté des tickets !


Deux de nos "sponsors" à l'affiche !


                                        Je conclus en vous renvoyant sur le site de Carpefeuch pour y trouver prochainement d'autres photos et un panorama plus complet de l'évènement :  http://association.carpefeuch.over-blog.com/ Et j'espère que chacun, visiteur ou organisateur, aura pris autant de plaisir que moi. En attendant déjà avec impatience la Vème édition...


Avec l'Empereur Auguste...


et avec son successeur Tibère !






mercredi 9 avril 2014

"A Rome, Fais Comme Les Romains."


                                        "A Rome, fais comme les Romains" : s'il y a bien un proverbe qui m'enchante, c'est celui-là ! Même si je ne suis pas à Rome, je suis d'ailleurs prête à faire comme les Romains, à quelques détails près... Et si les arènes de Nîmes ne sont pas le Colisée, on peut s'y croire avec un peu (ou beaucoup) d'imagination !

                                        Dans le langage courant, on emploie l'expression pour signifier qu'il faut se conformer aux pratiques en vigueur dans l'endroit où l'on est, s'adapter aux coutumes locales et ne pas imposer les siennes. Que l'on adhère ou pas à l'idée générale, il reste tout de même une question : qu'est-ce que Rome vient faire là ? Pourquoi implique-t-on les Romains dans cette histoire, au lieu de dire par exemple : "A Toulouse, fais comme les Toulousains" ?! Et bien, c'est à cause de Saint Augustin. Ou plus exactement de Saint Ambroise, évêque de la ville de Milan, et de ses bons conseils.


Saint Augustin et Sainte Monique. (Vitrail de l’église du Sacré-cœur de Douarnenez.)


                                         Lorsque Saint Augustin (qui n'est pas encore Saint) arrive à Milan en 384 afin d'y assumer la charge de professeur de rhétorique à la cour impériale, il constate que les pratiques religieuses ne sont pas les mêmes qu'à Rome : en effet, les Chrétiens de Rome respectent le repos hebdomadaire et jeûnent le Samedi, tandis qu' à Milan, on jeûne le Dimanche. Pas de quoi troubler Augustin - mais il est accompagné de sa mère, Sainte Monique, que ce décalage de 24 heures plonge dans le désarroi le plus total. Le fils aimant se tourne alors vers Ambroise, évêque de Milan, et lui demande son avis :
"Ma mère m'ayant suivi à Milan, y trouva que l’Église n'y jeûnait pas le samedi; elle se troublait et ne savait pas ce qu'elle devait faire; je me souciais alors fort peu de ces choses; mais, à cause de ma mère, je consultai là-dessus Ambroise, cet homme de très heureuse mémoire; il me répondit qu'il ne pouvait rien conseiller de meilleur que ce qu'il pratiquait lui-même, et que s'il savait quelque chose de mieux, il l'observerait. Je croyais que, sans nous donner aucune raison, il nous avertissait seulement, de sa seule autorité, de ne pas jeûner le samedi, mais, reprenant la parole, il me dit: «Quand je suis à Rome, je jeûne le samedi; quand je suis ici, je ne jeûne pas ce jour-là. Faites de même; suivez l'usage de l’Église ou vous vous trouvez, si vous ne voulez pas scandaliser ni être scandalisé.» Lorsque j'eus rapporté à ma mère cette réponse, elle s'y rendit sans difficulté." (Saint Augustin, "Epistula", LIV.)

Augustin lui-même n'est pas mécontent de la sentence, et il ajoute : "Depuis ce temps, j'ai souvent repassé cette règle de conduite, et je m'y suis toujours attaché comme si je l'avais reçue d'un oracle du ciel."

                                        Cela dit, la question ne semble pas avoir tellement tourmenté le saint homme et, pour résumer, si une pratique n'est pas spécifiquement prescrite par les Saintes Écritures ou par l'autorité ecclésiastique, Saint Augustin juge finalement la question insignifiante :
"Il y a des choses qui changent selon les lieux et les contrées; c'est ainsi que les uns jeûnent le samedi, les autres non, les uns communient chaque jour au corps et au sang du Seigneur, les autres à certains jours seulement; ici nul jour ne se passe sans qu'on offre le saint sacrifice; là c'est le samedi et le dimanche; ailleurs c'est le dimanche seulement; les observances de ce genre vous laissent pleine liberté; et, pour un chrétien grave et prudent, il n'y a rien de mieux à faire, en pareil cas, que de se conformer à la pratique de l’Église où il se trouve. Ce qui n'est contraire ni à la foi ni aux bonnes mœurs, doit être tenu pour indifférent et observé par égard pour ceux au milieu desquels on vit." (Saint Augustin, "Epistula", LIV.)

    Saint Ambroise. (Mosaïque, Basilique de Milan.)

                                        Cette judicieuse suggestion épiscopale, Saint Augustin la reprend également dans une autre lettre, adressée au prêtre Casulanus (Epistula XXXVI). Il y relate à nouveau les circonstances dans lesquelles Saint Ambroise a prononcé ces paroles et conclut de la même manière : les textes évangéliques n'apportant aucune directive précise quant à l'observance du repos hebdomadaire et du jeûne, la sagesse veut que l'on suive les coutumes prescrites par l'évêque local.

                                        On remarquera au passage que la tolérance et la faculté d'adaptation dont témoignent ici les deux Saints contrastent singulièrement avec l'image que l'on a généralement de l’Église chrétienne de l'époque, où la moindre divergence liturgique provoquait disputes et controverses...

                                        Au fil des siècles, la citation de Saint Ambroise rapportée par Saint Augustin s'est modifiée, et c'est sans doute au Moyen-Âge qu'elle s'est fixée sous la forme simplifiée que nous utilisons encore aujourd'hui : à Rome, fais comme les Romains. Et que l'on peut aussi appliquer aux Toulousains, soit dit en passant !


dimanche 6 avril 2014

Revue De Presse : Le Figaro - Auguste.

                                        Il y a quelques semaines, je vous ai présenté ici un numéro de la revue L'Histoire,  largement consacrée à l'Empereur Auguste, à l'occasion de la commémoration de sa mort. Une autre publication sur le même thème a retenu mon attention : le hors-série du Figaro, sorti ce mois-ci. Bon, j'entends déjà les objections : quel intérêt de se précipiter sur ce deuxième magazine, puisqu'il aborde exactement le même sujet ? A priori, le regard porté sur le règne d'Auguste n'a pas radicalement changé en quelques semaines... Certes, mais les deux revues proposent finalement des numéros complémentaires, et celui publié par le Figaro est une alternative intéressante, plus accessible et généraliste mais tout aussi sérieuse.

                                        Sorti à l'occasion de l'ouverture de l'exposition "Moi Auguste, Empereur" au Grand Palais, sur laquelle il s'appuie largement pour ses remarquables illustrations, ce hors-série offre un panorama assez complet de la vie et du règne du premier Empereur. Ce n'est pas une biographie exhaustive, mais à travers plusieurs grandes thématiques, la revue embrasse les grandes lignes du parcours personnel et politique d'Auguste. Comme souvent, les auteurs ont choisi en introduction plusieurs journées précises qui, à leurs yeux, marquent des tournants dans son destin: sa naissance le 23 septembre 63 avant J.C., l'assassinat de Jules César, la bataille d'Actium, l'adoption de son beau-fils Tibère en vue de faire de lui son successeur, etc. Les dates retenues sont pertinentes et dessinent en pointillés la trajectoire de celui qui, né Octave, devient Auguste peu après son accession au pouvoir. On pourra toutefois regretter une écriture un peu trop romancée, l'écrivain prenant parfois le pas sur le journaliste : au-delà des faits, il me semble hasardeux d'interpréter l'état d'esprit d'un homme et de tenter de décrypter ses sentiments...

                                        Dans un second temps, le magazine se penche plus en profondeur sur certains aspects du règne d'Auguste, en commençant par son ascension fulgurante. Jeune blanc-bec de 18 ans sans appui politique ni expérience militaire, rien ne prédestinait celui qui se nommait encore Octave à prendre le pouvoir après la mort de Jules César, son grand-oncle. Son adoption par le dictateur assassiné change la donne en lui donnant une légitimité, lui permettant de se positionner comme son héritier politique. On suit ainsi l'évolution du jeune homme, du jeu de dupes qui l'oppose à Cicéron à la manière dont il écrase successivement les césaricides puis son ancien allié Marc Antoine, jusqu'à l'instauration d'une monarchie qui ne dit pas son nom et préserve l'illusion de la République. L'article dessine le portrait d'un homme intelligent, ambitieux, opportuniste et habilement manipulateur, qui parvient en quelques années à s'imposer comme le maître de Rome.

                                        Pierre Cosme, grand spécialiste s'il en est, étudie ensuite la politique extérieure. Sont surtout abordées les manœuvres politiques ou militaires menées en Orient ou en Germanie - dont le fameux désastre de Teutobourg. S'il ne brilla jamais sur le champ de bataille, Auguste sut s'entourer des meilleurs - dont Agrippa et Tibère. Autre proche de l'Empereur, Mécène exerça quant à lui une influence considérable sur la littérature, dont la floraison est une des grandes caractéristiques de la période augustéenne. De façon assez intéressante, la revue propose une autre vision du "Siècle d'Auguste", en contrepoint de l'analyse livrée par L'Histoire puisqu'elle met en doute la pertinence du terme de propagande qui y est souvent associé. Le magazine défend au contraire l'idée d'une idéologie commune, soulignant que  les valeurs défendues par les grands auteurs de l'époque correspondaient souvent à celles prônées par le nouveau régime. Mais un Horace, un Tibulle ou un Ovide ont aussi développé leurs propres thématiques, comme l'exaltation du passé rural ou plus encore la mise en exergue de l'otium ou des amours, sujets peu conformes à la politique impériale.






                                        Autre thème ingénieusement abordé, la manière dont Auguste a marqué de son empreinte le paysage urbain romain traduit une fois encore une visée politique. La restauration ou l'édification des temples souligne par exemple l'ambition affichée de l'Empereur, qui se voulait le restaurateur d'une religion romaine garante de la pax deorum. Nouveau forum, ara pacis, bibliothèques, etc. : le nouveau plan d'urbanisme, en apparence incohérent, dessine en réalité une nouvelle Rome, exaltant la puissance d'un Empire naissant, dirigé par un Auguste qui se présente comme un "nouveau Romulus". L'architecture proprement dite surprend car, en amalgamant diverses influences principalement issues de l'architecture grecque sans distinction d'époque, le style augustéen, riche et complexe, met en exergue la notion d'emulatio, selon laquelle l'artiste imitant une œuvre originale doit y apporter son savoir-faire en vue de l'améliorer, portant son art à un niveau supérieur. Pour conclure ce chapitre, un article présente les dernières découvertes archéologiques qui mettent à mal l'idée, pourtant régulièrement reprise, d'un Auguste occupant une modeste demeure sur le Palatin. Elles révèlent en effet un splendide et immense palais, plusieurs fois remodelé, abritant entre autres un sanctuaire dédié à Apollon, sous la protection duquel se plaçait le Prince.   

                                        Se pose aussi la question de la succession, problème auquel Auguste se heurta tout au long de sa vie. La mort successive des hommes de sa famille qu'il choisit pour régner à sa suite le contraint finalement à adopter Tibère, son beau-fils. Car, régime crypto-monarchique, le principat ne saurait être ouvertement héréditaire : l'Empereur, toujours aussi subtil, se prête au jeu en pressentant et adoptant son futur successeur, entre les mains duquel il concentre peu à peu les pouvoirs civils et militaires que prorogeront les Sénateurs après sa mort, ratification fictive d'un choix déjà acté. Un bref portrait de l'épouse d'Auguste, Livie, clôt le chapitre.

                                        En guise de conclusion, une interview des commissaires de l'exposition du Grand Palais développe les grands axes de la manifestation en évoquant certaines œuvres ou certains objets qui y sont montrés. L'entretien esquisse notamment une réflexion passionnante sur l'évolution des portraits sculptés d'Auguste, la physionomie idéalisée répondant aux impératifs politiques et idéologiques de chaque période. A noter, enfin, une bibliographie sélective à destination de ceux qui souhaiteraient aller plus loin.

                                        Il n'est pas facile de départager L'Histoire et le Figaro. Le premier, plus "pointu", reste centré sur quelques grandes axes et approfondit ses sujets, présentant souvent plusieurs points de vue et alimentant la réflexion du lecteur. Le second, en revanche, est plus éclectique - au point de partir un peu dans tous les sens ! - mais il remet l'exposition du Grand Palais dans son contexte, en abordant l'essentiel du règne d'Auguste dans un style simple et accessible. L'iconographie est plus factuelle et informative chez L'Histoire, tandis que le Figaro fait étalage des plus belles pièces du Grand Palais. C'est la raison pour laquelle je parlais en introduction de la complémentarité des deux revues : le Figaro constitue une excellente introduction à la visite de "Moi Auguste, Empereur", en particulier pour ceux qui ne sont pas très familiers du sujet ; la revue L'Histoire permet ensuite d'aller plus loin, en soulevant des questions plus précises et en invitant à poursuivre la réflexion.

                                        Bon, à choisir, je recommanderais plutôt le numéro spécial du Figaro. Si vous avez la chance de vous rendre au Grand Palais, il me semble être le guide idéal pour préparer votre visite (et vous pourrez le garder en souvenir après !); dans le cas contraire, il en donne une jolie vision d'ensemble et vous en montre quelques merveilles. En attendant, si tout va bien, le compte-rendu de "La Toge Et Le Glaive"...



AUGUSTE, LES PROMESSES DE L'AGE D'OR.


LE FIGARO HORS-SÉRIE.
Mars 2014 - 8.90€.

Lien ici.