mercredi 30 octobre 2013

Apiculture Dans La Rome Antique.

                                        Pour mes amis et mes connaissances, je suis devenue une sorte d'encyclopédie vivante de la Rome antique. C'est-à-dire que, dès qu'une question quelconque sur le sujet les effleure, c'est à moi qu'ils viennent la poser puisque je suis incollable et que je sais absolument tout. Du moins le supposent-ils, à moins que l'idée que je puisse ignorer quoi que ce soit sur les Romains ne leur viennent tout simplement pas à l'esprit... Comme je ne veux pas casser le mythe ni décevoir mes proches, je me lance donc dans des recherches, je compulse frénétiquement les ouvrages de référence, j'en appelle aux auteurs antiques. Or, voilà que l'on vient de m'interroger sur l'apiculture à Rome ! Et c'est ainsi que je me suis embarquée dans un billet sur ce thème que, je l'avoue, je n'avais pas pensé à évoquer.

MYTHOLOGIE ET APICULTURE A ROME.


                                        L'apiculture, donc. Il faut remonter bien loin dans le temps pour en retrouver les origines - bien avant l'antiquité romaine en tous cas. Les Phéniciens, les Égyptiens, les Étrusques, les Grecs : tous ont élevé des abeilles dans le but de produire du miel. Il semble en fait que l'apiculture soit un des premiers élevages pratiqué par l'homme, et la mythologie en garde une trace flagrante. On songe bien sûr à Éros / Cupidon, dont on dit qu'il trempait ses flèches dans du miel, afin de remplir de douceur le cœur de ses victimes, ou à Dionysos / Bacchus à qui Ovide attribue la découverte du précieux nectar.

"La Découverte Du Miel Par Bacchus" (Huile de Pierro Di Cosimo.)

                                        Mais se détache surtout la figure d'Aristée, héros de la mythologie grecque. Son culte, lié à l'agriculture et au pastoralisme, s'est particulièrement développé en Sicile et en Sardaigne. Aristée est le fils d'Apollon et de la nymphe Cyrène. Il acquiert, grâce aux nymphes qui l’élèvent, plusieurs pratiques et techniques agricoles, comme cailler le lait, cultiver les oliviers et - c'est ce qui nous intéresse - élever des abeilles. Mais Aristée s'éprend d'Eurydice, la fiancée d'Orphée : alors qu'il la poursuit de ses assiduités, la belle nymphe s'enfuit et se fait mordre par un serpent. Pour venger sa mort, les autres nymphes tuent toutes les abeilles d'Aristée. Désespéré, celui-ci se tourne vers sa mère. Elle lui suggère de se rendre chez le Roi des eaux, Protée, qui lui conseille de procéder à plusieurs sacrifices, afin d'apaiser les mânes d'Eurydice. Aristée s'exécute et immole quatre taureaux et quatre génisses : de leurs cadavres surgissent des nuées d'abeilles, avec lesquelles il reconstitue ses ruches. Parmi les statues qui le représentent, plusieurs d'entre elles le montrent le corps recouvert d'abeilles.

Aristée, premier apiculteur de la mythologie.

                                        A Rome, l'apiculture est une activité importante, comme en témoignent les nombreux ouvrages et traités qui lui sont consacrés : Pline l'Ancien, Varron, Columelle, Caton ou les poètes Virgile et Ovide sont les principaux auteurs ayant abordé le sujet. Les travaux de Columelle étaient d'ailleurs si complets et si détaillés qu'ils ont longtemps fait référence, même après le moyen-âge. Les mots employés sont divers : alvarius (le rucher, chez Columelle), alvus (chez Columelle encore ou chez Pline), alveus, alvearia (chez Virgile), alveare, alvearis, apium, alvorum, mellarium, ou encore apiarium. 


Columelle.

                                        Pratiquée probablement dès les origines de la cité, l'apiculture romaine se développe plus largement sous la république et au cours de l'expansion territoriale, et elle atteint son apogée sous l'Empire, à la faveur de la pax romana. La demande en miel et en cire est alors telle que Rome en importe de Sardaigne, de Corse, de Grèce ou d'Espagne, et certains territoires vaincus payent même leur tribut en miel ou en cire ! Les invasions barbares, en provoquant la désorganisation des structures et en ravageant les terres, sonneront le glas de l'apiculture - d'autant plus que les Romains ont alors autre chose à faire que s'occuper de leurs abeilles. (Sauver leur peau, par exemple.)

                                        Dans la péninsule italienne, l'apiculture est pratiquée à grande échelle : on considère qu'il s'agit d'un secteur d'activité scientifique et spécialisé. Les Romains sont passés maîtres dans l'art de l'apiculture, en dépit de certaines idées erronées. On pense par exemple que la Reine est un Roi, ou encore que les abeilles proviennent des cadavres du bétail. Ce qui, bien sûr, ne peut manquer de nous renvoyer au mythe d'Aristée... On croit que le miel est d'origine céleste, en fonction des conjonctions et du lever et coucher des constellations (Sirius ou les Pléiades, généralement), mais paradoxalement, on pense en même temps que le miel est distillé par la rosée - comme le rapportent Celse, Virgile, Pline et Tibulle .
"Ces rois sont un peu plus gros et plus longs que les autres abeilles, leurs jambes sont plus droites, mais leurs ailes sont moins amples; ils sont d'une belle couleur, propres, sveltes, sans poils, sans aiguillon, à moins que par hasard on ne prenne pour un dard une espèce de gros cheveu qu'ils portent à leur ventre, et dont toutefois ils ne se servent pas pour nuire. On trouve aussi quelques rois qui sont bruns et velus; mais leur extérieur doit être pour vous l'indice d'un mauvais caractère." (Columelle, "De L'Agriculture", IX-10.)

GUIDE PRATIQUE D'APICULTURE ROMAINE...


Ruche en osier. (Ier siècle, Allemagne - copie.)
                                        Il est à signaler que, selon la loi romaine, les abeilles appartiennent à celui qui les a placées dans les ruches, et non au propriétaire du terrain sur lequel celles-ci sont installées. Si certains, comme Virgile, s'occupent eux-mêmes de leurs abeilles, la tâche incombe le plus souvent à un esclave ou un ouvrier spécialisé, l'apiarius, responsable de l'apiculture pour le compte de son maître ou patron. Il habite alors généralement dans une petite maison située juste à côté des ruches, qu'il peut ainsi surveiller à tout moment. C'est en tous cas ce que conseille Columelle qui, nous l'avons vu, en connaît - attention, jeu de mots ! - un rayon sur le sujet.
"Toutefois s'il n'est pas possible de trouver une meilleure position, il faudra bien, pourvu qu'il n'y ait pas de plus graves inconvénients, s'en contenter, parce qu'il importe surtout que le rucher soit sous l’œil du maître. Si pourtant tout s'oppose à ce que cette dernière disposition puisse être observée, il faut au moins établir les ruchers dans une vallée voisine, où sans fatigue le propriétaire puisse descendre fréquemment: comme l'entretien des abeilles demande une très grande fidélité, et que cette qualité est infiniment rare, l'intervention du maître fera qu'elles seront moins négligées. Si les abeilles souffrent beaucoup de l'improbité du gardien, la malpropreté qui résulte de sa négligence ne leur est pas moins nuisible : on doit, en effet, détester autant la saleté que la fraude." (Columelle, "De L'Agriculture", IX-5.)

Ruches en céramique - Espagne.
Les textes nous décrivent les ruches avec précision : à cet égard, ceux de Pline sont extrêmement précieux. Les ruches sont soit rectangulaires, soit cylindriques, et elles mesurent environ 90 cm de longueur. Elles sont fabriquées à partir d'écorce de chêne-liège et de tiges de fenouil ou d'osier, et enduites de bouse de vache et, parfois, couvertes de morceaux de bois. Varron cite aussi des ruches faites de troncs d’arbres creusés ou de poteries. Ces dernières sont critiquées par Varron, Columelle et Palladius, qui les jugent trop chaudes l'été et trop froides l'hiver. Certains auteurs évoquent aussi des ruches placées dans des briques. Enfin selon Pline, il existe aussi des ruches d'observation, faites en pierres spéculaires (nom donné à diverses pierres transparentes comme le gypse ou les micas), permettant d'étudier le travail des abeilles.


Pierre spéculaire.

                                        Varron explique que les ruches doivent être placées en rang le long d'un mur, être percées de petits trous pour permettre le passage des abeilles et munies d'un couvercle pour récolter le miel plus facilement. Columelle évoque des ruches installées dans des emplacements taillés dans la roche, sous des galeries couvertes ou au cœur des vergers. Il précise que le rucher peut être entouré de murs de brique ou autres ouvrages de maçonnerie, afin d'empêcher les lézards, serpents et autres nuisibles d'y pénétrer. Pour protéger les abeilles du froid ou de la pluie, il recommande de couvrir les ruches de branchages enduits de mortier carthaginois (aucune idée de ce que c'est ! N'hésitez pas à me contacter si vous le savez.), ou encore de chaume et de feuilles.

                                        La localisation a aussi son importance. Virgile préconise d'opter pour un endroit sans vent car il empêche les abeilles de rapporter leur butin à la ruche. Columelle conseille un lieu ensoleillé l'hiver, situé au fond d'une vallée, afin que les abeilles puissent voler vers le haut lorsqu'elles ne sont pas chargées et vers le bas lorsqu'elles regagnent la ruche. Varron souligne quant à lui l'importance de la proximité d'un point d'eau - une rivière ou un réservoir peu profond - et recommande un lieu sans écho, car le bruit effraie les abeilles.

Rucher antique à Malte.

                                        Varron toujours cite plusieurs plantes à cultiver afin d'obtenir le meilleur miel. Les Romains sont particulièrement friands de miel de thym, mais l'auteur mentionne aussi la rose, la mélisse, le serpolet, le pavot, les fèves, les lentilles, les pois, la dragée, le sainfoin, l'amandier. Virgile ajoute à cette liste  la sarriette, la violette, le laurier-tin , l'arbousier, le safran , le tilleul, la jacinthe; et Columelle l'origan, la sarriette , le romarin, l'acanthe, le lys, le narcisse, la giroflée, la violette, le pin, le chêne vert, le jujubier, la marjolaine, le poirier, le pêcher et la plupart des arbres fruitiers,  le chêne rouvre, la térébinthe et le cèdre. Il déconseille formellement le tilleul et l'if, et le miel sauvage de bruyère. Mais cette liste laisse quand même un large choix.

                                        Varron, entre autres conseils, explique qu'il faut veiller à inspecter et nettoyer les ruches régulièrement. Il préconise trois visites mensuelles, au cours desquelles il faut procéder à la fumigation et au nettoyage des ruches, et contrôler le nombre de "rois" qui s'y trouvent. Il faut aussi éviter que les abeilles ne se nourrissent pas du miel qu'elles produisent et, pour se faire, il convient de disposer des préparations à leur intention : des sortes de gâteaux sucrés, du sirop ou de l'eau miellée (on pose alors en surface un morceau de laine qui s'imbibera et évitera aux abeilles de se noyer), des raisins secs, des noix pilées, des roses séchées, du thym, de la centaurée. Pour soigner les abeilles malades, Columelle mentionne plusieurs recettes comme des pépins de grenade écrasés au vin, du romarin miellé, et même de l'urine de bœuf ou d'homme.

"En hiver on couvrira les ruches avec de la paille; on fera de fréquentes fumigations, surtout avec la fumée de fiente de bœuf. Elle leur est bonne, tue les insectes qui se développent, les araignées, les papillons, les vers, et même excite les abeilles. Il est facile de les débarrasser des araignées, mais le papillon est un ennemi plus dangereux : pour le détruire, on choisit au printemps, quand la mauve mûrit, une nuit sans lune, par un ciel serein, et on allume des flambeaux devant la ruche : les papillons se jettent dans la flamme." (Pline l'Ancien, "Histoire Naturelle", XXI - 47.)


"Aristaeus Inventor Mellis" (Dessin de Hyerominus Cock - ©British Museum.)

                                        Les Romains récoltent le miel plusieurs fois par an (3 fois pour Varron et Pline, 2 pour Virgile par exemple), au printemps, à la fin de l'été et début Novembre. Columelle prévient alors qu'il faut "s'abstenir la veille de tout acte vénérien, de ne pas approcher de la ruche étant ivre et sans s'être lavé, et rejeter presque tous les aliments à odeur forte, tels que les salaisons et les jus qui en proviennent, et de ne pas exhaler l'odeur âcre et fétide de l'ail, des oignons et des autres substances de ce genre." (Columelle, "De L'agriculture", IX - 14.) On enfume les ruches, par la combustion de la bouse de vache - ce qui ne manque pas d'exciter les abeilles, sur lesquelles ont jette alors de la poussière ou de l'eau de miel - puis on enlève les rayons et on taille au couteau les gâteaux de miel. Pour extraire le miel, Columelle conseille de suspendre un panier de saule ou d'osier dans un lieu obscur et d'y placer les rayons brisés : le miel coule alors dans un vase en terre cuite, où il est conservé quelques jours avant d'être écumé à l'aide d'une cuillère. Les divers auteurs recommandent de laisser une partie de la récolte dans la ruche (1/10 pour Varron, 1/5 pour Columelle par exemple), ce qui permet selon eux d'accroître le rendement des abeilles.

DE L'USAGE DU MIEL...


                                       Pourquoi un tel engouement pour l'apiculture, et pourquoi a-t-elle suscité tant de littérature ? Les Romains, avatars de Winnie l'Ourson antiques, adorent le miel, qui remplace tout simplement notre sucre.
 “Les abeilles vont pâturer au dehors ; mais c’est dans l’intérieur de la ruche que s’élabore ce doux produit si agréable aux dieux et aux hommes. Le miel trouve place sur les autels aussi bien que sur nos tables, tant au début d’un repas qu’au second service.” (Varron, "Économie Rurale", III-16.)
                                        Sur le plan culinaire, la gastronomie romaine regorge de plats sucrés-salés. Le miel est donc un ingrédient-clé dans de nombreuses sauces et vinaigrettes. Pour assaisonner les légumes par exemples on prépare l'Oxymel, un mélange de miel, vinaigre, sel et eau. On retrouve aussi le miel dans de nombreuses boissons, comme le Muslum, un vin sucré servi en début et fin de repas.

Page de garde de "De Re Coquinaria" de 1709.

                                        Le miel sert aussi à concocter des bonbons (Dulcia) et divers desserts. Le célèbre Apicius mentionne ainsi dans son ouvrage "De Re Coquinaria", des gâteaux au miel, des pains ou des gâteaux de vin sur lequel on verse du miel, une crème aux œufs au miel, ou encore diverses friandises comme des dattes farcies frites dans du miel. L'Empereur Tibère lui-même avait découvert, lors de son séjour à Rhodes, un délice local préparé à base de fromages de chèvre frais aux pignons, cuits dans du miel... Le miel était aussi un agent de conservation pour les fruits, les légumes ou la viande.

                                        Enfin, il existait d'autres préparations à base de miel, comme l'hydromel et l'aqua mulsa, un miel d'eau, que l'on utilisait comme médicaments. L'oxymel, dont j'ai déjà parlé, était aussi un remède contre les maux de gorge et d'oreille.

... ET DES AUTRES PRODUITS DE LA RUCHE.


                                        Mais les abeilles ne produisent pas uniquement du miel, et il existe de nombreux sous-produits, plus ou moins bien connus dans l'antiquité. La propolis, par exemple, plonge les auteurs antiques dans une certaine confusion : Virgile l'assimile à la cire - ce en quoi il n'a pas totalement tort, puisque la propolis contient à peu près 30 % de cire - mais y voit une sorte de sève (il parle des "larmes du narcisse") dont les abeilles se serviraient pour construire leur nid. Pline va dans ce sens et utilise le mot melliginem pour désigner la propolis, une gomme végétale à laquelle les abeilles ajoutent du suc des fleurs. Varron pense quant à lui que certaines fleurs fournissent le miel, et d'autres la cire ou la propolis.

                                        Même chose pour le miellat, qui laisse pantois Varron, Columelle et compagnie : il s'agit pour eux d'une  matière à mi-chemin entre la propolis et la cire.  On y voit généralement de la nourriture que les abeilles stockent dans les rayons de la ruche.

                                        Nos amis sont beaucoup plus familiers de la cire, largement employée à Rome. Pour la récolter, on nettoie les gâteaux de cire à l'eau douce, puis on les jette dans un récipient de bronze avec de l'eau afin qu'ils fondent. On verse ensuite la cire chaude sur de la paille et on la chauffe à nouveau, puis on la transvase dans des moules.

                                        La cire a de nombreuses utilisations. Elle sert entre autres choses de médicament : Pline décrit la cire blanche, cuite dans de l'eau bouillante salée et avalée en bouillon par les malades atteints de dysenterie. Ce mélange sert aussi à adoucir la peau.

Tablettes en cire et stylet.

                                        On l'utilise comme support d'écriture, un stylet pointu en ivoire, os ou métal permettant d'inscrire des lettres dans des tablettes de cire chaude, contenue dans des cadres en bois. L'autre extrémité du stylet se présente sous la forme d'une spatule, qui permet d'aplanir la cire pour effacer les erreurs éventuelles. Il suffit ensuite de verser une nouvelle couche de cire pour que les tablettes, comme neuves, soient réutilisables.

                                        Mais la cire a bien d'autres usages : on y moule des statues et des bijoux car elle est plus malléable et permet une grande précision dans la réalisation des œuvres. On la recouvre ensuite d'un moule en argile pour réaliser l’œuvre. Elle sert aussi pour les masques mortuaires de certaines grandes familles romaines. C'est encore un imperméabilisant pour les murs peints, une colle, et on l'emploie enfin dans certaines pratiques magiques - Ovide nous dit qu'il est possible d'atteindre quelqu'un en infligeant des blessures à des figurines de cire à son effigie.

AUTRES UTILISATIONS, EUH, ORIGINALES DES ABEILLES.. .


                                        Dans le même registre, les abeilles peuvent aussi se révéler une arme redoutable, à plus grande échelle... Et le mot "arme" n'est pas choisi au hasard ! Au cours du Ier siècle avant J.C., l'Histoire a ainsi retenu les malheurs de Pompée, en guerre contre les Heptakomètes en Asie Mineure. Un bon millier de légionnaires passent alors par un col étroit, où ils découvrent des ruches remplies de miel : joie des soldats, habitués à améliorer leur pitance quotidienne au gré des sacs et des pillages. Ils se jettent avidement sur leur butin et se gavent de miel à s'en faire exploser la panse... et sont rapidement frappés de crises de délire, de crises de diarrhée et de violents vomissements ! Dans de telles conditions, ils sont facilement massacrés par les Heptakomètes - qui avaient pris soin de laisser ce miel sur le chemin des Romains, car ils savaient pertinemment que le miel produit au cours de certaines périodes de l'année, à partir de plantes contenant des alcaloïdes inoffensifs pour les abeilles mais toxiques pour les humains, ne manquerait pas de provoquer les troubles que l'on a vus ! Futés, les Heptakomètes !

                                        Les Romains, avec la capacité d'imitation et d'innovation qu'on leur connaît, avaient appris à utiliser les abeilles dans les guerres qu'ils menaient, mais de façon nettement moins fourbe : au lieu d'employer le subterfuge du miel empoisonné (vachement astucieux, quand même !), ils envoyaient des ruches en les catapultant dans les rangs ou derrière les fortifications de leurs ennemis. La fureur des abeilles, déchaînées quand leurs ruches se brisaient, pouvait se révéler décisive pour le dénouement de la bataille... Enfin, autre utilisation non conventionnelle des ruches : Virgile, dit-on, protégeait ses objets de valeur des pillages des soldats en les planquant dans sa ruche ! Mais il faut dire que le poète, à l'instar de ses confrères Martial, Tibulle ou Ovide, a toujours goûté la métaphore mellifère, allant même jusqu'à composer une ode superbe dédiée aux abeilles et à leur savoureux produit :
"Enfin je vais chanter le peuple industrieux
Qui recueille le miel, ce doux présent des cieux.
Mécène, daigne encor sourire à mes abeilles.
Dans ces petits objets que de grandes merveilles !
Viens ; je vais célébrer leur police, leurs lois,
Et les travaux du peuple, et la valeur des rois ;
Et si le Dieu des vers veut me servir de maître,
Moins le sujet est grand, plus ma gloire va l’être." (Virgile, "Les Géorgiques", IV.)

Texte magnifique, à retrouver en intégralité ici.

"Les Géorgiques" de Virgile, poème des abeilles illustré par Vergilius Vaticanus.




dimanche 27 octobre 2013

"Courir Comme Un Dératé".


                                         Il y a des matins comme ça : votre réveil n'a pas sonné, vous vous êtes rendormi, ou alors vous avez traîné sous la douche. Bref, vous êtes en retard pour prendre votre bus et, en l'apercevant au bout de la rue, s'approchant inexorablement de l'arrêt où vous le prenez tous les jours, vous vous mettez à courir... comme un dératé. Que vous rattrapiez ou non votre bus, peut-être vous interrogerez-vous sur la pertinence de cette expression (un dératé court-il vraiment plus vite qu'un "raté" ?!) et sur son origine. Voire sur les raisons de sa présence sur ce blog... Rassurez-vous, il y a bien un rapport avec l'antiquité romaine.


Pline l'Ancien.

                                         Si j'en crois mon dictionnaire, l'expression serait utilisée depuis le XIXème siècle. Pourtant, son origine est bien plus ancienne puisqu'elle vient directement d'un auteur romain, et pas n'importe lequel : Pline l'Ancien. Dans son "Histoire Naturelle", il traite entre autres choses des différents organes du corps humain, de leurs propriétés, de leurs maladies, etc. Il rapporte que la rate stocke notamment l'humeur mélancolique et que s'y concentrent les angoisses et le stress. Bon, il n'emploie pas exactement ces termes, mais c'est l'idée générale ! Tout ceci provoque parfois des points de côté et, évidemment, entraîne une gène certaine pour courir.
"L'estomac et les intestins sont recouverts par l'épiploon, membrane mince et garnie de graisse, si ce n'est chez les ovipares. A cette membrane est attachée la rate, du côté gauche, à l'opposite du foie ; quelquefois cette disposition est renversée, mais c'est un prodige. (...)  Elle est quelquefois une gène toute particulière dans la course ; aussi brûle-t-on la région splénique aux coureurs qui en souffrent. On assure que des animaux à qui elle a été extraite par une incision vivent néanmoins. Il en est qui pensent que la perte de la rate amène, chez l'homme, la perte du rire, et que l'intempérance du rire dépend de la grosseur de ce viscère. Dans une contrée de l'Asie appelée Scepsis, le menu bétail a, dit-on, une très petite rate; c'est là qu'on a découvert les remèdes pour les affections de ce viscère." (Pline l'Ancien, "Histoire Naturelle", XI-80.)
                                         D'où la conclusion logique tirée par les médecins antiques : soignons la rate pour permettre à nos athlètes de détaler comme des lapins ! Ils préparaient donc d'étranges mixtures (notamment des décoctions de prêles), sensées "dessécher" la rate (l'empêcher de gonfler, en fait) pour permettre aux coureurs d'améliorer leurs performances.  L'histoire ne dit pas si cela empêchait aussi les coureurs de se fendre la pêche, ainsi que le suggère Pline...

Schéma via www.doctorette.info
 
                                         L'idée fit son chemin et se déforma au fil du temps. Au XVIème siècle, des médecins tentèrent de pousser la logique plus loin, et testèrent la théorie en pratiquant des splénectomies sur des animaux (des chiens, en l'occurrence). L'idée étant de démontrer qu'un animal dératé courait plus vite que ses congénères - ce qui se conclut par un échec lamentable, puisque les malheureux toutous mouraient peu de temps après l’opération. Rappelons que la rate a pour fonction principale d'assurer l'immunité cellulaire et de réguler la quantité de globules et plaquettes. Bizarrement, on décida de ne pas étendre l'expérience aux êtres humains...

                                         Mais l'image avait frappé l'imagination collective, et l'idée que les personnes ayant subi une ablation de la rate couraient plus vite que les autres passa à la postérité. D'où l'expression "courir comme un dératé", qui signifie courir vite et sans s’essouffler, comme si on vous avait enlevé la rate.

                                         Bien qu'on puisse aujourd'hui vivre après une splénectomie, nul n'a jamais réussi à démontrer la justesse de cette formule - et rien ne prouve que les dératés manquent moins leurs bus que les autres...

mercredi 23 octobre 2013

Revue De Presse : Historia - Octobre 2013.

                                      Un petit article pour vous signaler un magazine sorti le mois dernier, et toujours disponible en kiosque : la revue Historia, qui consacre un dossier à la chute de Rome. Un peu moins de 30 pages qui entendent présenter les raisons qui ont conduit à la déliquescence de l'Empire romain d'Occident et à sa chute, à la fin du Vème siècle de notre ère.

                                      Pour se faire, les auteurs (parmi lesquels Catherine Salles ou Bruno Dumézil) ont retenu cinq grands axes : les invasions barbares, la montée de l'incivisme, la crise religieuse, l'immobilisme du sénat et la chute démographique. Plusieurs angles d'attaque pour expliquer comment le vaste empire romain a fini par s'effondrer et se morceler en plusieurs royaumes indépendants mais qui, pour la plupart, ont perpétué d'une certaine manière des pans de l'héritage romain - bien que dédaignant dans son ensemble une civilisation décadente et une société qui s'effondre sur elle-même, et qu'ils entreprennent de "germaniser".


Le sac de Rome par Alaric. (Ron Embleton.)

                                      Le dossier choisit comme point de départ la prise de Rome par le wisigoth Alaric en 410. Pour aussi symbolique que soit l'évènement, il n'en demeure pas moins anecdotique : il y a longtemps que Rome a été supplantée par d'autres cités (comme Ravenne), et les barbares n'en sont ni à leur première ni à leur dernière incursion en territoire romain. Toutefois, cette date sert de référence pour illustrer comment les soldats germaniques ont petit à petit pris le pouvoir à Rome, en phagocytant l'état major romain et en imposant des empereurs fantoches. Composant la majeure partie de l'armée, ce sont en fait des Barbares qui luttent contre d'autres Barbares aux frontières de l'Empire, tandis que la vieille noblesse romaine perd peu à peu le contrôle. Ricimer, général barbare qui rejoint l'armée impériale, monte en grade et fait et défait les empereurs (Majorien, Libius Severus, Anthemius), en est un bon exemple.

                                      La prééminence progressive des militaires étrangers et la prise de pouvoir par les Barbares est aussi facilitée par la chute de la démographie, due à des lois inadaptées (unions avec esclaves interdites, concubinage mal accepté) et à l'émergence de la morale chrétienne (divorce et adoptions en baisse). Mais aussi par le décadence des mœurs romaines, autant que par le conservatisme extrême des élites. D'une part, les plaisirs faciles supplantent la culture et l'art oratoire, abandonnés au profit des courses de char et des spectacles racoleurs ; la fraude fiscale se pratique à grande échelle ; on pille les monuments ; les lois promulguées ne sont pas respectées ; la démilitarisation des élites modifie en profondeur l'organisation militaire... Bref, tout fout le camp, ma bonne dame ! Telle est en tous cas la perception que les auteurs antiques ont de la société, comme nous le montre Ammien Marcellin, largement cité dans l'article consacré à "L'incivisme des Romains". Plus grave, on découvre la disparition d'un sentiment d'appartenance commune au sein même de l'armée, divisée entre soldats d'Orient et soldats d'Occident, entre culture latine et hellénistique.





                                      D'autre part, les Sénateurs apparaissent complètement déconnectés de la réalité ! L'article rédigé par Alexandre Grandazzi les montre attachés à leurs privilèges, arc-boutés contre toute réforme qui mettrait à mal les avantages dont ils jouissent et la fortune qu'ils possèdent. Luttant pour maintenir les combats et les jeux qui leur permettent d'asseoir leur popularité auprès de la plèbe, et revendiquant toujours plus d'exemptions fiscales et de traitements de faveur qui ne font qu'élargir le fossé entre peuple et aristocratie, hostiles à toute entente avec les Barbares et défenseurs d'une société où seuls les Romains seraient acceptés et seuls les anciens Dieux vénérés, les sénateurs sont incapables de faire face aux changements qui s'amorcent. Face à la prise de pouvoir des peuples barbares au sein même de l'Empire, ils n'auront d'autre choix que de fuir ou d'accepter l'alliance avec les nouveaux maîtres.

                                      Mais une autre division est encore plus lourde de conséquences : la crise religieuse majeure qui traverse l'Empire au cours du IVème siècle crée de nouvelles dissensions entre le pouvoir, l'aristocratie, le clergé, le peuple... Le Christianisme est tout d'abord accepté au sein de l'Empire grâce à l'édit de Milan, promulgué en 313 par Constantin. Mais ses successeurs mènent une politique religieuse plus agressive, par laquelle le Christianisme prend progressivement l'ascendant, tandis que les cultes païens déclinent - malgré la résistance des élites conservatrices et quelques retours en arrière illustrés notamment par le règne de Julien L'Apostat. Lorsque la religion chrétienne devient religion d'état en 392, et malgré les clivages qui la divisent de l'intérieur (arianisme et donatisme pour ne citer que les schismes les plus graves), elle supplante finalement les anciennes religions, qui ne subsistent que dans les campagnes reculées. Du reste (et bien que la revue n'aborde que brièvement le sujet), de nombreux Barbares sont eux-mêmes christianisés, et c'est bien le Pape Léon Ier qui parviendra à arrêter Attila aux portes de Rome en 452. Signe que l'Empereur de Rome n'est plus le vrai détenteur du pouvoir.


La rencontre entre Attila et Léon Ier. (Chronicon Pictum - ©Korossyl via wikipedia.)

                                      En conclusion un face à face oppose deux visions - pourtant assez convergentes - de la disparition de l'Empire romain d'Occident : si les deux intervenants (Pierre Bezbach et Yann Le Bohec) apportent tous les deux des éclairages différents mais complémentaires, ils s'accordent finalement sur les leçons que notre époque troublée peut avoir à tirer de ce crépuscule romain... Une analyse fine et intéressante pour clore des articles riches d'informations, qui permettent de mieux appréhender les multiples facteurs qui ont conduit à l'affaiblissement de l'Empire, incapable de faire face à la montée en puissance des Barbares aux frontières et à leurs incursions sur le territoire. Toutefois, j'aurais souhaité un dossier plus consistant. (Mais bon, vous me connaissez : quand il s'agit de l'Antiquité romaine, j'en demande toujours davantage !)

                                      Cela dit, le magazine réserve encore deux bonne surprises : s'il ne se limite pas à l'Antiquité, il aborde dans ce numéro d'autres sujets en lien avec Rome. Un article présente ainsi, à travers l'exposition consacrée à Astérix à la BNF, la question de la construction du mythe gaulois et l'instrumentalisation du personnage de Vercingétorix sous la IIIème république ; et quelques pages donnent un aperçu de Lugdunum - Lyon gallo-romaine - de sa fondation en 43 avant J.C. jusqu'à son apogée sous le règne d'Hadrien.

                                      Mais ça, comme dit la pub, c'était avant ! Avant que les Barbares ne prennent le pouvoir militaire et politique et que l'Empire romain ne succombe au terme d'une longue agonie. On est donc loin des hordes sauvages déferlant sur Rome pour déboulonner les statues et mettre la ville à feu et à sang... Un magazine à parcourir, puisqu'il balaye quelques idées reçues et donne envie d'approfondir le sujet.

HISTORIA - "Le Crépuscule de Rome" 
Octobre 2013 - N°802. - 5€90.
Lien ici

mercredi 16 octobre 2013

Expo : Les Arènes De Nîmes.


                                        Association nîmoise réunissant des passionnés d'Antiquité romaine, Carpefeuch ne pouvait manquer l'exposition que le musée archéologique consacre en ce moment aux célèbres arènes de la ville - ou plutôt à, l’amphithéâtre, abusivement désigné sous ce nom ! Sous le titre "Les arènes de Nîmes, un amphithéâtre romain", cette exposition qui se tient jusqu'au 17 Novembre à la Chapelle des Jésuites propose de découvrir l'histoire de ce monument. En compagnie de Lucile Novellini et de Fleur Ippolito, du musée archéologique, nous avons profité d'une visite complète.

Vue aérienne des arènes.


Les arènes de Nîmes : lieu de spectacles.


                                        Aujourd'hui, l'on associe volontiers les arènes nîmoises à la tauromachie, et c'est d'ailleurs par une brève évocation des corridas qu'est accueilli le visiteur. Mais dans l'Antiquité, l'amphithéâtre est le lieu d'autres spectacles, d'autres divertissements, auxquels l'exposition consacre une place importante. C'est cet aspect, illustré par les nombreux objets retrouvés à Nîmes, que Lucile Novellini a choisi de traiter en premier.

Déroulement d'une journée à l'amphithéâtre.


                                        Une journée de jeux comportait traditionnellement trois phases :
  • les chasses (venationes) le matin, qui mettaient en scène des animaux sauvages, exotiques ou non (lions, panthères, éléphants ou plus simplement sangliers, cerfs, ours... voire lapins !), luttant entre elles ou combattues par des chasseurs professionnels (venatores). A Nîmes, l'organisation de venationes est probable mais pas attestée.
  • un intermède à midi (meridiani) au cours duquel avaient lieu les exécutions capitales ou des combats mineurs avec des armes de bois.
  • des combats de gladiateurs (murena), clou du spectacle, dans l'après-midi. Je ne m'étendrai pas sur le déroulement d'un combat de gladiateurs ni sur les différents types de combattants : j'ai déjà traité du sujet ici.
"La Naumachie" (Tableau d'Ulpiano Checa.)

                                        Certains amphithéâtres présentaient parfois des naumachies, c'est-à-dire des reconstitutions de combats navals. Toutefois, ce type de spectacles était rare, notamment parce qu'il nécessitait des installations permettant l'adduction et l'évacuation d'eau, afin d'inonder l'arène. Ce n'est pas le cas à Nîmes, où le monument ne présente pas les infrastructures nécessaires. Les naumachies ont toutefois excité les imaginations - bien qu'on en ignore quasiment tout, en particulier du point de vue technique. Aucun texte ne nous renseigne par exemple sur la manière dont les bateaux étaient introduits dans l'arène, bien que les spécialistes supposent qu'ils étaient démontés et remontés à l'intérieur.

                                        Offerts gratuitement par les notables qui s'assuraient ainsi le soutien de la foule, les jeux revêtaient un coût très important : il fallait payer les lanistes (propriétaires des gladiateurs), les animaux, leur transport, les techniciens, etc.
 

La gladiature à Nîmes.

 

Lampe à huile du mirmillon vaincu.
Temps fort de cette journée de jeux offerte à la population, les combats de gladiateurs étaient extrêmement populaires auprès des spectateurs. Le sujet passionnait à ce point qu'il illustrait de nombreux objets du quotidien, qui étaient autant de produits dérivés. L'exposition en présente un certain nombre, remarquablement conservés. Plusieurs lampes à huile sont ainsi ornées, sur le médaillon central, de scènes de gladiature : on y voit la panoplie (armatura) d'un thrace ; un combat entre deux thraces dont l'un, bouclier à terre, demande grâce ; ou encore un mirmillon vaincu, tête basse. Le manche d'un couteau en forme de mirmillon est aussi exposé, de même qu'un médaillon d'applique étonnant qui, utilisé comme couvercle d'une urne funéraire, a été préservé et montre de nombreux détails passionnants.


Médaillon des gladiateurs.

                                        On peut y voir un rétiaire (nommé Xanthius) affronter un secutor (Eros), dont les noms nous sont connus grâce aux panneaux que brandissent les deux personnages que l'on distingue sur les cotés et qui sont chargés de stimuler la foule (figurée au fond). Les deux gladiateurs sont juchés sur une estrade inclinée et le combat est surveillé par deux arbitres - un au centre et le second à droite. Enfin, on peut lire les mots "Stantes Missi", indiquant que les deux hommes ont été épargnés et sont tous deux déclarés vainqueurs.

                                        Enfin, l'exposition présente deux stèles funéraires de gladiateurs. De tels témoignages sont rares : mal considérés, les gladiateurs étaient enterrés en dehors des nécropoles. 14 stèles ont pourtant été retrouvées à Nîmes, laissant supposer qu'il existait peut-être une nécropole réservée aux gladiateurs. Elles apportent en tous cas des renseignements sur ces hommes, indiquant leur catégorie (thrace, rétiaire, mirmillon, etc.), leur âge, parfois leur origine géographique, leur palmarès, et l'identité du dédicant.



Stèle funéraire d'un gladiateur.


Celle-ci, par exemple, est dédiée au Thrace Aptus, né à Alexandrie, enterré à Nîmes et mort à l'âge de 37 ans, par son épouse Optata.

                                        Extrêmement populaire dans l'Antiquité, la gladiature l'est encore aujourd'hui - à ceci près que les combats ne se déroulent plus dans l'arène, mais sur grand (ou petit) écran, et qu'ils font les délices des amateurs de péplums. Des combats toutefois bien éloignés de la réalité, plus spectaculaires que vraisemblables. La figure du gladiateur cristallise bien des fantasmes, hérités des siècles précédents et en particulier de l'Art pompier du XIXème siècle. Les films véhiculent donc une image erronée mais féconde, comme en témoigne le montage vidéo réalisé par Claude Aziza, présenté en clôture de l'exposition. Y sont réunis quelques pépites, soigneusement sélectionnées et qui illustrent tout à la fois la richesse du thème dans le cinéma et son aspect fantasmatique.

Claude Aziza, Fleur Ippolito et Lucile Novellini.

Amphithéâtres du monde romain : des origines à Nemausus.


                                        L'amphithéâtre est un édifice typiquement romain. Littéralement, le mot signifie "double théâtre", en référence au théâtre grec, destiné aux représentations de pièces, concerts, etc. Les Romains ont donc eu l'idée d'ériger deux théâtres face à face, créant ainsi une structure le plus souvent elliptique (et qui a l'avantage de ne pas présenter d'angle mort) , pour accueillir les combats de gladiateurs et les chasses. Les premiers amphithéâtres étaient des édifices provisoires en bois, montés au gré des spectacles sur le forum des villes. A la fin du IIème siècle furent bâtis les premiers amphithéâtres en pierre, dans le Sud de l'Italie (Capoue, Pompéi.) L'amphithéâtre de Pompéi ne répond d'ailleurs pas au plan classique des amphithéâtres romains puisqu'il présente un escalier extérieur, par lequel les spectateurs accédaient aux gradins.

                                        Les amphithéâtres romains pouvaient être construits selon deux techniques, et l'on distingue :
  • les amphithéâtres à structure creuse, qui sont creusés dans le sol ou reposent sur des soutènements périphériques maçonnés contenant des remblais (c'est le cas du Colisée à Rome, qui servira de modèle aux amphithéâtres postérieurs) ;
  • les amphithéâtres à structure pleine, qui s'appuient sur une série de murs rayonnants. (comme celui de Nîmes.)

Maquette du Colisée, réalisée par Auguste Pelet.

                                        La façade est en général constituée d'une superposition d'arcades aux décors empruntés aux différents ordres architecturaux : dorique, ionique et corinthien. Divers aménagements offraient aux spectateurs un certain confort, comme par exemple la mise en place d'un velum (toile tendue au-dessus des gradins, attachées à des mats fixés sur des consoles au sommet de la façade.) ou l'utilisation des sparsiones, pompes de métal diffusant de l'eau parfumée sur le public. Sur un plan plus pragmatique, on pouvait aussi installer des barrières supplémentaires ou des filets lors des chasses, afin de protéger les spectateurs si la hauteur des gradins ne suffisait pas à assurer leur sécurité. (Nous allons voir que les notables étaient placés au plus près de la piste... Une panthère déchiquetant un Décurion, ça faisait sûrement mauvais genre ! )

                                        Les travées libres s'ouvrent sur des couloirs et des escaliers intérieurs, qui facilitaient l’évacuation des lieux et permettaient surtout à chacun de gagner la place qui lui était destinée dans les gradins (cavea). Chaque spectateur disposait d'un munus, un morceau de terre cuite indiquant quelle entrée il devait emprunter, dans quel secteur et dans quelle rangée se trouvait sa place. En effet, on ne s'installait pas n'importe où dans les gradins, et la répartition des spectateurs reflétait la structure sociale de l'Empire : aux premiers rangs se plaçaient les notables ; les citoyens romains disposaient des gradins intermédiaires ; les non-citoyens, les pauvres, les esclaves et les... femmes étaient relégués sur les gradins les plus élevés. A Nîmes, l'amphithéâtre présente cette même disposition, les places d'honneur étant réservées aux décurions, mais aussi aux nautes du Rhône, de la Saône et de l'Ouvèze.

Amphithéâtre de Nîmes : particularités.


Datation.


                                        La datation de l'amphithéâtre de Nîmes a longtemps fait l'objet de polémiques. On a cru pendant un temps qu'il avait été construit sous le règne d'Auguste, mais la découverte d'un tuyau d'évacuation perçant le rempart augustéen (et non intégré dans la muraille) montre que le monument lui est postérieur. Un as de Domitien daté de 86 ou 87, découvert à la fin des années 1980 dans les remblais des fondations, a permis de dater assez précisément le début du chantier. De même, la datation au carbone 14 des doubles queues d'aronde en bois (servant à lier entre elles les pierres posées à joint vif) de la travée 49 a permis d'établir que les travaux avaient été achevés vers 115 ou 120.

Queue d'aronde en bois.
 
Ils auraient donc duré une quarantaine d'années, peu de temps après l'édification du Colisée romain et juste après celui de l'amphithéâtre d'Arles. Les ouvriers de Nemausus ont d'ailleurs tiré les leçons des erreurs commises par leurs voisins d'Arelate : les pierres de l'amphithéâtre arlésien se fissurant, les Nîmois les renforcent par des voûtes. Des différences notables dans la taille des pierres ou dans la mise en place des blocs sur les différentes façades dénotent quant à elles la concomitance de plusieurs chantiers, menés simultanément. Enfin, la disparité des décors s'explique peut-être par des raisons économiques - le chantier se prolongeant et l'argent nécessaire n'étant pas disponible, on aurait "rogné" sur les coûts.

Structure.


                                        L'amphithéâtre de Nîmes, construit sur le modèle du Colisée et de l'amphithéâtre d'Arles, reprend donc les grandes caractéristiques des monuments romains. De forme ovale, il mesure 133 mètres de long pour 100 mètres de large et 21 mètres de haut - la piste s'étendant sur 68 X 38 mètres. Il pouvait accueillir 24 000 spectateurs. On y retrouve le système de galeries et d'escaliers, qui permettaient aux spectateurs de gagner rapidement leur place.


                                        La façade présente deux étages de soixante arcades superposées et d’un attique, séparés par une corniche. Au sommet de l'édifice, on remarque des pierres trouées dans lesquelles étaient fichés les mats soutenant le velum. Sur l'un des côtés du monument (vers le Palais de Justice, à l'Est.) apparait un fronton soutenu par deux avant-corps de taureaux : ils signalaient l'emplacement, à l'intérieur, de la loge réservée aux Décurions. Le reste du décor appartient à l'ordre toscan, la roche utilisée étant difficile à travailler.
 

Avant-corps du fronton.

Décors.

 

Bas-relief d'un combat de gladiateurs.
L'exposition de la Chapelle des Jésuites montre également des moulages des bas-reliefs qui ornaient les arènes. Outre les avant-corps de taureaux, on peut y admirer la représentation apotropaïque d'un phallus (7 symboles de ce type ont été identifiés sur le monument), une scène montrant les jumeaux Romulus et Remus allaités par la louve, et un bas-relief figurant un combat de gladiateurs. Sur le monument, plusieurs trous ou encoches laissent supposer qu'il existait bien d'autres éléments de décors permanents ou temporaires - notamment des fanions, peut-être fixés sur des tiges métalliques au-dessus des travées.


Coulisses.

Souterrain des arènes de Nîmes. (via nemausensis.com)

A partir de la construction du Colisée, les amphithéâtres romains intégrèrent tous des coulisses souterraines consistant en une fosse rectangulaire comportant des galeries perpendiculaires. Là, un système de monte-charge permettait de faire surgir dans l'arène les animaux ou les gladiateurs. La fosse était donc recouverte d'un plancher muni de trappes.




A Nîmes, la fosse comprend deux galeries se coupant en angle droit, et l'ensemble forme un croix. On a notamment retrouvé lors des fouilles une inscription, gravée à deux reprises, et mentionnant le nom de l'architecte, de l'entrepreneur ou du commanditaire : T. Crispus Reburrus.





Évacuation des eaux.


                                        En ce qui concerne le réseau d'évacuation des eaux, l'amphithéâtre nîmois comportait un système complexe de canalisations :
  • un premier égout suivait le contour est de l'édifice et récupérait les eaux tombant sur la plateforme extérieure
  • un deuxième égout suivait les galeries du rez-de-chaussée et récupérait les eaux des canalisations parcourant les murs
  • le troisième recueillait les eaux provenant des gradins
  • une quatrième canalisation bordait la piste, légèrement bombée afin de faciliter l'écoulement des eaux.
L'ensemble des eaux recueillies étaient évacuées du monument grâce à un dernier égout, qui les déversaient en dehors du rempart augustéen.

L'amphithéâtre après l'Antiquité.


                                        Progressivement, les combats de gladiateurs deviennent de plus en plus violents, et virent au carnage systématique. L'évolution des mœurs et la condamnation de la gladiature par l’Église chrétienne conduit à l'interdiction des combats en 404. Mais contrairement à ce qui survient ailleurs, les Arènes de Nîmes sont préservées, grâce à leur occupation ininterrompue. Au VIème siècle, le monument devient tour à tour un lieu de refuge pour la population face aux envahisseurs barbares, un quartier d'habitation, le centre du pouvoir (par exemple sous les Wisigoths). Il est transformé en forteresse, dans laquelle s'établissent au Moyen-Âge les chevaliers des Arènes, vassaux des Comtes de Toulouse. Devenu ensuite château royal, l'amphithéâtre est à nouveau occupé par la population au XIVe siècle : c'est alors un quartier d'habitations privées, de commerces, d'ateliers, d'entrepôts. Il comporte pas moins de 140 maisons, et même deux églises ! L'exposition présente d'ailleurs quelques magnifiques reliefs de l'Église Saint-Martin...

Vestige de l’Église Saint-Martin.

                                        Il faudra attendre le XIXème siècle pour que les dernières habitations soient détruites, et que le monument soit restauré. Une restauration qui se poursuit encore aujourd'hui et concerne notamment la rénovation de la façade, grandement dégradée au fil du temps.

                                        En attendant la fin des travaux, prévue pour 2025 (!!), cette exposition est l'occasion de découvrir les Arènes de Nîmes et le contexte de ce type de monuments dans l'Antiquité. La disposition de la salle est aussi attrayante qu'originale, puisqu'elle reprend schématiquement la forme des arènes, ce qui donne au parcours un côté ludique et agréable, et contribue à la mise en valeur des objets présentés (moulages, lampes à huile, outils, etc.). Le tout est complété par la projection du montage réalisé par Claude Aziza, ainsi que par des écrans tactiles qui proposent d'approfondir certains sujets (les techniques de construction, le velum, la gladiature, etc. ) ou de découvrir les autres amphithéâtres du monde romain. Enfin, les enfants ne sont pas oubliés puisque des jeux et un coin BD leur sont destinés. Mais dépêchez-vous : il ne vous reste que quelques jours pour aller visiter l'exposition !






Les Arènes de Nîmes : Un Amphithéâtre Romain.
Chapelle des Jésuites - Grand’Rue - 30000 Nîmes.
04 66 76 74 80
Lien ici : Musée archéologique de Nimes - volet "expositions".

Entrée : 5 € (3.50€ tarif réduit.)
Gratuit le 1er Dimanche de Novembre ou pour les détenteurs d'un billet des Arènes ou un pass 3 monuments.

Merci à Lucile Novellini et Fleur Ippolito pour la visite guidée. 

dimanche 13 octobre 2013

Les Meditrinalia : A Votre Santé !


                                        Dans nos vies mouvementées et parfois tourmentées, il est rassurant de voir que certaines choses demeurent immuables et que, chaque année à la même époque, les joyeux vignerons terminent leurs vendanges. C'est en tous cas l'information capitale que m'a révélé un journaliste radio, il y a de cela quelques semaines maintenant. Je vous avouerai que, ne consommant pas d'alcool, la nouvelle me laisserait parfaitement indifférente si elle ne m'évoquait systématiquement une fête religieuse romaine, justement liée au vin. Il s'agit des Meditrinalia, rituel célébré à titre privé le 11 Octobre, soit après les vendanges.

                                        Les Meditrinalia sont souvent considérées comme une sorte de fête des vendanges. En réalité, il s'agit moins de la célébration des récoltes et de la production du vin nouveau que de celle des vertus curatives prêtées à une certaine boisson. Les Romains boivent en effet un mélange de "vin nouveau" et de "vin vieux", mixture réputée pour assurer une bonne santé.


Scène de vendanges. (Mosaïque de Merida - © -Rafael DP via Flickr.)


                                        Étant donné que le vin nouveau en question n'est généralement dégusté qu'à partir des Vinalia du 23 Avril, il s'agit en réalité du moût, liquide non fermenté obtenu par le pressurage des grappes après la récolte. Quant au vin vieux, c'est tout simplement celui de l'année en cours.

Origine Et Dédicataire : Un Rituel Obscur.


                                        On sait finalement très peu de choses sur les Meditrinalia : rituel très important dans la Rome archaïque où l'agriculture représentait l'essentiel de l'activité économique, il fut longtemps respecté par les Romains, qui en avaient pourtant oublié le sens depuis belle lurette ! On en est donc réduit à des spéculations et des extrapolations, à partir du peu d'éléments disponibles.

                                        L'origine même du mot Meditrinalia est sujette à débat. Varron le rapproche du verbe "soigner" ("medeor"), rejoignant donc l'idée des propriétés curatives du mélange ingurgité ce jour-là.
"Le jour des Meditrinalia au mois d'Octobre tire son nom de 'medeor', parce que, disait le flamine de Mars Flaccus, on avait coutume d'offrir ce jour-là en libation et de boire, à titre de médicament, du vin nouveau et du vin vieux. Beaucoup ont encore l'habitude de le faire et disent à cette occasion : 'Novum vetus vinum bibo : novo veteri morbo medeor.' ("Je bois du vin nouveau et du vin vieux : je me guéris de la nouvelle et de la vieille maladie.") (Varron, "De la langue Latine", VI - 21.)
                                        Au IIème siècle, Festus Grammaticus évoque quant à lui la déesse Meditrina. 
"C'était l'usage chez les peuples latins, le jour où l'on goûtait le premier moût, de dire en manière de bon présage : 'Je bois du vin vieux, du vin nouveau ; de la vieille maladie et de la nouvelle je me guéris.' De ces paroles a été tiré le nom d'une Déesse, Meditria, dont les Meditrinalia sont la fête." (Festus Grammaticus, "De La Signification Des Noms.", XI.)
                                        Mais il est le premier à mentionner la divinité, et la plupart de chercheurs pensent qu'il s'agit d'une invention a posteriori, forgée par les Romains pour expliquer l'origine de la célébration. On notera que l'étymologie du nom recoupe l'explication avancée par Varron, Meditrina dérivant également de la racine "medeor". Elle équivaudrait grosso modo à la Iaso grecque (divinité de la guérison) : Déesse romaine de la santé, de la longévité et du vin, son père - bon sang ne saurait mentir - serait le Dieu de la Médecine, Esculape. Elle est donc aussi la sœur d'Hygie, également présentée comme une divinité liée à la santé, mais leurs attributions diffèrent : la première guérit des maladies, tandis que la seconde préserve la santé.

Stèle dite de la Déesse Meditrina. (Musée départemental d'Epinal. ©Ann Raia.)

                                        Toutefois, il est plus probable que le Dieu honoré soit en fait Jupiter (si l'on se fie au Fasti Amiternini, document fixant les jours fastes et néfastes datant du règne de Tibère.), auquel était aussi dédié la célébration des Vinalia, le 23 Avril. Le rituel des Meditrinalia n'est d'ailleurs pas sans rappeler un épisode rapporté par Tite-Live : lors d'une bataille décisive visant à laver l'honneur de Rome après le désastre des Fourches Caudines, le consul Lucius Papirius Cursor promet à Jupiter Victor, alors même que les combats font rage autour de lui, de lui offrir en cas de victoire une coupe de vin miellé, avant de boire lui-même du vin pur. Ce qui, apparemment, plaît beaucoup à Jupiter qui fait tourner la bataille à l'avantage des Romains.

"C'est grâce à cette même force d'âme que la discussion sur les auspices ne put lui faire contremander le combat, et que même au moment décisif, où l'usage était de vouer aux Immortels des temples, il fit vœu à Jupiter Vainqueur, s'il mettait en déroute les légions ennemies, de lui offrir une petite coupe de vin au miel, avant de boire lui-même du vin pur. Ce vœu fut agréable aux dieux, et les auspices tournèrent bien." (Tite-Live, "Histoire Romaine", X - 42.)
© Mary Evans Picture Library

Le Rituel des Meditrinalia.


                                        Concrètement, on peut se faire une idée du rituel des Meditrinalia en se basant sur le témoignage de Caton, qui décrit dans "De L'Agriculture" les offrandes faites à Jupiter Dapalis (qui préside aux semailles).
"Voici comment il faut faire cette offrande : présentez à Jupiter Dapalis une coupe de quelque vin que ce soit. Ce jour sera chômé par les bœufs, par les bouviers, et par ceux qui feront le sacrifice. Au moment du sacrifice vous ferez cette prière: 'Jupiter Dapalis, je remplis mon devoir en t'offrant cette coupe de vin dans ma maison et au sein de ma famille; à cette cause daigne l'avoir pour agréable.' Lavez ensuite vos mains, prenez le vin, et dites:  'Jupiter Dapalis, agrée ce festin que je dois t'offrir. Reçois ce vin placé devant toi.'  Si vous le trouvez bon, présentez une offrande à Vesta. Le festin présenté à Jupiter consiste en un morceau de porc rôti, et en une coupe de vin intacte. Faites cette offrande sans y toucher; le festin terminé, semez le millet, le panic, l'ail et la lentille." (Caton, "De L'Agriculture", CXXXII.)
                                        Ici, le rituel consistait donc sans doute à présenter une coupe contenant un mélange de moût cuit et de vin et à prononcer une formule proche de celle citée par Caton, en substituant éventuellement au nom de Jupiter celui de Meditrina. On se lavait les mains et on versait ensuite le mélange sur l'autel (c'est la libation en elle-même) en récitant une prière, encore une fois approchant celle dictée par Caton. On buvait enfin le reste de la coupe,  en récitant la phrase indiquée par Varron : "Novum vetus vinum bibo, novo veteri morbo medeor."

Prêtre procédant à une libation. (Römermuseum de Weißenburg - ©Wolfgang Sauber via wikipedia.)

Vin Et Santé : Quand Columelle S'en Mêle...



                                       L'explication des propriétés curatives du mélange n'est pas évidente, mais on trouve un élément de réponse chez Columelle, cité par Georges Dumézil. Il explique en effet comment transformer le mustum (moût) en defrutum (vin cuit) : il s'agit de faire bouillir le moût brut afin qu'il réduise. Mais, ajoute Columelle :
"Quoique préparé avec soin, le vin cuit a coutume de tourner à l'acidité, comme le vin naturel. Comme cet accident peut avoir lieu, n'oublions pas qu'il faut préparer le vin avec du vin cuit d'un an dont la bonté est éprouvée : car un mauvais remède gâterait le produit qu'on a recueilli." (Columelle, "De L'Agriculture", XII - 20.)
                                        Au fil des paragraphes consacrés au vin, Columelle emploie indistinctement les mots conditura (qui désigne la manière de conserver des aliments) et medicamentum (médicament). D'où la conclusion tirée par Georges Dumézil, pour qui le vin bouilli de l'année précédente "soigne" le nouveau moût lorsqu’il lui est mélangé. Ceci expliquerait l'origine des Meditrinalia, la vertu curative se transmettant ensuite à l'homme de façon symbolique - puisque la mixture empêche que le mout n'aigrisse. Par extension, le mot meditrinalia désignerait "l'atelier où l'on soigne" - où l'on soigne le vin, s'entend.

Mosaïque montrant une libation. (©Leslie Flood via Vroma.)

                                        En attendant, je viens de vous fournir une excuse pour déguster un bon verre de vin tous les 11 Octobre : vous avez bien le droit, vous aussi, de célébrer les Meditrinalia ! Mais toujours avec modération, évidemment...                          

dimanche 6 octobre 2013

Film : "Vie Et Mort a Pompéi Et Herculanum."

                                        Plusieurs cinémas ont projeté le mois passé un film intitulé "Vie Et Mort A Pompéi Et Herculanum", présentant l'exposition du même nom qui s'est tenue au British Museum de Londres du 28 Mars au 29 Septembre dernier. La diffusion s'est déroulée simultanément dans plusieurs villes, trois jours avant la clôture de l'exposition, et les spectateurs nîmois du Kinépolis ont pu profiter d'une brève intervention de Claude Aziza avant le film.




                                        Agrégé de lettres classiques, maître de conférence à la Sorbonne et éminent connaisseur de l'Antiquité, notre homme est un familier des sites antiques de Pompéi et Herculanum. En guise d'introduction, ils nous a donc exposé les dernières découvertes archéologiques et a brièvement retracé la chronologie des tragiques évènements de l'an 79. Sans doute aborderai-je un jour le déroulement de l'éruption du Vésuve, mais je retranscris ici l'intéressante présentation de Claude Aziza.

                                        Pour commencer, celui-ci apporte quelques éclaircissements quant à la date du sinistre : alors qu'on retenait jusqu'à récemment la date du 24 Août 79, citée par Pline le Jeune dans une lettre apparemment mal interprétée, les spécialistes penchent désormais pour le 24 Octobre (le plus probable) ou le 24 Novembre de la même année. En cause, la découverte de plusieurs éléments incompatibles avec une date estivale - comme par exemple des restes de fruits d'hiver comme des noix ou des grenades, ou les corps de deux marins portant bonnets et gilets de fourrure ou de laine. Plus probant encore, la Maison du Bracelet d'Or à Pompéi révèle un denier célébrant la 15ème ovation de l'Empereur Titus, ayant eu lieu le 8 Septembre 79.


Les évènements de 79 : éruption du Vésuve.


                                        Nous voici donc à Pompéi, le 23 Octobre 79. La journée est quelque peu perturbée par des grondements sourds qui, pourtant, ne troublent guère la tranquillité des pompéiens : habitués aux séismes (le dernier, 17 ans auparavant, ayant pratiquement détruit la ville), il en faudrait davantage pour les inquiéter. D'autant que la plupart ignore que le Vésuve est un volcan, et les autres le croient éteint depuis longtemps... Chacun vaque donc à ses occupations.

                                        Pline le Jeune, alors à Misène, observe au cours de la journée la formation d'un nuage, au sommet du Vésuve. La nuée ne cesse de grandir : elle atteindra 30 km de hauteur. Ce que Pline le Jeune décrit dans ses lettres, c'est un panache de gaz à haute pression et de lave qui ont fait céder le bouchon de lave refroidie : le Vésuve est entré en éruption.

                                        Le 24 Octobre au matin, les poussières et les cendres générées par l'éruption sont poussées par le vent vers Pompéi. La ville est plongée dans l'obscurité, même en plein jour, et les habitants se réfugient dans des caves ou des abris de fortune en attendant une accalmie. Mais la lave refroidie et solidifiée forme des pierres ponces, qui s'alourdissent au fil des heures et s'abattent sur la ville : les toits s'effondrent et plusieurs victimes meurent écrasées sous les décombres. Certains survivants prennent la fuite, d'autres se préparent à faire de même. Ils n'en auront pas le temps. Pendant ce temps, un torrent de lave en fusion et de nuées ardentes s'est abattu sur Herculanum, détruite en une fraction de seconde dans l'après-midi.

"Éruption du Vésuve" (Toile de William Turner.)


                                        Dans la nuit du 24 au 25 Octobre, un nuage de gaz et de particules brûlantes, atteignant près de 400°C, déferle sur Pompéi à 200 km/h : les habitants meurent brûlés et asphyxiés. Quant à ceux qui tentent de fuir par bateau, ils se heurtent à une mer en ébullition et, piégés, succombent à leur tour aux nuées ardentes. Après une brève accalmie le 26, une dernière coulée achève le lendemain d'ensevelir la cité sous plusieurs mètres de pierres ponces. En extrapolant à partir des corps retrouvés sur les zones fouillées à Pompéi (soit les 2/3 de la cité), on estime que l'éruption du Vésuve y aurait fait près de 2000 morts - sur 12 000 habitants. A comparer à l'éruption similaire du Mont Pelé en 1902, qui tua 25000 personnes.

                                        Très vite, l'Empereur Titus diligente une enquête, mais il apparait que les cités détruites ne peuvent pas être reconstruites. On choisit donc de les abandonner : les survivants récupèrent (et les voleurs pillent !) ce qu'ils peuvent, laissent d'ultimes traces (par exemple des graffitis, l'un comparant notamment Pompéi à Sodome) avant de quitter définitivement les deux villes. Il faudra des siècles pour que les cités enfouies revoient la lumière du jour : peu à peu, on découvre par hasard les sites d'Herculanum (1738), de Pompéi (1748), de Stabies (1749) ou d'Oplontis (1964).

                                        Hélas, on sait bien aujourd'hui à quel point les vestiges sont menacés : si les bombardements de la seconde guerre mondiale et les glissements de terrain survenus à 2010 ont causé bien des dommages, ce sont surtout le tourisme de masse et le détournement des financements par la Camorra qui ont progressivement conduit à la périclitation des sites. Une conclusion peu réjouissante, mais qui n'en rend que plus précieux le travail accompli par le British Museum, présenté dans le film projeté ce soir-là.

Fresque de Pompéi montrant Bacchus, au pied du Vésuve. (Via http://inayatscorner.wordpress.com)


Le film "Vie Et Mort A Pompéi Et Herculanum."


                                        Le film, donc. Disons-le tout de suite, la bande-annonce laissait croire à un énième docu-fiction, retraçant l'éruption du Vésuve et la destruction de Pompéi et d'Herculanum. Ce n'est absolument pas le cas - et heureusement, car c'est beaucoup mieux ! Ce que propose "Vie et Mort A Pompéi Et Herculanum", c'est de faire découvrir aux spectateurs l'exposition éponyme qui vient de fermer ses portes au British Museum de Londres. Files d'attente et bousculades non comprises, mais avec pour guides les meilleurs spécialistes et les responsables de l'évènement.

                                        Dans un musée vidé de ses visiteurs habituels, on arpente virtuellement les différents espaces de l'exposition, organisée selon le plan d'une domus. De l'atrium aux cuisines, en passant par la chambre à coucher ou le jardin, on passe de pièce en pièce et l'on découvre à travers des objets d'art ou de la vie quotidienne divers domaines propres à la société romaine. Évidemment, l'exposition est centrée sur les habitants de Pompéi et d'Herculanum - classes privilégiées ou gens ordinaires - mais elle aborde les principales thématiques de ce qui faisait la vie des hommes et des femmes de l'Empire : qui étaient-ils ? Que faisaient-ils de leurs journées ? Quels étaient leurs loisirs ? Que mangeaient-ils ? Comment était organisée leur maison ? Quelle étaient les conditions de vie des femmes ? Des esclaves ? Autant d'énigmes sur lesquelles la muséographie tente de lever le voile. C'est ce qu'explique en introduction Neil Mac Gregor, directeur du British Museum, qui revient sur la mise en place de cette extraordinaire exposition,  et surtout sur la manière dont elle pénètre au cœur de l'intimité des habitants de Pompéi et Herculanum, représentatifs des habitants de l'Empire.


Exposition du British Museum.


                                        Le documentaire entraîne le spectateur de pièce en pièce, en compagnie de spécialistes qui, à chaque fois, détaillent des objets filmés en plan rapproché : bijoux, sculptures, mosaïques, pièces de mobilier, ustensiles de cuisine, nourriture, fresques, etc. J'aurais certes souhaité admirer davantage de pièces, mais le choix m'a paru cohérent et pertinent.  Parmi les pièces les plus étonnantes, on peut citer un coffre de rangement, carbonisé par les hautes températures du nuage toxique ayant déferlé sur Pompéi, ou un berceau d'enfant - sans doute l'un des objets les plus émouvants de toute l'exposition.



Berceau d'enfant. (© Peter Macdiarmid/Getty Images.)


                                        Quelques moments ont particulièrement retenu mon attention. Tout d'abord, l'intervention de Mary Beard, professeur à l'Université de Cambridge. Avec elle, nous visitons la chambre à coucher (cubiculum), prétexte à sonder les pensées les plus intimes et les fantasmes de ses occupants. Bien sûr, le sujet prête à la galéjade, mais Mary Beard le traite avec une érudition qui n'exclut ni l'entrain ni l'humour. Qu'il s'agisse d'une fresque érotique, d'une statue représentant le Dieu Pan s'accouplant avec une chèvre ou d'un tintinnabulum en forme de phallus ailé, elle adopte un angle original et un ton léger. Elle est particulièrement en verve lorsqu'il s'agit d'aborder l'omniprésence du symbole phallique, ou de présenter une fresque en trois parties, sorte de bande dessinée montrant deux hommes en train de jouer aux dés et s’invectivant avec des termes sexuels très crus. Dans la foulée, on découvre en compagnie de Paul Roberts (curateur de l'exposition) des bijoux, des produits de beauté ou des fresques qui soulignent  le soin que les femmes accordaient à leur apparence.

                                        Encore plus surprenante, l'incursion dans la cuisine se fait aux côtés du chef italien Giorgio Locatelli. On y découvre divers ustensiles de cuisine - dont une sorte de, euh, "cage à loirs", destinée à conserver et engraisser les précieux animaux - un mets de choix pour les Romains. Mais on y trouve même de la... nourriture, comme cette miche de pain carbonisée, retrouvée intacte et portant encore l'estampille du boulanger qui l'a confectionnée.

                                        Le professeur Andrew Wallace-Hadrill a quant à lui fouillé les canalisations d'Herculanum : on y a retrouvé toutes sortes d'objets, des plus triviaux aux plus précieux. Passe encore pour un vase brisé ou un miroir dépoli, mais pourquoi avoir jeté toute une série de riches poteries ? Et que dire des bijoux tombés dans les égouts, et dont la propriétaire a sans doute retourné la maison, à la recherche de la boucle d'oreille mystérieusement égarée...  Plus sérieusement, notre expert a également abordé la question de la poursuite de l'excavation, défendant l'idée selon laquelle la conservation des vestiges mis au jour devait primer sur l'avancée sur des fouilles.


Jardin de la Maison Du Bracelet d'Or. (©Soprintendenza Speciale per i Beni Archeologici di Napoli e Pompei.)

                                        Autre thème intéressant, les fresques ornant le jardin sont détaillées par la jardinière Rachel de Thame. Elle souligne la précision des détails, qui laissent même identifier l'espèce de plante ou la race de l'oiseau représenté. Enfin, le film se conclut - un peu abruptement peut-être - par deux ou trois questions posées aux intervenants.

                                        Ce documentaire de 90 minutes offre donc un aperçu de l'exposition du British Museum, éclairée par l'analyse d'experts sympathiques et enthousiastes. Elle donne surtout la possibilité au spectateur de porter un regard unique sur l'exposition, en lui permettant d'admirer au plus près et dans des conditions uniques les pièces présentées par le musée.

Moulage des corps d'une famille de Pompéi. (. (Via http://inayatscorner.wordpress.com))
 
                                         D'une certaine manière, on pourrait dire que l’éruption volcanique, qui a anéanti les cités de Pompéi et Herculanum, les a en même temps rendues éternelles, en fossilisant la vie quotidienne de ses habitants. C'est grâce au Vésuve que l'on peut savoir très exactement ce qu'étaient leurs existences, et même ce que fut leur mort : vaines tentatives de fuite avec une lanterne à la main, ou gestes dérisoires d'une mère qui serre son enfant contre elle. C'est ce que montrent les moulages poignants des corps d’une même famille, réunie dans la mort. Comme quoi, les responsables de l'exposition ont bien choisi son nom : elle offre, comme le film, un panorama de le vie quotidienne et de la mort de la population. Et une jolie consolation pour ceux qui n'ont pas eu l'occasion de se rendre au British Museum. Un aller-retour pour Londres au prix d'une place de cinéma, qui dit mieux ?! 


Pour plus d'informations.
Vous trouverez tous les renseignements, des bonus, vidéos, photos, etc. sur le site du British Museum, ici.

A noter : certains cinémas proposent une nouvelle séance le Dimanche 13 Octobre à 10H45.  C'est le cas des Kinépolis - www.kinepolis.fr