mercredi 30 janvier 2013

Carausius, l'Usurpateur.


                                        L'Histoire romaine regorge de personnages hauts en couleur. Vous en connaissez le plupart, au moins de nom - à commencer par les Empereurs. Certes, Néron, Caligula, Hadrien, Trajan ou Marc Aurèle vous sont certainement plus familiers que, mettons, Galba, Gordien II, Valérien, Carin ou Olybrius. De même, avant l'époque impériale, sans doute avez-vous davantage entendu parler de Scipion l'Africain, Jules César ou Cicéron que de Crassus, Ahenobarbus ou même Tarquin. Rassurez-vous : je compte bien accorder quelques pages de ce blog à chacun d'entre eux, un jour ou l'autre... Mais aujourd'hui, j'ai eu envie de vous faire découvrir une figure assez méconnue : Mausaeus Carausius. Epargnez-vous la peine de parcourir la liste des Empereurs, car ce brave homme n'y figure pas. Personnellement, la première fois que je l'ai rencontré, c'était en visionnant un reportage d'ARTE sur la présence romaine en Grande-Bretagne et, aussitôt, le personnage m'a intéressée. Pensez donc ! Voilà un général, commandant les troupes de Maximien, qui se déclare Empereur de la Bretagne et de la Gaule du Nord, où il installe son propre petit royaume au sein même de l'Empire romain, qui bat monnaie et fait tout "comme pour de vrai"... pendant 7 ans ! Avouez que l'aventure de cet usurpateur a de quoi intriguer.  Précision préalable : la Bretagne citée dans ce billet renvoie à l'Angleterre, et non à notre chère et belle région française.


                                        Marcus Aurelius Valerius Mausaeus Carausius est issu d'une modeste famille de Menapia, appartenant à une tribu celte occupant la côte de la Mer du Nord, sur l'actuel territoire des Pays-bas. Encore serait-il né à Castellum Menaporium, aujourd'hui Cassel, en Flandres. Je suis bien obligée d'admettre que nous ne connaissons pas grand-chose de sa vie, jusqu'à son intervention aux côtés de Maximien, lors de la campagne militaire de 286... Quelques informations supplémentaires s'imposent donc.

Aureus de Carausius. (Photo Peter Roan.)

                                        En cette fin du IIIème siècle, la situation de l'Empire romain est loin d'être brillante. Son étendue est si vaste qu'il est difficile à un homme seul - en l'occurrence, Dioclétien - de le gouverner : s'il s'occupe des provinces occidentales, paf ! un usurpateur surgit en Orient. Et s'il tourne son regard vers l'Est, boum ! les Barbares en profitent pour attaquer la frontière rhénane. Non, vraiment : Empereur, ce n'est pas une sinécure. Mais Dioclétien est un pragmatique, et il trouve une solution au problème en la personne de Maximien, qui devient son César, ou son lieutenant, si l'on préfère. A charge pour lui de mater les Bagaudes, peuple gaulois qui met joyeusement les campagnes à feu et à sang depuis près de 20 ans. Sur le papier, cette mission ne semble pas insurmontable, surtout pour un chef militaire aguerri comme Maximien. A ceci près que, comme Drusus et Germanicus face aux Germains (sous les règnes d'Auguste et de Tibère), il se heurte à des hordes de guerriers insaisissables, et surtout apparemment inépuisables : à peine a-t-il remporté une bataille que de nouvelles troupes ennemies lancent l'offensive dans une autre zone ; ceux-ci vaincus, de nouveaux combattants surgissent de l'autre côté. Mettez-vous deux secondes à la place de Maximien - c'est décourageant. Pour venir à bout de ces enragés, il décide de diviser le contingent romain en plusieurs troupes mobiles, afin qu'elles puissent rapidement se transporter sur les lieux des nouveaux assauts ennemis, avant que ceux-ci n'aient eu le temps de s'organiser et de lever de nouveaux combattants. Ainsi Maximien organise des détachements autonomes, l'un d'eux étant confié à notre ami Carausius.     

Tête de l'empreur Maximien Hercule (Photo Pierre Selim - Wikipedia.)

                                        Celui-ci s'illustre au cours de la campagne, éradiquant la présence Bagaude du secteur qui lui a été confié. Il doit à ces succès et à sa formation maritime d'être promu au commandement de la Classis Britannica, la flotte romaine navigant dans la Manche et stationnée à Gesoracium (Boulogne). A ce titre, il lui incombe de mettre un terme aux agissements des pirates francs et saxons, qui multiplient les incursions le long des côtes gauloises. Mais, au lieu d'attaquer lesdits pirates lorsqu'ils passent par la Mer du Nord afin d'atteindre la Gaule et la Bretagne - ce qui semblait logique - Carausius adopte une autre tactique, bien plus lucrative : il les attaque au retour de leurs raids, lorsque leurs navires sont chargés du butin extorqué en Gaule !
"A cette époque, Carausius, qui, malgré l’extrême obscurité de sa naissance, s’était élevé aux premiers grades et à la plus haute renommée militaire, reçut, à Boulogne, la mission de pacifier, sur le littoral de la Belgique et de l’Armorique, la mer qu’infestaient les Francs et les Saxons: il fit souvent prisonnier beaucoup de barbares; mais comme il ne rendait pas aux habitants de ces contrées la totalité du butin, et qu’il ne l’envoyait pas non plus aux empereurs, on le soupçonna de laisser descendre à dessein sur ces côtes tous les pirates, pour les surprendre à leur passage, et s’enrichir lui-même de leurs captures." (Eutrope, "Abrégé d'Histoire Romaine", IX - 13.)

                                        Bien évidemment, ce n'est pas pour passer le magot par le fond en même temps que les brigands... Et encore : il n'est pas rare que notre amiral récupère non seulement le fruit des rapines, mais encore les pirates eux-mêmes, qu'il enrôle dans ses troupes ! C'est ainsi que, petit à petit, Carausius se remplit les poches, agrandit sa flotte, et noue des relations avec les Francs. Ce qui déplaît fortement à Maximien, qui ordonne l'exécution de ce subalterne en passe de devenir un peu trop puissant et un peu trop riche à son goût. La condamnation reste sans effet puisque le problème, c'est précisément que Carausius est désormais suffisamment riche pour s'acheter le soutien des légions de Bretagne, qui se rallient à lui et le proclament Empereur en 286. (Empereur romain des Gaules, pour être exacte.) Il se fixe alors en Bretagne.


Astérix chez les Bretons.
En 289 et 290, Maximien passe à l'offensive pour tenter de dégager promptement l'usurpateur, et d'anéantir son Empire d'opérette. Mais Carausius possède quelques atouts non négligeables, parmi lesquels une flotte importante, un total de quatre légions (celles stationnées sur l'île et une venue de Gaule), l'appui d'auxiliaires étrangers, et celui des pirates barbares, attirés par la perspective de gains éventuels. Ironie de la situation, il dispose de surcroît des fortifications en nombre, érigées le long de la plage par... les Romains, afin de protéger le territoire romain de Bretagne des incursions barbares ! Ma foi, ça fonctionne aussi dans l'autre sens, et elles peuvent tout aussi bien stopper les Romains ! Maximien en fait les frais : il échoue lamentablement, perdant même toute sa flotte à cause des conditions météorologiques. ("Il y a souvent du brouillard en Bretagne ?" / "Oh non, seulement quand il ne pleut pas !" - voir "Astérix Chez Les Bretons".) Encore que le climat breton n'y soit peut-être pour rien : si un panégyrique de Constance Chlore affirme que la tentative de Maximien a échoué à cause du mauvais temps, l'historien romain Eutrope prétend que "après d’inutiles efforts pour réduire Carausius, grand homme de guerre, on finit par faire la paix avec lui. " (Eutrope, Ibid.) et Carausius lui-même revendique une victoire militaire. Mais, tempête ou défaite "à la régulière", le résultat est bien le même ! Sans compter que cette guerre a mobilisé des forces, prélevées sur d'autres fronts, ouvrant ainsi un boulevard aux Barbares sur les frontières. Dioclétien et Maximien, s'ils veulent limiter les dégâts, sont donc obligés de s'incliner et de reconnaître Carausius comme co-Empereur - ou plus précisément "Empereur de la mer", au lieu d' "Empereur des Gaules" - après tout, ce monsieur ne domine que le Nord de la Gaule et une partie de la Bretagne...


Pièce à l'effigie de Dioclétien, Maximien et Carausius.

                                        Voilà notre Carausius bien aise de cette reconnaissance officielle, et décidé à l'exploiter. Aussi inclue-t-il dans sa titulature les noms de ses "collègues". Il fait aussi frapper des pièces de monnaie les représentant tous les trois, bras dessus bras dessous, avec la mention "Carausius et ses frères". Il est à noter que Carausius émet alors des pièces en argent (les premières depuis fort longtemps dans l'Empire romain), ce qui lui permet d'asseoir son autorité face à Dioclétien et Maximien. Si certaines de ces pièces semblent flatter une sorte de "nationalisme" (si l'on ose l'anachronisme) en affichant le Génie de la Bretagne ou des devises comme "Restitutor Britanniae" (restaurateur de la Grande-Bretagne), d'autres en revanche s'appuient sur la légitimité romaine, avec des références à "L'Enéide" de Virgile, comme "Expectate Veni" (Viens, objet de nos voeux) et d'autres allusions au fameux "Age d'or" vanté par la poète. Dichotomie singulière, mais somme toute logique et non dénuée de finesse.


Denier de Carausius, avec la louve romaine. (Photo Portable Antiquities Scheme.)

                                        De 290 à 293, Carausius règne sur un territoire englobant la Bretagne et, en Gaule, une zone s'étendant de l'embouchure du Rhin à celui de la Loire. Mais il se heurte à deux problèmes. Au Nord, tout d'abord, il lui faut affronter les Pictes sur le Mur d'Hadrien. Et surtout, la situation en Gaule n'est pas des plus confortables puisque celle-ci est coupée en deux zones isolées l'une de l'autre : d'un côté, les territoires dominés par Maximien, toujours ravagés par les Barbares et dépendants du blé Breton ; de l'autre, ceux où règne Carausius, qui ne peuvent plus écouler leurs marchandises et sont donc au bord de l'asphyxie économique.


Constance Chlore.

                                         En 293, un nouveau venu fait son entrée dans la partie : il se nomme Constance Chlore, et devient le César de Maximien. Celui-ci le charge de régler la question et de reconquérir les terres de Carausius. Constance se met au boulot, étape par étape : dans un premier temps, il reprend le contrôle de la partie continentale et isole Carausius en repoussant ses copains, les Francs, par-delà le Rhin. Puis il met le siège devant Gesoriacum, qui tombe au terme d'âpres combats.

                                        Cette défaite sonne le glas des ambitions de Carausius. Lâché par ses hommes, il est assassiné par son lieutenant Allectus, qui s'empresse de prendre sa place sur le trône. (293) Le port de Gesoriacum était d'une importance vitale pour le pseudo-Empire, et Allectus n'a pas d'autre choix que de concentrer ses forces en Bretagne, pour parer à la prochaine attaque. Celle-ci se fait attendre, et pour cause ! Constance Chlore n'a guère envie de se frotter à la marine des sécessionnistes, toujours puissante, et encore moins de tourner le dos aux Barbares, qui risquent fort de se révolter et de reprendre leurs incursions en Gaule. Il préfère prendre son temps, et consolider sa position.


Aureus d'allectus. (Photo Portable Antiquities Scheme.)

                                         Ce n'est que 3 ans plus tard, en 296, que Constance débarque en Bretagne, avec une armée composée de deux escadres - la première sous son commandement direct, la seconde aux ordres de son préfet du prétoire Asclépiodote. Allectus, quant à lui, les attend de pied ferme sur l'île de Wight.


En attendant l'ennemi... (Illustration www.culture24.org.uk )

                                        Vous vous souvenez sans doute que, quelques lignes plus haut, j'ai glissé une citation extraite d'un album d'Astérix - celle de Jolitorax expliquant que le brouillard ne flottait en Bretagne que lorsqu'il ne pleuvait pas. Figurez-vous que ce n'était pas simplement pour vous amuser : lorsque Constance traverse la Manche, il ne pleut pas. Ergo, on n'y voit pas à deux mètres, puisqu'il y a du brouillard ! Et Constance, complètement aveuglé, de se perdre avec son escadre - au point de devoir rebrousser chemin ! Le malheur des uns faisant le bonheur des autres, Asclépiodote est parvenu à accoster sans se faire repérer par l'ennemi, à la faveur de ce climat fort inhopitalier. Allectus, aussi surpris que nous, ne réagit pas assez promptement, et laisse à Asclépiodote le temps de regrouper ses forces à Southampton. Les recherches archéologiques suggèrent que les deux armées se rencontrent à Calleva Atrebatum (Silchester) ou près de l'actuelle Farham. Allectus et ses troupes ne font pas le poids, et ils sont massacrés par le second de Constance ; Allectus lui-même trouve la mort dans la bataille. Quant à Constance - merci de vous en soucier ! - il arrive après la bagarre, ce qui ne l'empêche pas de revendiquer la victoire.



Pièce à l'effigie de Carausius. (Photo Wessex Archaeology.)


                                        Et c'est ainsi que s'achève l'histoire de Carausius  et de son éphémère Empire, épisode méconnu du grand public, mais que je tenais à relater ici. Après tout, pourquoi se cantonner aux sujets déjà maintes fois traités, et ne pas sortir de temps en temps des sentiers battus ?!






dimanche 27 janvier 2013

Etiquette et courbettes à la cour des Césars.

                                        J'adore le film "Gladiator". Malgré toutes les incohérences et les erreurs historiques, même si je ne peux pas m'empêcher de ricaner devant les prétendues visées républicaines de Marc-Aurèle, c'est plus fort que moi : je finis par me laisser emporter par le film, et je me régale de cette histoire abracadabrantesque mais si prenante, avec ses acteurs impeccables et ses décors grandioses. Ils sont très forts, ces Américains... Cependant, il y a un détail qui me fait tiquer à chaque fois : le mot "Sire" utilisé par les personnages lorsqu'ils s'adressent à l'Empereur. Je concède que c'est anecdotique, mais cette incongruité ne cesse de me perturber. "Sire", on est bien d'accord : c'est du grand n'importe quoi ! Mais dans ce cas, comment s'adressait-on à l'Empereur ? Et, plus largement, quelle était l'étiquette en vigueur à la cour des Césars ?

                                        J'ai fait quelques recherches et là, surprise : les informations sont difficiles à trouver, et il n'existe aucun article, aucune étude, aucun ouvrage dédié à la question. Ou, du moins, je n'en ai pas trouvé. Ce qui ne signifie pas que j'ai lâché l'affaire... En parcourant les textes antiques et les ouvrages généralistes sur l'Empire romain, j'ai tout de même réussi à rassembler quelques informations.


Auguste. (Photo Taifighta.)
Sans surprise, la façon dont il convenait de se comporter en présence de l'Empereur a largement évolué au fil du temps, en parallèle avec la conception même du pouvoir. Rappelons qu'Auguste, en fondant le principat, instaurait une sorte de monarchie absolue dissimulée sous l'apparence des institutions républicaines : officiellement, il gouvernait avec le Sénat quand, en réalité, celui-ci ne faisait qu'entériner ses décisions. Pour préserver ces faux-semblants, il est évident qu'Auguste ne pouvait tolérer qu'on lui accordât un traitement de faveur, car toute marque d’obséquiosité n'aurait fait que souligner sa position, quasi-royale, à la tête de l'état. Or, "royauté" était un mot tabou pour les Romains - la fin tragique de Jules César suffit à s'en convaincre. Auguste, donc, était d'une affabilité et d'une humilité théâtrales dont témoigne Suétone :  

"Il eut toujours horreur du nom de "maître" qu'il regardait comme une injure et un opprobre. Un jour qu'il assistait aux jeux, l'acteur ayant dit: "Ô maître juste et bon!", tous les spectateurs applaudirent en lui appliquant ce passage. Mais il réprima de la main et du regard ces indécentes adulations, et le lendemain il les blâma très sévèrement dans un édit. Il ne souffrit pas même que ses enfants et ses petits-fils lui donnassent ce titre, ni sérieusement, ni par forme de plaisanterie, et il leur interdit ce genre de courtoisie entre eux. Soit qu'il entrât à Rome ou dans toute autre ville, soit qu'il en sortît, il avait soin que ce fût le soir ou la nuit, de peur de causer du dérangement par les honneurs qu'on lui rendait. Quand il était consul, il allait presque toujours à pied; et, en d'autre temps, il se faisait porter en litière découverte. Les jours de réception, il admettait aussi les gens du peuple, et recevait leurs demandes avec tant de grâce, qu'il reprocha plaisamment à quelqu'un de lui présenter un placet avec autant de timidité que s'il offrait une pièce de monnaie à un éléphant. Les jours d'assemblée du sénat, il ne saluait les sénateurs que dans la salle où ils se réunissaient, et, quand ils étaient assis, en les désignant, chacun par son nom, sans qu'il eût besoin de personne pour le lui rappeler. En se retirant, il prenait congé d'eux de la même manière. Il entretenait avec beaucoup de citoyens un commerce de devoirs réciproques, et ne cessa d'assister à leurs fêtes de famille que dans sa vieillesse, et après avoir été incommodé par la foule dans une cérémonie de fiançailles." (Suétone, "Vie d'Auguste", LIII.)

Auguste qui désapprouve qu'on le désigne comme "maître" et qui refuse qu'on le traite comme celui de Rome : tu m'étonnes ! Avec le mal qu'il s'était donné pour que ça ne se voit pas...

                                         Son successeur, Tibère, qui tenta en vain d'associer le Sénat au gouvernement, adopta la même ligne de conduite. Cependant, aristocrate introverti et un peu guindé, il n'avait pas le contact facile, de sorte qu'il est toujours apparu aux Romains comme plus distant, moins accessible que son père adoptif. Pour autant, il s'attachait tout autant qu'Auguste à préserver les apparences - sans doute même avec plus de sincérité - jusque dans la titulature.
"Il ne souffrait pas, en effet, d'être appelé dominus par des hommes libres ; imperator, par d'autres que par les soldats ; il refusa obstinément le surnom de Père de la patrie ; il ne s'arrogea pas non plus celui d'Auguste (...). En un mot, le nom de César, parfois aussi celui de Germanicus, à cause des exploits de Germanicus, et celui de prince du sénat, au sens antique, était celui qu'il se donnait lui-même ; souvent il répétait : «Je suis le dominus des esclaves, l'imperator des soldats, le princeps des autres Romains» " (Dion Cassius, "Histoire Romaine", 57-8.)
Tibère. (Photo Mary Harrsch.)

Suétone - encore lui ! - rapporte également cette anecdote, significative : lorsqu'un Sénateur voulut un jour se prosterner devant lui, Tibère eut un tel mouvement de recul qu'il en tomba les quatre fers en l'air:
"Un personnage consulaire lui demandait pardon, et voulait embrasser ses genoux. Tibère se retira si brusquement qu'il tomba à la renverse." (Suétone, "Vie De Tibère", XXVII.)


Buste de Néron (Photo Elise Montgomery)

Si l'on excepte Claude, les deux autres empereurs Julio-Claudiens agiront différemment. Caligula (le premier Empereur à prétendre se faire appeler "dominus", vocatif utilisé par les esclaves envers leur maître - à comparer au "Caesar" généralement employé pour s'adresser à un Empereur.) et Néron tendaient tous deux vers une monarchie de type hellénistique, à l'instar de celle que Marc Antoine avait souhaité instaurer sur la partie orientale de l'Empire. Sans doute est-ce ainsi qu'il faut interpréter les tentatives de Caligula pour être divinisé de son vivant et ses prétentions à être adoré comme l'égal de Jupiter, et l'orientalisation de la cour de Néron, par ailleurs initiés à divers cultes à mystères. Mais la société romaine, et en particulier l’aristocratie, n'était pas prête pour cette évolution, et les tentatives pour affirmer le caractère autocratique et monarchique du régime ne sont probablement pas étrangères à la fin sanglante des deux hommes.

"Il s'en fallut de peu qu'il ne prît aussitôt le diadème et ne convertit l'appareil du souverain pouvoir en insignes de la royauté. Mais, comme on l'avertit qu'il avait surpassé la grandeur des princes et des rois, il commença à s'attribuer la majesté divine. Il fit venir de Grèce les statues des dieux les plus célèbres par leur perfection ou par le respect des peuples, entre autres celle de Jupiter Olympien. Il leur ôta la tête et mit à la place celle de ses statues. Il prolongea jusqu'au Forum une aile de son palais, et transforma en vestibule le temple de Castor et Pollux. Souvent il venait se placer entre ces deux frères et s'offrait aux adorations de ceux qui entraient. Quelques-uns le saluèrent du nom de Jupiter Latial. Il institua pour sa divinité un temple spécial, des prêtres et les victimes les plus recherchées. Il y avait dans ce temple une statue d'or faite d'après nature, que chaque jour on habillait comme lui. " (Suétone, "Vie de Caligula", XXII.)



Vespasien. Photo Mary Harrsch.)
Après la chute de Néron commence une période d'anarchie, marquée par des coups d'état permanents, et pas moins de quatre empereurs se succèdent au cours de l'année 68 - 69. C'est finalement Vespasien qui l'emporte sur ses concurrents et accède à la Pourpre impériale. L'homme ne ressemble en rien à Caligula ou Néron : pragmatique, il entretient l'image d'un Empereur simple et accessible (un Empereur "normal", diraient certains...) et, partant, rompt avec l'espèce d'obséquiosité servile qu'exigeait un Caligula, et toute la pompe dont s'entourait un Néron. Son fils Titus, qui lui succède, peut parfois se montrer arrogant, sans pour autant renouer avec les excès sus-cités. Il n'en va pas de même avec son autre fils, Domitien, qui monte sur le trône à la mort de Titus : ce détraqué paranoïaque agit en despote, et accorde une importance démesurée au cérémonial qui entoure sa fonction. Il se fait par exemple appeler "Maître et Dieu", se fait précéder de 24 licteurs, change le nom de son mois de naissance, Octobre, en Domitien... (Voir Dion Cassius,, "Histoire Romaine", Livre LXVII.)


Buste de Domitien. (Photo Mary Harrsch.)

                                        A la mort de Domitien et avec l'accession au pouvoir des Antonins, l'hypocrisie républicaine reprend ses droits, et les Empereurs renouent avec l'image du souverain accessible, et se la jouent "profil bas", ne faisant que modérément étalage de leurs richesses - au niveau d'un sénateur fortuné, disons... Pour autant, il n'en reste pas moins que nos Empereurs, protégés par leur féroce garde prétorienne, exercent toujours un pouvoir sans partage, avec droit de vie et de mort sur des citoyens qui demeurent avant tout leurs sujets. Mais, une fois encore, les apparences sont sauves.


L'Empereur Dioclétien. (Source : wikipedia)

Scène de proskynèse. (Musée archéo. de Téhéran.)
Tout change à partir du règne de Dioclétien, qui affectionne un luxe ostentatoire et s'entoure d'un cérémonial fastueux. Et, à l'instar de Caligula, Dioclétien se fait officiellement appeler "dominus" - c'est d'ailleurs sous son règne que le principat se transforme en dominat. Plus, il importe à Rome la coutume orientale de la proskynèse (bien que, selon certaines sources, Caligula et Elagabal aient tenté d'en introduire l'usage avant lui), qui consiste à se prosterner devant le souverain comme devant un dieu vivant. Un rite connu comme "l'adoration de la Pourpre" et qui, on s'en doute, n'eut guère l'heur de plaire aux Romains, fortement réprobateurs face à ces courbettes excessives.  L'Empereur porte désormais un diadème, insigne de la royauté, et sa personne et tout ce qu'il touche sont considérés comme sacrés. Lorsqu'il réunit son conseil, il est assis sur un trône surélevé - tous les autres restant debout - tandis que le silence est imposé partout ailleurs dans le palais.     
                      
Mais si les historiens présentent souvent le comportement de Caligula ou de Néron comme des manifestations de leur mégalomanie, il semble bien que l'attitude de Dioclétien relève d'une stratégie bien pensée : en se positionnant comme un être supérieur, d'essence divine, et en exigeant de ses sujets une soumission totale dont la proskynèse marquait la plus flagrante manifestation physique, il est fort possible qu'il ait tenté d'imposer cette idée dans la mentalité collective. Il aurait alors finalement adopté une stratégie similaire à celle d'Auguste, bien que diamétralement opposée : une simplicité et une modestie affectée pour l'un ; une majesté divine tapageuse pour l'autre - mais dans les deux cas, une mise en scène étudiée ayant, comme l'écrit Edward Gibbon dans "Histoire de la Décadence et de la Chute de l'Empire Romain", "l'une pour but de cacher, et l'autre de développer le pouvoir immense que les empereurs exerçaient sur leurs vastes domaines." (T 1, Chap. XIII.)

                                        Comme je l'ai précisé en préambule, les informations n'ont pas été faciles à rassembler, et sans doute ce billet présente-t-il quelques lacunes. Je suis toujours disposée à lire vos commentaires et à prendre connaissance des précisions que vous pourriez m'apporter, et encore davantage aujourd'hui. N'hésitez pas à me corriger au besoin, ou à me fournir tout renseignement supplémentaire : je serais ravie de les rajouter à cet article - en vous citant, bien évidemment !

mercredi 23 janvier 2013

L'Enlèvement des Sabines.

                                        Il y a de cela quelques temps, j'avais consacré un article à la fondation de Rome, par Romulus et Remus. Aujourd'hui, j'ai eu envie de me pencher sur un autre épisode relatif à la naissance de l'Urbs, au moins aussi célèbre : l'enlèvement des Sabines. L'histoire a fait couler beaucoup d'encre et beaucoup de peinture : le thème, très populaire chez les artistes, a inspiré aussi bien David et Poussin que Picasso ou Rubens, a donné naissance à un film ("L'enlèvement des Sabines" de Richard Pottier avec Roger Moore et Mylène Demongeot) et surgit même dans une nouvelle de l'écrivain américain Saki (que j'adore !), puisque "La Méthode Schartz-Metterklume" met en scène une gouvernante qui, pour enseigner l'Histoire romaine aux enfants dont elle a la charge, les incite à recréer le célèbre épisode !  L'anecdote est donc connue, et sans doute n'apprendrez-vous rien de nouveau ici. Il m'a néanmoins semblé important d'y revenir. Après tout, méthode Schartz-Metterklume ou pas, je traite bien de l'Histoire de Rome, non ?!

Affiche du film de R. Pottier.


Romulus.
Nous voici donc revenus peu après la fondation de Rome, sur laquelle vous trouverez de plus amples renseignements ici. Romulus s'y est installé avec ceux qui l'ont suivi, en majorité des condamnés, des bandits, des escrocs - bref, toute l'engeance qu'il a pu trouver. Des hommes en grande majorité, ce qui pose un problème évident au moment de fonder des foyers, des familles et, partant, pour peupler la nouvelle cité. Romulus sollicite donc les peuples voisins, et leur demande de permettre à leurs habitantes de les rejoindre et de s'unir aux Romains. Mais il se heurte à un refus systématique, et on lui rit pratiquement au nez : il est absolument hors de question pour un Sabin ou un Céninien de marier  sa fille ou sa sœur à un de ces traîne-savates !  Et d'autre part, les cités voisines craignent l'émergence d'une puissance rivale, qui pourrait naître de l'établissement de cette nouvelle ville, à leurs portes.


                                        C'est mal connaître Romulus, qui n'est pas homme à se contenter d'un refus. Puisque les peuples voisins, et en particulier les Sabins, n'acceptent pas de leur donner des épouses, et bien ils vont se passer de leur autorisation ! Et la joyeuse bande de malandrins planifie alors le fameux enlèvement. Pour commencer, Romulus prétend avoir trouvé sous terre l’autel d’un dieu - Consus ou Neptune, selon les versions. Puis il annonce que, pour célébrer cette découverte, il a l'intention de procéder à un sacrifice et d'organiser de grands jeux en l'honneur du Dieu, auquel sont conviés tous les peuples. La foule afflue de toute la région - Tite-Live cite notamment les Céniniens, les Crustuminiens, les Antemnates... et les Sabins. Il faut les comprendre : on ne va pas rester chez soi quand, à deux pas, on a droit à une divinité exhumée et à des spectacles gratuits !

L’Enlèvement Des Sabines. (Nicolas Poussin - Musée du Louvre.)

                                        Ces festivités ont lieu, selon Plutarque, quatre mois après la fondation de Rome. Durant le festival équestre, alors que tous les invités sont fascinés par le spectacle, Romulus donne le signal : il se lève, replie un pan de sa robe et s'en enveloppe à nouveau. Les Romains se jettent alors sur les Sabines, qu'ils emmènent avec eux.
"Arrive le jour de la célébration des jeux. Comme ils captivaient les yeux et les esprits, le projet concerté s'exécute : au signal donné, la jeunesse romaine s'élance de toutes parts pour enlever les jeunes filles. Le plus grand nombre devient la proie du premier ravisseur. Quelques-unes des plus belles, réservées aux principaux sénateurs, étaient portées dans leurs maisons par des plébéiens chargés de ce soin. (...) La terreur jette le trouble dans la fête, les parents des jeunes filles s'enfuient frappés de douleur; et, se récriant contre cette violation des droits de l'hospitalité, invoquent le dieu dont le nom, en les attirant à la solennité de ces jeux, a couvert un perfide et sacrilège guet-apens." (Tite-Live, "Histoire Romaine", I - 9.)
"L'Enlèvement Des Sabines - La Captivité." (Charles Christian Nahl - Crocker Art Museum.)


                                        Inutile de préciser que les malheureuses Sabines ne sont pas franchement ravies (c'est le cas de le dire !) et, désespérées, elles se débattent avec vigueur. Mais Tite-Live assure qu'aucun viol n'a été perpétré, et que Romulus lui-même est venu s'entretenir avec chacune d'elles, afin de s'expliquer. Rejetant la responsabilité sur leurs compatriotes, qui ont refusé de s'allier aux Romains en acceptant les mariages, il leur laisse le choix :

"...c'est à titre d'épouses qu'elles vont partager avec les Romains leur fortune, leur patrie, et s'unir à eux par le plus doux nœud qui puisse attacher les mortels, en devenant mères. (...) Les gages de leur bonheur domestique sont d'autant plus assurés, que leurs époux, non contents de satisfaire aux devoirs qu'impose ce titre, s'efforceront encore de remplacer auprès d'elles la famille et la patrie qu'elles regrettent." (Tite-Live, Ibid.)


                                        Louable intention ! Mais les peuples alentours ne l'entendent pas ainsi. Ce sont d'abord les Céniniens qui lancent l'offensive. Ils sont vaincus par les Romains, qui en profitent pour prendre leur ville, Caenina, qui tombe sans coup férir. Le même scénario se reproduit avec les Antemnates, qui tentent leur chance à leur tour et sont défaits en 752 avant J.C. Jamais deux sans trois : c'est au tour des Crustuminiens d'être écrasés par les Romains. Romulus profite de ces trois victoires successives pour implanter des colonies dans les cités vaincues, et en parallèle, nombre de leurs habitants s'installent à Rome.

Tarpeia ouvrant les portes aux Sabins.

                                        Restent les Sabins qui, menés par leur roi Titus Tatius, déclarent la guerre aux Romains. Cette fois, Romulus et ses hommes sont en fâcheuse posture, et il s'en faut de peu que la ville soit conquise par les ennemis. La faute en incombe à Tarpeia, la fille de Spurius Tarpeius, gouverneur de la citadelle du Capitole : sortie puiser de l'eau, celle-ci promet aux Sabins de leur livrer la citadelle, et leur ouvre les portes en échange "de ce qu’ils portent sur leurs bras". Selon la majorité des sources, elle faisait référence aux anneaux et bracelets d'or et de pierres précieuses portés par les soldats ; d'autres en revanche prétendent qu'elle voulait parler de leurs armes. Mais quelles qu'aient été ses arrières-pensées, les Sabins optent apparemment pour la seconde interprétation et, à peine entrés dans la place forte, l'écrasent sous leurs armes et la tuent. Enterrée sur le mont Capitolin, Tarpeia donnera plus tard son nom à un rocher de la colline - la roche Tarpéienne, de funeste réputation, d'où l'on précipitera les condamnés à mort.

Denier d'argent à l'effigie de Titus Tatius, au revers Tarpéia frappée à coups de boucliers. (Photo fournie par Adri.)

                                        Cependant, la guerre se poursuit, et les forces romaines contre-attaquent, avec à leur tête Hostus Hostilius. Lorsque celui-ci meurt dans les combats, les Romains reculent jusqu'à la porte du Palatium où Romulus, qui les y a rejoint, promet à Jupiter Stator de lui bâtir un temple en cas de victoire. Repartant à l'offensive, les Romains prennent cette fois le dessus, et l'affrontement reprend.

"L’Enlèvement Des Sabines" (Baldassare Peruzzi - Musée Du Prado.)

                                        C'est alors que les femmes, qui en ont plus qu'assez de cette guerre qui dure quand même depuis 3 ans (et qui, accessoirement, doivent commencer à être à court de maris et de frères), s'interposent entre les belligérants: cheveux défaits et vêtements déchirés, elles se jettent dans la mêlée et exhortent leurs pères et leurs époux à la réconciliation. Parmi elles se trouve Hersilie, qu'on considère généralement comme l'épouse de Romulus (dont elle aurait eu une fille, Prima, et un garçon, Aollius). Mais certains auteurs avance qu'elle aurait plutôt été mariée à ce même Hostus Hostilius, que nous avons déjà rencontré.  (Plutarque, qui n'est sûr de rien, se fait l'écho des deux hypothèses .) C'est Hersilie qui entraîne les Sabines au cœur de la bataille : ainsi est-elle représentée au premier plan du tableau de Jacques-Louis David, ci-dessous, séparant deux des combattants.


"Les Sabines" (Jacques-Louis David - Musée du Louvre.)


"Alors, les mêmes Sabines, dont l’enlèvement avait allumé la guerre, surmontent, dans leur désespoir, la timidité naturelle à leur sexe, se jettent intrépidement, les cheveux épars et les vêtements en désordre, entre les deux armées et au travers d’une grêle de traits : elles arrêtent les hostilités, enchaînent la fureur, et s’adressant tantôt à leurs pères, tantôt à leurs époux, elles les conjurent de ne point se souiller du sang sacré pour eux, d’un beau-père ou d’un gendre, de ne point imprimer les stigmates du parricide au front des enfants qu’elles ont déjà conçus, de leurs fils à eux et de leurs petits-fils. "Si cette parenté, dont nous sommes les liens, si nos mariages vous sont odieux, tournez contre nous votre colère : nous la source de cette guerre, nous la cause des blessures et du massacre de nos époux et de nos pères, Nous aimons mieux périr que de vivre sans vous, veuves ou orphelines." Tous ces hommes, chefs et soldats, sont émus ; ils s’apaisent tout à coup et gardent le silence. Les chefs s’avancent pour conclure un traité, et la paix n’est pas seulement résolue, mais aussi la fusion des deux états en un seul. Les deux rois se partagent l’empire, dont le siège est établi à Rome. Ainsi, la puissance de Rome est doublée. " (Tite-Live, Ibid. I - 13.)
"L’Enlèvement Des Sabines" (Pablo Picasso - Centre Pompidou.)

                                        Et voilà comment on fait céder les hommes ! Ceux-ci, émus par les supplications de leurs épouses / sœurs / filles (rayez les mentions inutiles), acceptent de s'unir en une seule et même nation, que dirigeront conjointement Romulus et le Roi des Sabins Titus Tatius, jusqu'à la mort de ce dernier 5 ans plus tard. Les Sabins s'installent sur la colline du Capitole et la ville garde le nom de Rome (puisque fondée par Romulus), tandis que les Romains prennent le nom de Quirites, d'après le nom de la ville de Tatius (Cures). 

                                        L'explication avancée par Plutarque dans sa "Vie de Romulus" est intéressante, et vaut la peine d'être citée :

"Quelques auteurs prétendent qu’il n’y en eut que trente d’enlevées, qui donnèrent leurs noms aux curies : toutefois, selon Valérius d’Antium, il y en eut sept cent vingt sept ; et, selon Juba, six cent quatre-vingt-trois. Elles étaient toutes filles : observation singulièrement à la décharge de Romulus. Il ne se trouvait, dans le nombre, qu’une seule femme, Hersilie : encore l’avait-on prise par mégarde. Il ne s’agissait donc, pour les ravisseurs, ni d’outrager les Sabins, ni de satisfaire une passion brutale, mais de conjoindre les deux peuples ensemble, à l’aide des plus étroits liens qu’il y ait au monde."

                                        Ainsi interprétée, cette légende - dont on retrouve d’ailleurs la trame dans d'autres mythologies, nordique et hindoue notamment -  prend une dimension particulière, en ce qu'elle semble préfigurer l'attitude des Romains tout au long de leur Histoire : à des guerres de conquête succède une politique d'assimilation des vaincus, qui entraîne au final un métissage des populations, intégrées à l'Empire romain.

"Les Romains Emportant Les Sabines." (Caricature de John Leech - Source Wikipedia.)

                                        En guise de conclusion, je ne résiste pas au plaisir de vous offrir un passage de cette nouvelle de mon cher Saki, que j'ai évoquée en introduction...
Saki.

"Mais les cris provenaient principalement des deux petites filles du gardien, qui se trouvaient traînées et poussées vers la maison par Claude et Wilfrid, échevelés et hors d'haleine, et dont la tâche était rendue plus ardue encore par les attaques incessantes, sinon très efficaces, du jeune frère des infortunées captives. (...) Mrs. Quabral se précipita avec indignation au secours des deux prisonnières.
"Wilfrid ! Claude ! Voulez-vous lâcher tout de suite ces petites ! Miss Hope, au nom du ciel, que signifie cette scène ?
- Il s'agit des débuts de l'Histoire romaine ; c'est l'enlèvement des Sabines, vous ne comprenez donc pas ? C'est la méthode Schartz-Metterklume pour faire comprendre l'histoire aux enfants en la leur faisant représenter eux-mêmes ; cela la fixe dans leur mémoire. Bien sûr, si grâce à votre intervention, vos fils s'en vont croire que les Sabines ont fini par s'échapper, on ne peut guère les en rendre responsables." 


(Saki, "La Méthode Scharz-Metterklume")

Ma foi, j'admets volontiers que ma méthode, qui s'appuie sur des articles sur mon blog, marque certainement moins les esprits. Reconnaissez toutefois qu'elle est un peu plus pacifique...

dimanche 20 janvier 2013

La Turbie : Le Trophée Des Alpes.

Timbre monégasque.
Depuis le temps que je vous le serine, vous avez sans doute compris que j'habitais à Nîmes, réputée pour la richesse de son patrimoine antique. Mais j'ai une révélation à vous faire : je ne suis pas originaire de cette ville, puisque je suis née à Nice. (Un petit bonjour à Adri, en passant !) Alors bien sûr, pas d'arènes majestueuses, pas de Maison Carrée, pas d'arc de triomphe ni de Pont du Gard dans la région niçoise... Ce qui ne signifie pas que nous soyons totalement dépourvus de vestiges romains - le site de Cimiez, par exemple. Mais Cimiez, ce sera pour un prochain billet ; cette fois-ci, je vous invite à La Turbie, petite localité des Alpes-Maritimes située à quelques kilomètres de la Principauté de Monaco. Si l'on peut y visiter l’église Saint-Michel (très jolie, mais qui ne nous concerne guère...), le village doit surtout sa notoriété au superbe monument qui s'élève sur son territoire, surplombant la mer : le trophée des Alpes ou trophée d'Auguste, érigé en l'honneur du premier Empereur.


Vue de La Turbie. (Photo Marinus Van Opzeeland.)


                                        C'est en l'an 6 avant J.C. qu'est achevée la construction du monument, dont l'architecture typique laisse à penser qu'il serait l’œuvre d'un disciple de Vitruve. Sans aucun rôle militaire ou utilitaire, il a en revanche une fonction commémorative : dédié à l'Empereur Auguste, il célèbre la soumission de 44 peuples alpins qui, par leurs raids incessants, entravaient les échanges commerciaux et la circulation entre la Gaule et la péninsule italienne. Plus encore, ces peuples exerçaient un contrôle sur les marchandises et les mouvements militaires, mettant gravement en péril la domination de Rome sur cette voie, capitale dans la gestion du territoire. Au cours de quatre batailles (entre 25 et 14 avant J.C.), Auguste pacifia enfin la région en matant les peuplades rebelles, et créa la province des Alpes-Maritimes, dont la capital était Cemenelum (aujourd'hui le quartier de Cimiez, à Nice.) 


Le Trophée. (© La Turbie)

                                        Situé, donc, sur l'actuelle commune de La Turbie (le nom vient de la déformation de "Turris via" - la tour sur la voie), le trophée a été bâti sur la frontière entre la Narbonnaise et l'Italie (celle-ci sera plus tard repoussée jusqu'au Var), au sommet de la Via Aurelia. C'est précisément la victoire définitive sur ces tribus rebelles qui a permis la prolognation de cette voie romaine par la Via Julia Augusta, qui doit son nom à Auguste, et qui reliait la ville italienne de Vintimille à Cemenelum. Le trophée célèbre donc, outre ces succès militaires, la puissance de l'Empire romain sur un territoire désormais unifié.


Trophée d'Adamclisi. (Photo CameliaTWU)
Il ne subsiste que deux vestiges de ce type au monde - l'autre, dédié à Trajan, de plus petite taille, se trouvant en Roumanie, à Adamclisi. Je n'ai pas eu la chance de le visiter, mais je peux témoigner que celui de La Turbie frappe par ses dimensions : aujourd'hui haut de 35 mètres (à cause de Louis XIV ! Voir ci-dessous), il offre une vue imprenable sur toute la région, en surplomb de Monaco, jusqu'au Mont Agel. A l'origine, le sommet pyramidal supportait une statue de l'Empereur Auguste, culminant à 49 mètres de hauteur. Sa base mesurait 35 mètres de côté, la rotonde comptait pas moins de 24 colonnes et, à cet étage, se trouvaient sans doute les statues des généraux ayant combattu sous les ordres d'Auguste. Le matériau utilisé provient de plusieurs carrières de calcaire, ouvertes à La Turbie même : 35 000 m3 aurait été dégagés pour la construction ! L'inscription, les statues et les chapiteaux sont réalisés en marbre, acheminé par mer depuis Carrare et débarqué à Monaco.


Bas-relief du trophée, montrant deux captifs enchaînés. (

                                        La façade ouest comporte une dédicace, en l'honneur d'Auguste, et énonce la liste des 44 peuples soumis - germains, vénètes, celto-ligures entre autres. Les vaincus furent d'ailleurs employés comme esclaves et travaillèrent à l'édification du monument. Présents sur toute la chaîne des Alpes, ils sont ici cités selon leur répartition géographique, en partant de l’Orient. En voici la transcription proposée par Pline l'Ancien, dans son "Histoire Naturelle." (L.III - XX, parag. 4.)

« IMP · CAESARI DIVI FILIO AVG · PONT · MAX · IMP · XIIII · TR · POT · XVII · S · P · Q · R · QVOD EIVS DVCTV AVSPICIISQVE GENTES ALPINAE OMNES QVAE A MARI SVPERO AD INFERVM PERTINEBANT SVB IMPERIVM P · R · SVNT REDACTAE · GENTES ALPINAE DEVICTAE TRVMPILINI · CAMVNNI · VENOSTES · VENNONETES · ISARCI · BREVNI · GENAVNES · FOCVNATES · VINDELICORVM GENTES QVATTVOR · COSVANETES · RVCINATES · LICATES · CATENATES · AMBISONTES · RVGVSCI · SVANETES · CALVCONES · BRIXENETES · LEPONTI · VBERI · NANTVATES · SEDVNI · VARAGRI · SALASSI · ACITAVONES · MEDVLLI · CENNI · CATVRIGES · BRIGIANI · SOGIONTI · BRODIONTI · NEMALONI · EDENATES · VESVBIANI · VEAMINI · GALLITAE · TRIVLLATI · ECDINI · VERGVNNI · EGVITVRI · NEMATVRI · ORATELLI · NERVSI · VELAVNI · SVETRI »



Dédicace du Trophée.

En voici la traduction :

« À l'empereur César Auguste, fils du divin Jules, Grand pontife, Imperator pour la XIVe fois, dans sa 10ème puissance tribunitienne, le Sénat et le peuple romain ont fait ce monument, en mémoire de ce que, sous sa conduite et ses auspices, tous les peuples alpins qui se trouvaient de la mer Supérieure (Adriatique) jusqu'à la mer Inférieure (Tyrrhénienne), ont été soumis à la domination du peuple romain. Peuples alpins vaincus : les Triumpilins, les Camunes, les Vénostes, les Vennonètes, les Isarciens, les Breunes, les Génaunes, les Focunates, quatre nations vindéliciennes, les Consuanètes, les Rucinates, les Licates, les Caténates, les Ambisuntes, les Rugusces, les Suanètes, les Calucons, les Brixentes, les Lépontiens, les Vibères, les Nantuates, les Sédunes, les Véragres, les Salasses, les Acitavons, les Médulles, les Ucènes, les Caturiges, les Brigians, les Sogiontiens, les Brodiontiens, les Némalones, les Édénates, les Ésubians, les Véamins, les Gallites, les Triulattes, les Ectins, les Vergunnes, les Éguitures, les Némentures, les Oratelles, les Néruses, les Vélaunes, les Suètres. »

Cette inscription comporte un intérêt évident pour les historiens, en particulier parce qu'elle apporte de précieux renseignements quant à la localisation de certaines tribus, et permet de mieux comprendre les migrations et la configuration de la situation géopolitique des Alpes avant la domination romaine. La dédicace mentionne notamment des peuples celto-ligures, alors indépendants, qui occupaient la région italienne comprise entre Vintimille et Menton. A noter que les peuples vaincus, contrairement à ce que l'on aurait pu imaginer, n'ont pas été exterminés, puisqu'ils auraient été installés sur le territoire faisant face à l'ancien comptoir Grec de Nikaïa : Cemenelum, dont nous avons déjà parlé.



                                        Monument spectaculaire de par sa taille, le trophée d'Auguste est également remarquable de par sa symbolique. En effet, les trophées étaient traditionnellement dédiés aux divinités de la victoire. A l’origine, le "trophée" faisait partie intégrante des rites romains : constitué des armes du vaincu accrochées à un arbre, il était offert aux Dieux par le vainqueur, en guise de remerciement. Or, le monument de La Turbie célèbre Auguste et, de plus, sa situation géographique le place au sein d’un sanctuaire voué à plusieurs Dieux, comme Abbelio chez les Ligures, Melkart chez les Phéniciens, et surtout Hercule chez les Romains et Héraclès Monoïkos chez les Grecs. (Ce dernier culte a donné son nom à la Principauté de Monaco.) Ainsi, Auguste est-il salué à l'égal d'un Dieu, et il est associé à Héraclès-Hercule -  héros mythologique promis à l’immortalité après la réalisation de ses douze travaux.


L'Empereur Auguste. (Source wikipedia.)

                                        Les aléas de l'Histoire n'ont hélas pas épargné l'édifice. Au Vème siècle déjà, les moines de l'île de Lérins voyaient en lui un symbole païen et détruisirent les statues d'Auguste et de ses lieutenants. Pillé lors des invasions barbares, le Trophée devint au XIIème siècle une forteresse intégrée à un mur d'enceinte, avant d'être en partie détruit sur ordre de Louis XIV en 1705, lors de la guerre opposant la France à la Savoie. Le monument servit ensuite de carrière, ses pierres étant par exemple réutilisées pour bâtir l’église Saint-Michel ou pour rénover les maisons des villages alentours. La reconstruction partielle du monument fut entamée au début du XXe siècle : seule sa façade a été reconstituée, l'absence du reste de l'édifice laissant apparaître sa structure interne, faite d'une imbrication de murs en grand appareil.

 
Musée - Maquette du Trophée. (Photo John M.)



Blason de La Turbie.
En guise de conclusion, je ne saurais trop vous recommander de faire étape à la Turbie, si d'aventure vous visitiez la région. Le monument est associé à un musée, certes modeste, mais qui comporte de nombreux vestiges remarquablement mis en valeur, et qui permettent d'appréhender la portée du Trophée à l'époque romaine. Et quand bien même cet aspect vous laisserait-il indifférent, le panorama qui s'offrirait à vous du haut du Trophée suffirait à justifier la halte !


Pour plus d'informations : www.ville-la-turbie.fr
Pour les renseignements pratiques et pour en savoir plus sur le Trophée d'Auguste, c'est ici.

mercredi 16 janvier 2013

"L'Argent N'a Pas d'Odeur" - Pecunia Non Olet.

                                        Il y a quelques jours, je vous ai proposé de revenir sur une citation très célèbre, attribuée à Jules César : "Alea Jacta Est !" En vous racontant les circonstances dans lesquelles elle avait été prononcée, j'ai tenté de replacer cette phrase, connue de tous, dans son contexte historique. Mais ce n'est pas la seule expression devenue proverbiale que nous devions à l'antiquité romaine, et je pense d'ailleurs que cette rubrique va rapidement devenir récurrente sur ce blog... Aujourd'hui, je vous propose de nous intéresser à une autre citation, aussi célèbre (si ce n'est plus !) que la précédente : "L'argent n'a pas d'odeur."


Buste de Vespasien. (Musée Capitolin.)

                                        La phrase, en Latin "Pecunia Non Olet", serait liée à l'Empereur Vespasien. Celui-ci régna de 69 à 79, à la suite de Néron et des trois hommes qui se disputèrent la Pourpre après la mort de ce denier (Galba, Othon et Vitellius). Le règne de Vespasien succédait donc à une période d’anarchie militaire et le trésor, après les folies mégalomaniaques de Néron, était à sec. Vespasien comptait par ailleurs lancer de grands travaux - il initiera notamment la construction du Colisée - et il lui fallait donc trouver de l’argent, pour renflouer les caisses. Pour se faire, outre une gestion rigoureuse de l'Empire, Vespasien opta - solution encore éprouvée de nos jours ! - pour un matraquage fiscal en règle. Parmi les nouvelles taxes, il étendit le chrysargyre (impôt qui concernait l’industrie et le commerce), entre autres à la collecte des urines (cette taxe est la vectigal urinae). Elle touchait donc directement les teinturiers, qui récupéraient l'urine des latrines publiques et l'utilisaient comme source d'ammoniac pour dégraisser la laine et préparer les tissus  afin de fixer les colorants.

                                        Cette taxe valut à Vespasien un bon nombre de moqueries et la réprobation de son fils, le futur Empereur Titus, qui lui fit part de son mécontentement. Voyons le texte de Suétone :
"Son fils Titus lui reprochait d'avoir mis un impôt sur les urines. Il lui mit sous le nez le premier argent qu'il perçut de cet impôt, et lui demanda s'il sentait mauvais. Titus lui ayant répondu que non, "C'est pourtant de l'urine", dit Vespasien." (Suétone, "Vie de Vespasien", XXIII.)

Statue de Titus.

                                        Vous me rétorquerez qu'il n'y a pas là la moindre trace de la fameuse citation, "L'argent n'a pas d'odeur"... Cette phrase apparaît dans une variante de l'anecdote précédente, mais elle est moins répandue : notre ami Vespasien aurait fait installer des latrines payantes dans tout l'Empire (d'où le nom de "vespasiennes"), toujours dans le but de rassembler des fonds. Critiqué par Titus, il lui aurait rétorqué que, contrairement aux urinoirs qui sentaient mauvais, l'argent n'avait pas d'odeur...


Illustration de l'Université de Leiden. (Pays-Bas.)

                                        L'idée générale exprimée par cette sentence se retrouve dans une des "Satires" de Juvénal, et dans laquelle il est généralement admis qu'il se moque de Vespasien, et plus précisément de la fameuse taxe mentionnée plus haut :

"Ou si tu n'as pas de goût pour la dure vie des camps, si les accents mêlés de la trompette et du cor te barbouillent le ventre, achète des marchandises pour les revendre à double prix, et ne te désintéresse pas de celles qu'il faut reléguer au delà du Tibre ; ne t'imagine pas qu'il y ait à distinguer entre les parfums et le cuir ; l'argent, d'où que tu le tires, a toujours bonne odeur. Répète-toi sans cesse cette sentence digne des dieux et de Jupiter lui-même : D'où vient ton argent personne ne le demande, mais il faut en avoir. " (Juvénal, "Satires", XIV. Trad. H. Clouard.)

De plus, un autre traducteur de ces vers, V. Raoul, assure que Vespasien aurait textuellement répondu à Titus : "Pecunia non olet" - "L'argent n'a pas d'odeur". Je ne demande qu'à le croire, bien que je n'aie trouvé aucune autre référence aussi explicite prouvant que l'Empereur ait bel et bien prononcé le phrase textuellement.


Pièce inodore à l'effigie de Vespasien...

                                        Mais peu importe de quelle façon Vespasien a cloué le bec à son fils : au final, c'est bien l'expression "L'argent n'a pas d'odeur" qu'a retenu la postérité, au point qu'elle est devenue proverbiale. On l'emploie ainsi pour signifier que l'argent, quelle que soit sa provenance, est toujours bon à prendre, et que l'important est d'en avoir. Une phrase largement détournée par de nombreux humoristes, à l'instar de Tristan Bernard selon qui "l’argent n’a pas d’odeur, mais à partir d’un million il commence à se faire sentir."

Visuel d'un jeu de société (!!!)


Pour ceux que ça intéresse, ce jeu - dans lequel vous incarnez un propriétaire de latrines ! - est distribué par Gold Sieber (site ici ) et est distribué en France par le site Jocade-vpc. (Lien ici )

dimanche 13 janvier 2013

Galette Des Rois, Epiphanie et Rome Antique.


                                        J'aime la galette, quand elle est bien faite avec du beurre dedans ! Oui, mais voilà : d'où vient-elle, notre fameuse galette des Rois ? J'ai déjà répondu à cette passionnante question ici, lorsque j'ai abordé les origines païennes (et romaines !) de notre fête de Noël. Alors, pourquoi y revenir ? Et bien parce qu'un internaute (Pierre Nyst, que j'en profite pour saluer) m'a fait remarquer que c'était bien gentil de rapprocher l’Épiphanie des Saturnales, mais qu'il y avait comme un "os" en terme de dates... Et il a absolument raison ! Même au paroxysme de leur longueur, les Saturnales ne duraient pas jusqu'au 6 Janvier. Dès lors se pose une question légitime : si notre délicieuse galette des Rois provient directement d'une pratique liée aux Saturnales, pourquoi la dégustons-nous en Janvier, et non pas à Noël?

                                        De manière générale, tout le monde s'accorde pour reconnaître que notre tradition de la galette de l’Épiphanie découle de ces fameuses Saturnales, et du gâteau dans lequel on dissimulait une fève qui désignerait le "Roi". Moi la première. Et c'est parfaitement exact, à ceci près que cela ne veut pas dire que l’Épiphanie elle-même vient des Saturnales... Je sais, c'est pervers ! Prenons-donc les choses dans l'ordre.

                                        L’Épiphanie (du grec epiphaneia : manifestation, apparition) est une fête chrétienne, célébrée le 6 Janvier. Le jour est même parfois férié (en Espagne par exemple) et, dans les autres pays, on en reporte la célébration au Dimanche suivant. Dans les Églises occidentales, l’Épiphanie célèbre l'adoration de l'enfant Jésus par les Rois Mages - d'où le nom de "Jour des Rois". L'événement n’est cependant mentionné que dans l’évangile selon Saint Matthieu, qui ne précise d'ailleurs pas le nombre des mages.
"Jésus étant né à Bethléem de Judée au temps du roi Hérode, voici que des mages venus d'Orient se présentèrent à Jérusalem et demandèrent : "Où est le roi des Juifs qui vient de naître ? Nous avons vu en effet son astre se lever et sommes venus lui rendre hommage." Informé, le roi Hérode s'émut, et tout Jérusalem avec lui..." (Évangile Selon Saint Matthieu, 2.1.)

"L'Adoration Des Mages" (Mantegna)

                                          Les précisions que nous connaissons sont apportées par le Livre arménien de l'enfance du Christ, un évangile apocryphe du Vème ou VIème siècle, qui revient longuement sur la visite des trois Rois Mages, qui y sont nommés pour la première fois (Melchior, Gaspard et Balthazar). Comme dans l'évangile de Saint Matthieu, ils offrent à l'enfant Jésus de l'or, de l'encens et de la myrrhe, respectivement symbole de la royauté, de la divinité et de la passion.  En Orient, en marge du Noël orthodoxe (nuit du 6 au 7 Janvier), l’Épiphanie correspond à la commémoration de l'adoration de Jésus par les mages, à son baptême dans le Jourdain et à son premier miracle lors des noces de Cana.



"Le Baptême Du Christ" (Vème s., Évangéliaire d’Emacin, source artbible.net)




"Bacchus." (Le Caravage)
 Mais, dans l'Antiquité, le 6 Janvier était marqué par d'autres cultes, d'autres fêtes païennes. Tout d'abord, on fêtait la renaissance du Dieu Dionysos, démembré par les Titans et  revenu à la vie suite à l'intervention de Rhéa, la mère de Zeus. Dionysos possédait en outre la faculté de changer l'eau en vin :
"Nicaea est une Naïade, fille du fleuve Sangarios et de la déesse Cybèle. Elle était rebelle à l’amour et n’aimait que la chasse. Aussi, lorsqu’un berger de Phrygie, Hymnos, la courtisa, il n’éprouva que des dédains. Et, comme il ne se résignait pas à son échec, elle le tua d’une flèche. Alors, Eros, indigné, comme tous les dieux, de cet acte violent, inspira une passion pour Nicaea à Dionysos, qui l’avait vue toute nue, en train de se baigner. Mais Nicaea ne céda pas davantage au dieu, qu’elle menaça du même sort qu’Hymnos, s’il ne la laissait pas en repos. Dionysos changea en vin l’eau de la source où elle buvait, et, quand elle fut ivre, n’eut aucun mal à s’en rendre maître." (Pierre Grimal, "Dictionnaire De La Mythologie Grecque Et Romaine" d'après les "Dionysaques" de Nonnos.)

Deux éléments - résurrection et eau changée en vin - qui doivent vaguement vous rappeler quelqu'un.

"L’Enfant Bacchus Tué Par Les Titans Et Ramené A La Vie Par Rhéa" (Taddeo Zucari)

                                        On célébrait aussi le 6 Janvier la naissance d'Harpocrate, fils d'Isis et d'Osiris, personnification du soleil renaissant puisque représentation d'Horus enfant. Et, cerise sur le gâteau (des rois), on rendait hommage aux 12 Dieux Épiphanes - c'est-à-dire aux équivalents des Dieux olympiens qui se montraient aux hommes, comme Jupiter, Mars ou Aphrodite. Et bien sûr, j'ai déjà parlé dans un précédent article du culte rendu à la Déesse Strenua. Pour rappel, cette Déesse présidait à la purification et au bien-être. Or, Strenua est très vraisemblablement l'ancêtre de la Fata Befana italienne, une vieille et gentille sorcière (strega, en Italien) qui, sur son balai, apporte des cadeaux aux enfants sages dans la nuit du 6 Janvier. La légende la lie directement aux Rois Mages : ceux-ci l'avaient avertie de la naissance du Messie et l'avaient invitée à les accompagner jusqu'à Bethléem. Mais la Befana refusa, avant de se raviser et, un panier de gâteaux au bras, elle partit sur les traces de nos trois gaillards. Elle ne les rattrapa jamais et, depuis, elle va à leur recherche tous les ans, distribuant au passage des cadeaux aux enfants. Ce lien Strenua - Befana - Rois Mages montre donc bien l'évolution de cette fête, du culte païen d'une déesse italique à la célébration d'une fête chrétienne.

La Fata Befana. (via creandounpo.blogspot.com)


                                        Penchons-nous un peu plus sur cette date du 6 Janvier : la date tombe précisément 12 jours après Noël. Et 12 jours, c'est à peu près la durée qui sépare le calendrier lunaire (354 jours) du calendrier solaire (365 et des bricoles) - soit, dans la conception pré-chrétienne du temps, la période nécessaire à la renaissance du Soleil. Ces 12 jours sont alors une période critique, où le monde est la proie des démons venus restaurer le chaos primitif, jusqu'à ce que le soleil renaisse et dissipe enfin les ténèbres originels. Si l'on applique ce calendrier au Christ, l'évidence saute aux yeux : 12 jours après sa naissance, Jésus Christ se révèle dans sa messianité, à travers l'adoration des Rois Mages qui le reconnaissent comme "Roi". Ce qui tombe d'autant mieux que, le 6 Janvier, il y a un paquet de fêtes païennes à christianiser ! Et, tout comme les dignitaires chrétiens ont fait coïncider la célébration de Noël avec les Saturnales afin d'intégrer cette fête religieuse aux coutumes romaines, sans doute ont-ils instauré l’Épiphanie le 6 Janvier avec un but identique, ce qui était d'autant plus que facile que les convergences symboliques étaient nombreuses : toutes ces fêtes de la renaissance et du renouveau collaient parfaitement à l'esprit de l’Épiphanie.


Les Rois Mages. (Santa Maria Assunta, Torcello.)

                                        Pierre Nyst suggère une autre idée, très intéressante et ma foi fort judicieuse  : "Une autre piste à laquelle j'avais pensé est celle de la dérive du calendrier julien, qui explique déjà la différence de date de la célébration de Noël entre les Églises catholique (25 décembre grégorien) et orthodoxe (25 décembre julien): à l'époque de la réforme grégorienne, le 25 décembre julien correspondait au 6 janvier grégorien; en aurait-ON profité alors pour déplacer le jour de la Galette au 6 janvier ?"  Voilà qui me parait très juste, et nos deux hypothèses présentant l'avantage de ne pas s'exclure l'une l'autre, nous n'aurons pas à trancher ! La remarque, cela dit, est pertinente et pleine de bon sens : il n'y a peut-être pas à chercher plus loin. 
 
                                       Quoi qu'il en soit, la célébration de l’Épiphanie prit rapidement de l'importance, au point que l'Empereur Julien l'Apostat (331-363) dissimule son renoncement au Christianisme justement en se pliant à la coutume :
"Il avait depuis longtemps renoncé au christianisme, et, comme tous les adorateurs des anciens dieux, se livrait aux pratiques des augures et des aruspices; ce qui n'était su que d'un petit nombre de confidents intimes. Du secret effectivement dépendait sa popularité. Aussi feignait-il de rester attaché à ce culte; et pour mieux dissimuler son changement il alla jusqu'à se montrer dans une église le jour de la fête appelée Épiphanie, que les chrétiens célèbrent dans le mois de janvier, et se joignit ostensiblement aux prières publiques." (Ammien Marcellin, "Histoire De Rome", XXI - 2.5)

Statue dite de Julien L'Apostat. (Apparemment, il s'agirait plutôt d'un prêtre de Sérapis...)

                                        Mais la galette, dans tout ça ? Nous avons déjà vu que son lien avec les Saturnales était indéniable. Mais les coutumes relatives aux Saturnales ont essaimé dans plusieurs fêtes chrétiennes, comme Noël ou le Carnaval. Pourquoi, donc, le gâteau romain se retrouve-t-il catapulté au 6 Janvier ? Là, je n'ai aucune preuve, mais j'émettrai une hypothèse éclairée : à mon humble avis, c'est encore un coup de ces mêmes chrétiens qui ont déplacé la coutume afin de rapprocher le "Roi" choisi parmi les esclaves des "Rois Mages", de façon à ce que l'analogie fasse son chemin dans la tête de ces fichus païens ! J'ignore ce que vous en pensez mais, pour ma part, je trouve que la supposition se tient. Surtout si l'on considère que les Mages en question ont été élevés au rang de Rois vers la fin du IVème siècle, soit à peu près à l'époque de l'interdiction des fêtes païennes...

                                        Reste que notre galette se distingue des gâteaux et brioches de nos voisins - au point que nos amis anglophones la désigne parfois sous le nom de "french king cake". Cette spécificité remonte au XIVème siècle et l'initiative viendrait des chanoines de Besançon. Ces braves religieux avaient pris l’habitude de désigner à chaque Épiphanie un nouveau maître de chapitre, qu'ils tiraient au sort en dissimulant une pièce dans un pain. Puis plus tard dans une brioche - au Diable le péché de gourmandise ! La coutume se popularisa rapidement, et le Peuple adopta ce "gâteau des Rois". Les boulangers, flairant le bon filon, s'en emparèrent bientôt en façonnant les galettes que nous dégustons encore aujourd'hui.

"Le Gâteau Des Rois" (Jean-Baptiste Greuze.)

                                        Pour finir, un mystère demeure néanmoins quant à ce fameux gâteau des rois : comment faire pour éviter de tomber sur la fève en coupant la galette, ce qui m'arrive systématiquement ?!! Et là, franchement, je donnerais cher pour avoir la réponse ! Si vous avez une astuce - ou éventuellement d'autres précisions à apporter sur l'origine de l’Épiphanie - n'hésitez pas à laisser un commentaire, ou à me contacter.