jeudi 30 août 2012

Death metal et Antiquité romaine : le mariage improbable.

                                        Imaginez la scène : je suis tranquillement en train de feuilleter une revue allemande, dont je ne comprends pas un traître mot, et que j'ai bizarrement reçue par la poste. J'ai dû renvoyer un papier à un moment ou à un autre, ou alors j'ai laissé mes coordonnées sur le site internet d'une maison de disques quelconque... Mais ce n'est pas le sujet. Bref, je tourne les pages nonchalamment, regardant les images comme un petit enfant qui ne sait pas lire (je rappelle que je n'entrave absolument rien) quand soudain, je fais un triple salto avant sur ma chaise, et je frôle la crise cardiaque. Pas à cause du look d'un groupe de metal satanique - il en faut plus pour m'impressionner - mais parce que je viens de poser les yeux sur un encart publicitaire proclamant : "EX DEO, CALIGVLA. JOIN THE LEGION !" J'ai beau ne pas parler Allemand : 1) il m'apparaît clairement que c'est de l'Anglais et 2) les mots "Caligula" et "Légion", je les ai bien compris ! Donc, je relis l'entrefilet... et je fonce sur internet, histoire d'en savoir plus sur ce mystérieux groupe, Ex Deo.

                                        A ce stade, sans doute me dois-je d'évoquer en quelques lignes mes goûts musicaux. Pour vous la faire courte, ils sont extrêmement éclectiques. En règle générale, j'avoue une légère inclination pour le rock. Ce qui laisse une marge de maneouvre importante, on en conviendra : j'adore les Clash, les Ramones, Queen, David Bowie, Faith No More, Black Sabbath, Alice Cooper - entre autres. Et toute une liste de groupes obscurs, dont vous n'avez sans doute même jamais entendus parler, comme les Backyard Babies, les Wildhearts, Hardcore Superstar, Therapy? ou Monster Magnet. Mais je ne me cantonne pas à ça, puisque j'écoute énormément de musique classique (Stravinky, Grieg, Tchaikovsky et Chostakovicth étant mes préférés.), de la pop (Oasis, Blur, Shakira, les Dandy Warhols, les Beatles, Kim Wilde), de la variété française (avec un gros faible pour Thomas Fersen et Claire Diterzi), de la salsa, de la musique brésilienne, et que je peux me montrer réceptive à certains morceaux de rap, de disco, de jazz, d'électro, de tango, etc. Et j'allais oublier de préciser que je voue un véritable culte à Van Morrison et à Dean Martin. Avec tout ça, vous m'accorderez que je ne suis pas sectaire. Et donc, au milieu de cette déferlante d'artistes en tous genres, il m'arrive d'écouter du métal.

                                        Désolée pour ces précisions, mais elles vous permettront sans doute de comprendre mon émoi lorsque, farfouillant sur un moteur de recherche bien connu, j'ai atterri sur le site des susnommés Ex Deo, groupe de death metal symphonique canadien. Autant vous prévenir tout de suite : au cas où vous ne l'auriez pas deviné, le death metal symphonique, c'est pas de la flûte traversière. L'adjectif peut être trompeur, mais ça reste du death metal.


                                        Une courte bio du groupe, quand même : Ex Deo a été formé en 2008, par des membres du groupe de death metal Kataklysm. On y trouve Maurizio Iacono au chant, Stéphane Barbe et Jean-Francois Dagenais à la guitare, François Mongrain à la basse,  Jonathan Leduc aux claviers et Max Duhamel à la batterie. (Moi, je dis que des mecs qui appellent leur album "Caligula" méritent bien que je cite leurs noms sur ce blog !) Leur particularité - et ce qui explique que je leur consacre aujourd'hui cet article -, c'est qu'ils puisent leur inspiration dans l'antiquité romaine, aussi bien dans leurs textes (certaines chansons sont intégralement en Latin) que sur scène, où les musiciens se produisent vêtus d'une armure romaine. Ce qui ne doit pas être très confortable, admirons donc l'abnégation de ces jeunes gens ! Leur premier album, sorti chez Nuclear Blast, s'intitulait "Romulus" (2009) et comportait, outre le single éponyme, un morceau consacré à la bataille d'Actium ("The Final War (Battle Of Actium)").  Le second opus, "Caligvla", est prévu chez Napalm Records pour le 31 Août 2012. Soit le jour du 2000 ème anniversaire du troisième empereur de Rome, preuve que Ex Deo ne laisse rien au hasard.


                                        Je n'ai évidemment pas écouté l'ensemble de l'album. Le premier single, "I, Caligvla" (clip visible ici) et les communiqués postés par le groupe sur leur page Facebook (lien ici) font cependant clairement comprendre leur parti pris : exploiter l'image de fou sanguinaire et l'atmosphère de débauche entourant le règne de celui que le grand public considère généralement comme le pire empereur de l'Histoire romaine (ex-æquo avec Néron, ce pyromane-matricide-exterminateur de Chrétiens, quand même !).  Pourtant, loin de moi l'idée de vouloir déprécier l'initiative, qu'en tant que férue d'antiquité romaine, je trouve plutôt intéressante. D'abord parce que, derrière les clichés, on sent que les mecs se sont quand même documentés et que, même s'ils jouent sur les idées reçues, ils se sont pourtant gardés de toute invention et n'ont fait, après tout, que se baser sur les textes notoirement hostiles à Caligula. Et puis, ça change de l'inspiration celtique / nordique / satanique de tant d'autres formations. Après, on adhère à la musique ou pas. Mais même si vous n'êtes pas un amateur de death symphonique, je vous encourage à jeter un œil à la vidéo du single "Romulus" qui, comme son titre l'indique, retrace l'épisode mythique de l'origine de Rome : visuellement, je trouve que c'est absolument magnifique.





                                        Pour conclure sur Ex Deo, je me permets de citer les propos du chanteur, Maurizio Iacono, qui répondait en 2009 à une interview du site http://heavymetal.about.com (Lien ici) et tentait de définir le concept de l'album "Romulus" :
"J'ai choisi de faire une introduction à Rome avec le premier album. J'avais besoin d'éduquer les gens avec des choses familières ou des gens plus populaires, comme Jules César, Marc Antoine, Octave, les gladiateurs et bien sûr Romulus, qui a fondé Rome. Si nous arrivons à sortir un deuxième album, j'irai plus en profondeur."
Maurizio Iacono sur scène, avec Ex Deo.

C'est désormais chose faite, avec ce "Caligvla", prévu le 31 Août prochain chez Napalm Records. (lien)


                                        Bien sûr, Ex Deo n'est pas le premier groupe à s'inspirer de l'antiquité romaine : citons par exemple Behemoth (groupe de death polonais) qui chante (ou hurle ??) "Christians To The Lions" et "Rome 64 C.E". Au passage, sachez qu'un des membres de Behemoth a participé à l'album "Romulus" - comme quoi, le monde du metal est petit. Il y a également Wolf, groupe de heavy metal suédois, avec son titre "Hail Caesar !" ; Héliogabale, groupe de noise français ; les Allemands de Suidakra qui, dans leur chanson "The IXth Legion", évoquent la lutte des légionnaires contre les Pictes (avec un morceau de cornemuse dont vous me direz des nouvelles !), etc... Mais, à ma connaissance, Ex Deo est l'une des rares formations à avoir poussé le concept aussi loin, à s'être autant engagé dans cette voix, et à avoir autant potentialisé l'imagerie inhérente à la Rome antique, pour la re-conceptualiser sous le prisme du death metal. (Et je trouve que c'est vachement bien formulé !)

                                        A quelques exceptions près, tout de même. J'ai ainsi trouvé des références à un groupe italien de black métal d'extrême-droite, Cain, dont la musique est décrite comme "trash et brutale", et dont les paroles sont en lien direct avec la gloire de la Rome antique. Leurs albums s'intitulent d'ailleurs "Dioscuri Aurea Saecula" (2006) et "Triumvira" (2007). Précision utile : je ne cautionne pas l'orientation politique, je signale et c'est tout.

                                        J'ai également déniché Strings of Ares, encore un groupe de métal, qui définit sur sa page Myspace (par ) l'album "Temple to Mars" comme "une porte vers les Dieux, le cosmos et au-delà." Leurs titres sont dédiés à Mars, Dieu romain de la guerre, et leurs chansons sont autant de références à l'Histoire et aux mythes de la Rome et de la Grèce antiques. Encore une fois, laissons la parole aux auteurs eux-mêmes :
"Depuis l'origine des temps, l'homme a laissé derrière lui une traînée de sang dans sa quête de pouvoir et de domination. L'homme primitif a créé le mythe des Dieux à son image, afin d'expliquer les évènements de la nature et des cieux qui étaient inexplicables, comme les éclipses, les inondations, la famine, les volcans, les comètes, les saisons, et le cycle de la vie et de la mort. Les mythes antiques portent en eux la violence et la destruction qui ont façonné la terre et notre système solaire, et ce n'est pas un hasard si les maîtres du premier homme ont établi un lien entre le sacrifice et l'apaisement de la colère des Dieux pour contrôler le peuple."


Mêmes réserves que pour Ex Deo (c'est quand même un style musical particulier), mais un projet ambitieux qui vaut le détour, ne serait-ce que par curiosité.


Enfin, je termine avec mes petits préférés : Martiria. A l'origine, un groupe d'epic metal italien (Ne vous souciez pas de savoir ce qu'est l'epic metal. Contentez vous de savoir que ça aussi, ça fait du bruit...) mais qui a sensiblement évolué au fil du temps, incorporant des influences diverses et s'ouvrant à un métal plus accessible, plus mélodique. Entre Black Sabbath, Europe et Stratovarius, si vous voulez. Et bien nos cousins transalpins s'apprêtent aux aussi à sortir un album inspiré de l'antiquité romaine ! A croire qu'il y a un virus... Intitulé "SPQR", l'objet du délit est prévu pour le 22 septembre 2012. Selon ma bonne habitude, je vous retranscris ici l'extrait d'une interview accordée par le guitariste, Andy Menario, au site web www.metalglory.de (Lien ici) :

"Alors, quel est le sujet de votre nouvel album ?
- Le nouvel album parle des histoires et des légendes de la Rome antique, qui sont toujours centrées sur les aspects humains. A partir de la légende de Romulus et Remus jusqu'au drame de César ...
Ce sera donc beaucoup plus qu'une simple histoire sur l'empire romain ?

- Bien sûr! Nous allons non seulement parler de Rome, mais aussi des principaux chefs de guerre parmi leurs ennemis, Hannibal et Attila, et des conquêtes des terres septentrionales, et enfin de la chute de l'Empire.
J'ai appris le latin pendant de nombreuses années et il y a tellement de mythes qui viennent de cette époque. De quoi remplir plusieurs albums. Je suppose que c'était difficile de se concentrer sur certains thèmes. Ou avez-vous choisi les thèmes en traçant une ligne chronologique de l'Empire romain?
-Vous avez raison! Ce fut un choix très difficile! Nous avons décidé de mettre l'accent sur ​​les thèmes qui semblaient être plus proches de la musique que nous avions l'intention de jouer, et sûrement sur ceux qui donnaient à Marco (N.B . : le parolier) les meilleures opportunités de s'exprimer.
Qu'en est-il des gladiateurs? Les légendes au sujet de leur gloire, leurs combats et enfin les guerres serviles? Pensez-vous que cela est un "must have" pour un groupe d'epic metal ?
- Certainement. Le dernier morceau de cet album parle en fait de Spartacus, l'esclave quiosé affronter et combattre l'empire."



                                      Voilà : vous avez largement de quoi vous décrasser les tympans ! Pour en savoir plus, vous trouverez ci-dessous les sites internet des groupes mis en avant dans ce billet. N'hésitez pas à me signaler d'autres groupes ou artistes ayant, eux aussi, puisés dans l'antiquité romaine - y compris et surtout en dehors de la scène métal. Mais, étrangement, il semblerait que le thème soit nettement moins populaire chez les rappeurs et les chanteurs pop. Quant à la musique classique, j'y reviendrai...

www.myspace.com/exdeo   ou  www.facebook.com/exdeo

www.myspace.com/stringsofares


www.martiria.com

Et tant que j'y suis, pour "Hail Caesar" de Wolf, la vidéo est ici et celle de SuidAkrA pour "The IXth Legion",.


dimanche 26 août 2012

Nîmes : le futur musée de la romanité.

                                        La ville de Nîmes, dans laquelle je vis aujourd'hui, est connue pour ses férias, sa brandade, et surtout son exceptionnel patrimoine antique, des célèbres arènes à la Maison Carrée, en passant par le Temple de Diane ou la Tour Magne. J'ai déjà eu l'occasion de vous présenter deux de ces monuments (La Maison Carrée ici et la Porte Auguste ici ), et je compte bien m'intéresser aux autres prochainement... Nîmes possède également, sur le boulevard Amiral Courbet, un musée archéologique exposant les objets et vestiges découverts lors de fouilles. Bien que charmant et agréable à visiter, j'admets que le bâtiment, faute de place, ne permet pas de mettre en valeur ce patrimoine, pourtant remarquable. C'est la raison pour laquelle la ville a décidé la construction d'un nouveau Musée, destiné à accueillir l'ensemble des collections.


                                        Au terme d'un concours international d'architecture, Nîmes a retenu le projet présenté par Elizabeth et Christian de Portzamparc : un superbe édifice à la modernité revendiqué, situé face aux Arènes, auxquelles il répond directement. Parfaitement intégré au paysage urbain, le futur bâtiment séduit par la finesse de ses lignes, la légèreté d'une façade composée de multiples carreaux de verre, simulant le drapé de la toge romaine, tout en réinterprétant l'art de la mosaïque. La transparence du matériau permet ainsi le passage de la lumière, de même qu'une communication permanente entre l'intérieur et l'extérieur. Comme le dit Elizabeth de Portzamparc :
"Face aux arènes, masse de pierre au dessin magnifique des arcs que Rome a laissé, le nouveau projet rayonne e une présence claire, lumineuse, une architecture presque fluide et diaphane qui semble en lévitation sur le site et sur le jardin archéologique."






 Le jardin, justement, est sans doute l'un des aspects les plus intéressants du projet. En effet, l'édifice sera traversé par un passage public, conduisant à un jardin archéologique ouvert à tous, présentant notamment des vestiges de l'enceinte romaine. Pour y accéder, le passant traversera un atrium de 17 m de hauteur, présentant une reconstitution du sanctuaire de la Source, lieu de culte païen qui fut le premier embryon de la future Nemausus.



                                         Le musée en lui-même ambitionne d'offrir au visiteur un parcours chronologique et thématique qui, du VII ème siècle avant J.C. jusqu'au Moyen-Âge, l'invitera à s'imprégner de l'évolution d'une Cité romanisée, et qui porte depuis lors cette empreinte dans sa chair. Les vestiges pré-romains, l'architecture des domus locales, les superbes mosaïques révélées par les fouilles menées en particulier sur l'Avenue Jean Jaurès (et que l'on pourra admirer depuis une mezzanine), les objets et stèles funéraires liés à la religion et au monde des morts : autant de sujets explorés d'une salle à l'autre, dans des pièces de dimensions variables, selon les œuvres exposées puisque des salles de 6m50 de hauteur voisineront avec des espaces plus intimistes, en adéquation avec la scénographie la plus adaptée.



                                         Ayant pour ambition affichée de devenir "une référence sur la thématique de l'antiquité Gallo-romaine", de "restituer les vestiges romains dans leur contexte antique" et bien sûr de mettre en valeur les milliers de pièces des collections du musée archéologique de la ville, Nîmes a misé sur des technologies innovantes et sur l'interactivité : vidéos, 3D, réalité augmentée... Tout cela afin de présenter vestiges et objets dans leur contexte spatio-temporel et de reconstituer les monuments disparus aux yeux des visiteurs. L'idée est d'autant plus attrayante qu'elle semble en parfaite harmonie avec le projet architectural retenu : une communication entre l'antiquité et la modernité, permettant au public de se réapproprier ce patrimoine exceptionnel qui a fait de Nîmes ce qu'elle est aujourd'hui. A ce titre, je crois qu'il y a là un véritable parti pris et que, loin du simple gadget ludique, l'interactivité répond à ce désir d'impliquer le visiteur dans un dialogue avec ceux qui nous ont précédé sur ce sol.


                                        Personnellement, je suis conquise par les promesses de ce futur musée de la romanité - auxquelles je veux croire. Au-delà des projections visuelles présentées dans ce billet, restent les chiffres, impressionnants : une surface de 10 000 m² pour 3500 m² d'exposition, 25 000 pièces comprenant la plus riche collection d'inscriptions latines de France, 5500m² de réserve... N'en jetez plus ! Ah, si, quand même : 59,5 millions d'euros de coût total... Mais bon, si c'est pour la grandeur de Rome (ou de Nîmes, question de point de vue...), j'affirme qu'il ne faut pas regarder à la dépense ! Démarrage des travaux prévu à l'Automne 2013, avec une ouverture au 1er semestre 2017. Plus que 5 ans à attendre...



Pour patienter, le projet d'Elizabeth et Christian de Portzamparc est présenté dans le hall du Carré d'Art, jusqu'au 1er Octobre 2012.

Et pour en savoir plus, direction le site de la ville de Nîmes, avec une vidéo et la brochure, ici !

Toutes les photos  © E et C de Portzamparc, reproduites avec l'aimable autorisation de la ville de Nîmes.
   

mercredi 22 août 2012

Les Vampires Dans l'Antiquité Romaine.


                                                  Comme vous le savez maintenant, je pioche souvent des idées de billets à la volée, et tout et n'importe quoi me ramène à mes chers Romains. Aujourd'hui, c'est un livre, "Laisse-moi entrer" de John Ajvide Lindqvist, qui m'a fourni un sujet de réflexion. Rien à voir avec Rome, puisqu'il s'agit d'un thriller fantastique, un roman très sombre dépeignant la difficulté des rapports humains avec, en toile de fond, une histoire de vampires dans la Suède des années 80. (On est d'accord : là, je vous en fais un résumé succinct...) Ce qui m'a conduit à m'interroger sur les vampires dans l'antiquité romaine. Je sais : le sujet n'est pas conventionnel, mais de la part d'une nana qui rédige ses articles en écoutant du métal et du punk, ça n'a rien d'étonnant. Je  viens même de mettre un CD de Craddle Of Filth, histoire de me mettre dans l'ambiance.

                                                  La mythologie romaine s'est largement nourrie de celle des Grecs, lui empruntant des légendes et assimilant ses Dieux, voire les fusionnant avec les siens propres. Donc, comme souvent lorsqu'on évoque la mythologie romaine, il faut d'abord jeter un œil du côté d'Athènes. En ce qui concerne le sujet qui nous intéresse aujourd'hui, constatons simplement que les Grecs établissaient un lien très fort entre le sang et le monde des morts. C'est encore une fois Homère qui va m'en fournir une bonne illustration, dans le livre XI de l'Odyssée : on y voit Ulysse, initié par Circé, sacrifier des moutons afin d'entrer en contact avec les esprits des défunts. Ainsi, après avoir bu le sang du sacrifice, ceux-ci recouvrent énergie et force vitale : le devin Tirésias, la mère d'Ulysse et bien d'autres disparus peuvent alors s'entretenir avec lui.

"Après avoir adressé mes vœux et mes prières aux morts, je saisis les victimes, je les égorge dans le fossé; et soudain un sang noir se répand sur les libations. Les âmes des morts s'échappent aussitôt de l'Erèbe et arrivent en foule. Je vois autour de moi des épouses, des jeunes gens, des vieillards accablés de misères, et des vierges déplorant leur fin prématurée ; je vois encore des guerriers qui furent blessés par des lances d'airain, et d'autres qui portent encore leurs armures ensanglantées et qui moururent au milieu des combats : ces mânes voltigent en foule aux bords du fossé et poussent de lamentables cris. A cette vue la crainte s'empare de moi ; j'ordonne à mes compagnons de dépouiller les victimes frappées par l'airain cruel, et de les brûler en adressant des prières au redoutable Pluton et à la terrible Proserpine. Moi je m'assieds en tirant mon glaive, et je ne permets point que les ombres légères des morts s'approchent du sang avant que je n'aie entendu la voix du Thébain Tirésias."
Tisérias apparaît à Ulysse pendant le sacrifice (Johann Heinrich Füssli)

                                                  Plus généralement, la mythologie Gréco-latine regorge de légendes dans lesquelles le sang joue un rôle prépondérant. Nous avons déjà parlé de Circé, qui enseigne à Ulysse la préparation d'un philtre à base de sang humain. Médée, quant à elle, parvient à redonner la jeunesse à Eson, le père de Jason (voui, celui des Argonautes et de la Toison d'Or), en substituant son sang par un élixir de son crû. Empusa, enfin, fille d'Hécate, est une créature démoniaque aux pieds de bronze, qui se transforme en belle jeune fille afin de séduire les hommes, qu'elle dévore ensuite et dont elle boit le sang. Voyez ce récit de Philostrate (Apollonius de Tyane, livre IV) : Ménippe, séduit par une belle jeune femme, s'apprête à l'épouser malgré les mises en garde d'Apollonius. Le jour des noces, celui-ci intervient :

"La charmante épousée est une de ces « empuses » , que le peuple appelle « Lamies » ou « Mormolyces » . Elles aiment beaucoup l'amour, mais encore plus la chair humaine : elles allèchent par la volupté ceux qu'elles veulent dévorer. - « Indigne calomnie! » s'écria la jeune femme, et elle parut indignée de tout ce qu'elle venait d'entendre, et s'emporta contre les philosophes, qu'elle taxa de cerveaux creux. Tout d'un coup, les coupes d'or et les vases qu'on avait crus d'argent s'évanouirent, tout disparut, on ne vit plus ni échansons, ni cuisiniers, ni aucun des autres serviteurs : les paroles d'Apollonius avaient dissipé le prestige; alors le fantôme se mit à pleurer et supplia Apollonius de ne pas le mettre à la torture pour lui faire avouer ce qu'il était. Mais, comme Apollonius le pressait et ne voulait pas le lâcher, le fantôme finit par reconnaître qu'il était une empuse, qu'il avait voulu gorger Ménippe de plaisirs pour le dévorer ensuite, et qu'il avait coutume de se nourrir ainsi de beaux jeunes gens parce qu'ils ont le sang très frais."
Une Lamia. (Illustration : Howstuffworks.com)

                                        Apollonius parle des lamies : il nous renvoie à une légende Grecque similaire qui, reprise par les Romains, a donné naissance à ces créatures, les lamiae - qui boxent dans la même catégorie que les empuses. Lamia, fille du roi Bélos, était elle-même reine de Phyrie. C'était une très belle femme : bien entendu, Zeus ne pouvait pas rester indifférent, et il séduisit la jeune reine : il devint son amant et lui donna des enfants. C'était compter sans Héra, toujours aussi jalouse, qui ne s'habituait pas à voir son mari courir le guilledou... La Déesse tua les enfants de Lamia et la priva de tout repos, l'empêchant de fermer les yeux. Devenue folle, la malheureuse Lamia se transforma en monstre à queue de serpent et, par vengeance, se mit à dévorer les enfants, dont elle suçait le sang. La prenant en pitié, Zeus lui permit d'ôter ses yeux, le temps de dormir. Lamia passe parfois pour être la mère de Scylla, le monstre du détroit de Messine qui faillit bien avoir la peau de notre copain Ulysse. (Comme quoi, le monde est petit...) Au fil du temps, Lamia devint une sorte de "croque-mitaine", dont les mères menaçaient les enfants lorsqu'ils n'étaient pas sages : "Tiens toi tranquille, ou Lamia viendra te dévorer..."

                                        Chez les Romains, le nom évolua en substantif et, bizarrement, la légende se modifia : les lamies devinrent des génies femelles maléfiques, avides de sang, de chair fraîche et de sexe. Elles s'étendaient sur l'homme qu'elle désiraient, le possédaient charnellement et l'épuisaient littéralement lors de leurs étreintes démoniaques, aspirant leur substance vitale. A moins qu'elles ne le dévorent... Elles sont évoquées par Apulée dans "L’ Âne d’Or" (I,12). Je ne résiste pas au plaisir de vous signaler également le poème "Lamia" de John Keats, tiré du recueil "Hypérion" (à retrouver en Anglais ici et ici.) :

"Où s'envola Lamia, devenue une dame resplendissante,
Une beauté de haute lignée, jeune et élégante ?
Elle s'envola dans cette vallée que traverse
Tout voyageur qui va des rivages de Cenchrée à Corinthe;
Là, elle se reposa au pied de ces vastes collines
D'où s'écoulent, parmi les rochers, les ruisseaux de Pérée,
Puis au pied de cette autre cime dont les pentes stériles
S'étendent, voilées de brouillards et de nuées orageuses,
Dans la direction du Sud-Ouest jusqu'à Cléone. Ici elle s'arrêta..."
(extrait, trad. Paul Gallimard.)

John Keats.

                                        D'autres créatures peu recommandables peuplaient la mythologie romaine, et notamment les stryges. Le nom désignait à l'origine des oiseaux nocturnes, sortes de hiboux orientaux, dont on croyait qu'ils venaient, la nuit, déchirer les enfants de leurs serres et sucer le sang des hommes pendant leur sommeil. La légende donna naissance à des monstres, femmes dotées d'ailes et de serres d'oiseaux de proie, qui suçaient le sang des nouveau-nés, dévoraient leurs entrailles et épuisaient la vitalité des jeunes gens pendant qu'ils dormaient. Pétrone en parle dans le célèbre "Satyricon" (LXIII) : des stryges volent le cadavre d'un enfant, et le remplacent par un mannequin de paille. (A noter que le chapitre précédent relate, quant à lui, une histoire de loup-garou...) Le terme stryge est sans doute à rapprocher de l'italien stregga (sorcière) et du roumain strygoï (vampire), et la créature est sans doute l'ancêtre des succubes, démons femelles possédant des jeunes hommes à leur insu durant la nuit, avec le même résultat : aspiration de leur force vitale, épuisement de leur virilité et, pour finir, la mort. Franchement, ça manque un peu d'originalité...

Stryge. (Illustration http://silverene.deviantart.com/)

                                        Le bestiaire de l'antiquité est riche de toutes sortes de créatures plus ou moins sympathiques, qui nous renvoient souvent à certaines caractéristiques de nos propres monstres. Je ne prétends pas dresser une liste exhaustive mais, pour parachever ce tableau de toutes les joyeusetés des engeances surnaturelles antiques, évoquons brièvement les lémures et les larves, qui se rapprochent de nos fantômes.

Mosaïque de Pompéi montrant un squelette portant 2 pichets.

                                        Les lémures, pour une fois, ne découlent pas de la mythologie grecque, mais de celle des Étrusques: il s'agit d'hommes et de femmes, morts de façon tragique et / ou violente, dont l'âme, inapaisée et vouée à la damnation, revient hanter les vivants. Par chance, ils ne se manifestent que lors des Lémuries (Lemuria), fête annuelle célébrée en Mai. Dans chaque foyer, le pater familias jetait des fèves noires par-dessus son épaule gauche : considérées comme la nourriture des morts, elles contribuaient à calmer les spectres. Et pour être certain de les faire fuir, on frappait toute la nuit sur de grands vases d'airain. Pour autant, les lémures ne sont pas forcément des créatures aussi néfastes qu'on pourrait le croire : Apulée (encore lui !) les tenait pour les intermédiaires entre le monde tangible et le monde surnaturel.
                                        Les larves (larvae) étaient déjà plus embêtantes, puisqu'elles apparaissaient à n'importe quelle période de l'année. Âmes maléfiques des criminels décédés, elles se matérialisaient sous le forme de fantômes particulièrement hideux...

                                        En conclusion, nos bons vieux vampires présentent de nombreux points communs avec toutes ces créatures mythologiques (à l'exception des larves et des lémures, qui préfigurent nos fantômes) : leur goût pour le sang et leur intense énergie sexuelle n'en sont pas les moindres. Mais les nuances et les différences restent pourtant marquées : certes, les lamies et les Stryges sucent le sang de leurs victimes. Mais d'une part, ce sont exclusivement des femmes, et ensuite, ce ne sont pas des mortes-vivantes, mais des créatures désincarnées, qui prennent une apparence humaine pour s'attaquer aux mortels. Finalement, il semblerait bien que notre vampire soit né de l'amalgame de toutes ces bestioles surnaturelles - qui sont toutes, en quelque sorte, les arrières-grands-mères de ce brave comte Dracula !


Illustration empruntée à l'académie de Grenoble. (http://www.ac-grenoble.fr/lycee/diois/Latin/spip.php?rubrique1)


dimanche 19 août 2012

Sylla : sauveur de la république ou précurseur de l'Empire ?

                                        J'ai récemment consacré un article sur ce blog à la revue "Histoire Antique et Médiévale", dans le cadre d'un numéro consacré aux guerres civiles dans la Rome Antique - à lire ici. Lorsqu'on parle des guerres civiles, on pense bien sûr à celle qui opposa Marc Antoine à Octave et qui déboucha sur l'instauration du principat par ce dernier. Avant cela, César et Pompée s'affrontèrent, en 49 avant J.C., pour la domination de Rome. Et, encore avant, la première guerre civile vit la lutte entre les généraux Marius et Sylla. C'est précisément sur ce dernier que j'ai choisi de revenir aujourd'hui.

Cette décision ne doit rien au hasard : une fois encore, j'ai eu envie de me faire plaisir. Pour tout vous dire, la première fois que je me suis intéressée à Sylla, c'était à cause d'une statue. De manière générale, je suis toujours fascinée par les bustes des Romains, qu'ils soient Empereurs, militaires, philosophes, voire simples boulangers ou modestes affranchis. J'y trouve souvent, sous les coups de ciseaux du sculpteur, l'expression d'une humanité et d'un caractère qui ne cessent de m'émouvoir et / ou de me fasciner. Une personnalité qui s'inscrit dans la pierre. Tenez : prenez la statue de Caligula, de la Glyptotek de Carlsberg. (à gauche.) Regardez-le dans les yeux, sondez ce visage glaçant, la dureté des traits. Peu importe que vous sachiez qui elle représente, ou que vous soyez familier de la biographie du troisième empereur de Rome : ce qu'il vous dit clairement, c'est qu'on ne déconne pas avec lui.

Maintenant, considérez celle de Marc-Aurèle, au musée du Louvre (à droite)  : quelle douceur, quelle humanité se lit sur ce visage ! Ce petit air malicieux et, dans le même temps, cette lueur mélancolique au fond des yeux : pour moi, tout Marc-Aurèle est là, résumé dans ce portrait de marbre, pourtant si vivant... Et bien, il y a une autre statue qui ne cesse de m'intriguer : c'est justement celle de Sylla, que l'on peut admirer à la Glyptotek de Munich (ci-dessous). Je ne saurais vous dire pourquoi, mais il y a quelque chose, dans la fureur de ce regard, dans ce visage massif aux traits durs et aux rides marquées, dans l'épaisseur de ce cou de taureau, qui à chaque fois, me donne des frissons. Et la biographie du personnage ne vient pas démentir l'impression de force, de rugosité et de dureté qui émane de cette sculpture.



Buste de Sylla.

                                       Lucius Cornelius Sulla, dit Sylla, est issu de la gens patricienne des Cornelii, l'une des plus anciennes familles de Rome. Mais l'un de ses ancêtres, deux fois consul en 290 et 277 avant J.C., fut chassé du Sénat car il possédait plus de 10 livres de vaisselle d'argent, chose interdite à Rome en ce temps-là. Il entraîna la famille dans sa déchéance, et les Cornelii demeurèrent dans l'ombre pendant des années, éloignés de la politique romaine. La branche dont descendait Sylla faisait donc certes partie de l'aristocratie, mais elle n'était pas riche. Et ce, bien que son arrière-grand-père ait exercé la préture en Sicile, poste généralement lucratif. 

                                        Sylla naît en 138 avant J.C. Malgré la situation financière peu reluisante de sa famille, il reçoit une formation digne de ses origines patriciennes. Ses contemporains reconnaissaient en lui un homme cultivé et, comme l'écrit Salluste, " il avait une connaissance des lettres grecques et latines digne des savants les plus érudits." Mais son père était mort jeune, sans rien lui léguer, et Sylla réside, durant son adolescence, dans divers logements du Suburre, le quartier le plus pauvre (et le plus "chaud") de Rome, dans des logements généralement occupés par des esclaves affranchis et des veuves. Là, il côtoie les prostituées, les traîne-savates et les escrocs - bref, toute l'engeance de Rome. Il se passionne pour le théâtre, fréquente les acrobates, comédiens, poètes, danseurs, etc. Jeune homme plein de charme, il fait la conquête d'une riche veuve, Nicopolis, dont il s'éprend sincèrement. Lorsqu'elle meurt, elle fait de lui son héritier. Bientôt, la fortune de Sylla s'accroît, suite au décès de la seconde épouse de son père, qui lui laisse des biens importants. Après avoir connu la misère, le voilà à la tête d'une jolie somme...

Une insula. (Illustration via www.daviddarling.info)


Jugurtha prisonnier (Dessin Joachin Ibarra)
Sa situation financière rétablie, Sylla entre dans la carrière et, en 107 avant J.C., il est élu questeur. Il rejoint l'armée du général Marius en Afrique où, en qualité de légat, il fait preuve d'une grande habileté, entre espionnage et diplomatie. Il mène notamment des négociations secrètes qui permettent de mettre la main sur Jugurtha de Numidie, ennemi juré de Rome, qui s'était mis à l'abri en Maurétanie. Si Marius a mené la campagne, tout le mérite de la victoire en revient à Sylla, ce que le général a du mal à supporter. Sylla part ensuite en Gaule, toujours aux côtés de Marius, où il combat les Cimbres et les Teutons qui ont envahi le territoire et menacent Rome. Il y fait prisonnier le général Tectosages Copillus et se distingue à nouveau. Pourtant, indifférent à sa popularité naissante, il disparait ensuite de la vie publique et retourne à ses débauches et sa vie dépravée, jusqu'en 93 avant J.C.. Il devient alors préteur puis propréteur de Cilicie. Il y conclut un traité de paix avec les Parthes, augmentant son prestige. Une petite anecdote, symptomatique du charisme de Sylla, vaut la peine d'être racontée : l'ambassadeur Parthe, chargé de négocier le traité, accepte de s'asseoir sur un siège plus bas que celui de Sylla, comme s'il devait adresser une supplique à un supérieur. Il sera plus tard mis à mort par son Roi...


                                        Lorsque Sylla revient à Rome, il divorce de sa troisième épouse et se remarie avec Caecilia Metella, la fille d'un puissant sénateur. Pendant tout ce temps, un ardent défenseur du parti des Populares n'a cessé d'accroître son influence et sa puissance, au point de causer de vives inquiétudes aux Optimates... Cet homme, c'est Marius ! Et le mariage de Sylla donne des idées aux Sénateurs et aux aristocrates, qui commencent à voir en lui un possible recours... (Pour plus d'informations sur l'opposition populares / optimates, voir l'article sur les Gracques, par ici.)

                                        La guerre sociale éclate en 91 avant J.C., et Sylla rempile dans l'armée... encore une fois sous les ordres de Marius. A nouveau, il fait merveille, tant sur les champs de bataille - il s'empare de Stabies et achève de soumettre le Samnium - que dans les tractations et les négociations - il conclut une alliance avec les Marses. Grâce à ce succès, il est nommé consul en 88 avant J.C., et le Sénat lui confie la guerre contre le redoutable Mithridate VI, roi du Pont, pour le contrôle des cités grecques d'Asie mineure. Mais c'est compter sans Marius, qui n'apprécie pas du tout de voir son rival chargé d'une guerre sur laquelle lui-même comptait pour redorer son blason et soigner son image... Marius manœuvre avec l'aide de Publius Sulpicius Rufus, tribun de la plèbe : celui-ci lève une armée privée, et forme ainsi ce qu'il appelle lui-même un "Anti-Sénat". Cet Anti-Sénat décrète que le commandement de la campagne du Pont doit revenir à Marius, et tente de faire pression sur les véritables sénateurs. Ceux-ci finissent par céder.

                                        Sylla est déjà en route pour l'Orient, et il ne compte pas déposer son commandement au profit de Marius ! Aux grands maux les grands remèdes : il en appelle à ses soldats et rebrousse chemin, afin de marcher sur Rome à la tête de son armée. Les partisans de Marius attaquent ceux de Sylla et vice-versa. Sylla sort vainqueur de la lutte, et fait déclarer Marius, Rufus et leurs soutiens hors-la-loi : la tête tranchée de Rufus est exposée sur les rostres. Quant à Marius, il prend la fuite et gagne l'Afrique.

Marius en exil. (Via wikipedia.)

Mithridate VI, roi du Pont.
Débarrassé des gêneurs, Sylla reprend sa route. Entre temps, Mithridate a profité de la confusion à Rome pour annexer la  Grèce. Le 1er Mars 86 avant J.C., notre général romain récupère Athènes, qui tombe après un long siège : c'est un véritable massacre. Sylla livre la ville vaincue à ses soldats, qui n'épargnent personne : on raconte que, sur la place du marché couvert, la tuerie était telle qu'on avançait avec du sang jusqu'aux chevilles. Après avoir repris le port du Pirée, l'armée romaine marche à la rencontre de celle de Mithridate, dans la plaine d'Orchomène. Les légionnaires sont tout d'abord mis en difficulté. Mais Sylla, les voyant se replier, se lance dans la bataille en s'écriant : "A moi Romains la gloire de mourir ici ! Vous, si l'on vous demande où vous avez abandonné votre général, n'oubliez pas de répondre : à Orchomène ». Galvanisés, les Romains reprennent le dessus, et le Roi du Pont est écrasé. Sylla remporte une victoire éclatante, grâce à laquelle il reçoit le titre d'Imperator. Pressé d'en finir, il négocie avec Mithridate un traité : celui-ci conserve son royaume en échange de 200 talents, et de 80 navires chargés d'acheminer les troupes romaines vers l'Italie. En bonus, Sylla récupère encore 20 000 talents de la province d'Asie, avant de rentrer à Rome.

                                        A Rome, justement, les choses ne sont pas au mieux : le consul Cinna s'est rebellé contre le Sénat, et Marius a saisi l'occasion pour revenir de son exil forcé. Il a fait mettre à mort plusieurs sénateurs, s'est fait élire consul pour la septième fois (87 avant J.C.), et Sylla a été déclaré hors-la-loi. Hélas pour lui, Marius n'a guère le temps d'en profiter puisqu'il meurt subitement, 17 jours après le début de son consulat.

Sylla attaquant Rome. (Illustration : Granger.)


                                        En 85 avant J.C., lorsque Sylla débarque à Brindes, il doit donc faire face aux partisans de Marius, les marianistes, emmenés par Cinna, qui détiennent toujours le pouvoir à Rome. C'est la deuxième guerre civile, au cours de laquelle les marianistes lèvent la bagatelle de 6 armées ! Et Sylla les écrase toutes, les unes après les autres. La dernière armée vaincue est constituée d'alliés italiens, les Samnites. Les survivants, désarmés, sont parqués comme du bétail dans le Cirque. Puis, Sylla convoque les sénateurs et commence son discours... tandis que les prisonniers sont massacrés, leurs hurlements résonnant dans toute la ville. Sylla lance alors aux Sénateurs terrorisés : "Ne prêtez pas attention à ce brouhaha : j'ai donné l'ordre de châtier les criminels." Je crois que si j'avais été sénateur, j'aurais été légèrement affolée, moi aussi...

Sylla dictateur.
Dans la foulée, Sylla se fait élire dictateur par les comices, pour une durée indéfinie, à partir du 1er Décembre 82 avant J.C. Il s'empare ainsi du pouvoir, en toute légalité. C'est à partir de ce moment là que Sylla prend le surnom de Felix - le chanceux - car il assure être protégé par les Dieux. Pendant ce temps, ses fidèles soldats ne sont pas en reste, et ils assassinent joyeusement toute personne qu'ils suspectent de vouloir s'opposer à leur général. Sylla en profite pour organiser une gigantesque épuration, en publiant (proscrire) la liste de tous ceux qui peuvent être éliminés en toute légalité : ce sont les proscriptions. Concrètement, lorsque votre nom apparaît sur cette liste, cela signifie que n'importe qui peut vous tuer en toute impunité, et recevoir en récompense la moitié de vos biens. On imagine aisément les dérives : la jalousie, l'envie, la vengeance ou simplement l'avidité conduisent à des dénonciations. Rome plonge dans la terreur la plus absolue, chacun se méfie de son voisin, et les assassins s'en donnent à cœur joie. De nombreux Syllaniens bâtissent leur fortune en récupérant celle des proscrits : parmi eux, un certain Crassus, qui deviendra l'homme le plus riche de Rome. Et en parlant de vieilles connaissances, figurez-vous que le neveu par alliance de Marius, désigné sur la liste des proscrits, doit fuir Rome. Son nom ? Caius Julius Caesar... (Dont Sylla dira, en réponse à ceux venus lui réclamer sa clémence : "Vous êtes vous-mêmes bien peu avisés de ne pas voir en cet enfant plusieurs Marius.") Au final, on estime à 5000 le nombre total de victimes.

                                        Citons le cas du fils d'un affranchi, accusé d'avoir caché l'un des proscrits. Condamné à mort, il est conduit au supplice lorsque Sylla passe dans la rue. L'homme l'interpelle, le suppliant de l'épargner : "Ne te souviens-tu pas ? J'habitais au premier étage, et payais 2000 sesterces. Tu habitais au rez-de-chaussée et en payais 3000." Sylla ne scille pas mais rétorque : "Alors, tu apprécieras la roche Tarpéienne : tu n'auras pas de loyer à payer, et la vue est imprenable."

                                        Toute opposition écartée, Sylla peut alors se consacrer à la réforme de la république. Il tente de restaurer le pouvoir du Sénat et fait adopter plusieurs mesures à cette fin. Par exemple :
  • Il double le nombre de Sénateurs, le portant à 600.
  • Il leur réserve l'initiative législative, ôtant aux tribuns de la plèbe le droit de proposer des lois
  • Ces mêmes tribuns sont désormais limités à une seule mandature
  • Il confère aux magistrats sortant la dignité de sénateur
  • Il limite les droits des consuls et des préteurs à des fonctions civiles en Italie et leur permet en contrepartie de devenir, en sortie de charge , proconsul ou propréteur de province sur désignation du Sénat
  • Il distribue des terres aux vétérans et supprime les distributions gratuites de blé aux citoyens pauvres, afin de mettre fin à l'exode rural.

                                        En Juin 81 avant J.C., Sylla abdique la dictature, mais il conserve l'imperium et obtient un second mandat de consul, au terme duquel il démissionne de toutes ses fonctions. En 79 avant J.C., jugeant avoir accompli sa mission, Sylla se retire de la vie politique et s'installe à Cumes, avec sa cinquième épouse, une jeunette de 25 ans nommée Valeria. Il meurt un an plus tard. Selon Plutarque, il aurait succombé à une phtiriase, dévoré par les poux. En réalité, il aurait vraisemblablement succombé à une hémorragie digestive consécutive à un ulcère de l'estomac.

                                        Si les Romains sont sous le choc après l'annonce de la mort soudaine du dictateur, ils sont divisés en ce qui concerne ses obsèques. Parmi les Sénateurs, nombre d'entre eux jugent qu'il ne devrait pas avoir droit aux honneurs dus à son rang, du fait des proscriptions sanglantes. Mais Pompée tape du poing sur la table, et exige des funérailles dignes du défunt dictateur : il sera inhumé sur le Champ de Mars, lieu de sépulture des anciens rois. Sylla avait rédigé lui-même son épitaphe :

"Jamais nul ne fit plus de bien que lui a ses amis;
jamais nul ne fit plus de mal que lui a ses ennemis" 


Ainsi vécut et mourut Lucius Cornelius Sulla. Brillant général, doublé d'un diplomate hors pair, aux méthodes parfois très contestables. Son nom restera à jamais terni par les flétrissures des proscriptions et des actes de cruauté dont il fit preuve durant les guerres. Victorieux lors de la première guerre civile, cet homme désintéressé, dénué d'ambition personnelle, s'efforça de restaurer la vieille république aristocratique romaine alors à l'agonie. Sans comprendre - et c'est bien là son drame - qu'il ne faisait que lui  porter un coup fatal, ouvrant la voie de la dictature à Jules César, et précipitant l'instauration de l'Empire...




                                        Une dernière petite anecdote pour la route : le général Archélaos, voyant Sylla et son armée se lançant à l'assaut du Pirée, se serait exclamé : "Ils sont fous, ces Romains !" (Théodore Reinach, "Mithridate" - d'après Appien d'Alexandrie. Via www.luciuscorneliussylla.fr) Euh, ça ne vous rappelle rien ?!


 Pour plus d'informations sur Sylla, je vous invite à consulter le remarquable site internet qui lui est entièrement consacré, et auquel je me suis beaucoup référée pour cet article  : www.luciuscorneliussylla.fr

mercredi 15 août 2012

Mens sana in corpore sano : médecine et Antiquité romaine.

                                        Auguste qui souffrait de maux de ventre ; Caligula qui délire, atteint de fièvre ; Claude, boiteux et avec des difficultés d'élocution ;  Claude II le Gothique mourant de la peste ; la tuberculose ayant raison de Constantin III ; et l'apoplexie de Trajan... On pourrait continuer longtemps, car les Empereurs romains ne font pas exception : ils ont beau être divinisés après leur mort, ils doivent souffrir les mêmes maux que le commun des mortels durant leur existence terrestre. Et les Romains, en général, ne sont évidemment pas épargnés par les maladies et les accidents.

                                        Pourtant, on peut affirmer sans le moindre doute que les conditions d'hygiène, à Rome, sont excellentes comparées à celles qui existent dans d'autres civilisations antiques ; elles sont même nettement supérieures à celles du Moyen-Âge. L'importance de l'eau chez les Romains en est la cause directe : eau propre distribuée dans l'ensemble de l'Urbs, réseau d'évacuation des eaux performant, engouement pour les thermes... Une bonne façon d'éviter bien des bactéries et des virus. Il n'empêche : l'espérance de vie est considérablement plus courte dans l'Empire romain - environ 40 ans, contre 30 au Moyen-Âge  - qu'à notre époque, même s'il convient de nuancer. En effet, si la population moyenne vit moins longtemps que nous, certains Romains atteignent des âges plus que respectables : Caton l'Ancien fête ses 85 ans, et l'Empereur Gordien est octogénaire lorsqu'il se suicide. Mieux : on connaît l'exemple d'un centenaire, qui a servi dans la légion ! Mais ce sont des exceptions, et la majeure partie des Romains doit faire face à la maladie, aux agressions, aux accidents, etc. Tous égaux devant Charon, je vous dis !

Caton l'Ancien.

                                        Alors, qu'en est-il de la médecine de l'époque ? Tout d'abord, il faut savoir que les médecins sont Grecs. Oh, ce n'est pas à proprement parler une règle, et de rares Romains s'aventurent à pratiquer la médecine. Mais ils ne sont pas pris au sérieux : non, pour les Romains, un bon médecin est forcément Grec ! Ou Juif, à la rigueur... Ils font autorité. Pourtant, ce sont souvent des esclaves ou des affranchis, sans aucune formation, qualification ou éducation : le premier Grec venu peut se proclamer médecin. Vous vous doutez bien que, dans ces conditions, les charlatans pullulent. Certains sillonnent l'Empire pour vendre toute sorte de "potions miracles", au mieux inefficaces, au pire carrément dangereuses. Et ce, malgré la Lex Aquilia (286 av. J.C.) qui prévoit de sévères sanctions contre les médecins peu scrupuleux. Parmi eux, le plus célèbre est sans doute Asclépiade de Bithynie, ami de Cicéron et de Crassus : homme de bon sens, il préconisait surtout une bonne hygiène de vie, basée sur la diète et l'exercice physique. On lui attribuait quand même la résurrection d'un homme conduit à son bûcher funéraire ! Mais Pline l'Ancien voit surtout en lui un beau parleur, capable d'embobiner son auditoire...   Sa renommée sera éclipsée par celle d' Antonius Musa, lequel sauva la vie d'Auguste, en 23 avant J.C.,  en lui administrant des bains froids. En signe de reconnaissance, Auguste l'autorisa à porter l'anneau d'or des chevaliers et exempta d'impôts tous les médecins, à qui César, en son temps, avait donné le droit de Cité.

Antonius Musa.

                                     Nous avons évoqué les escrocs, mais ceux-ci n'ont pas l'apanage de la profession, et il existe de nombreux praticiens sérieux et reconnus. Eux, par contre, ont suivi une formation débutant généralement à 16 ans et d'une durée de 4 ans (bien que Galien ait étudié 12 ans !) L'enseignement pouvait être public (dans des écoles) ou privé (auprès d'un maître prenant un apprenti) Ils y apprennent la pharmacologie, la toxicologie, y pratiquent la vivisection et la dissection. Parmi les praticiens établis, citons Aulus Cornelius Celsus, qui écrit un traité de médecine sous le règne de Tibère (De Re Medica), et différencie plusieurs écoles de médecine :

  • Les empiristes, qui choisissent les remèdes en se fondant sur l'expérience plutôt que sur les causes des maladies ;
  • Les méthodistes, qui adaptent les traitements aux types de maladie;
  • Les dogmatiques, qui acceptent sans poser de questions les explications des pathologies données par les anciens Grecs, dont Hippocrate.

Aulus Cornelius Celsus.


Romains adeptes du "Mangez, bougez !"
Il ressort par ailleurs de l'ouvrage de Celsus que les médecins romains, à l'instar de ce brave Asclépiade, étaient parfaitement conscients de l'importance d'une bonne alimentation et de l'exercice physique (5 fruits et légumes par jour !), et la prévention des maladies était plus facile qu'une éventuelle guérison. Cependant, les médecins connaissent et peuvent identifier de nombreuses maladies, qu'ils parviennent souvent à soigner grâce à leurs prescriptions. Celles-ci consistent en des décoctions d'herbes, des cataplasmes, des saignées, etc. Les médicaments se présentent généralement sous forme de petits blocs, estampillés par leurs fabricants. Par contre, il leur arrive également de se planter dans les grandes largeurs... Comme aux plus beaux temps de Molière, la saignée est souvent considérée comme la Panacée. Et ne parlons pas des infections consécutives aux opérations chirurgicales, déjà largement pratiquées, mais évidemment sans anesthésie.


Intruments médicaux - Musée de Merida. (Photo Roberto Pastrana)


                                        Il y aussi des progrès à faire en anatomie. Ce n'est pourtant pas faute de faire preuve d'initiative : Celsus propose qu'au lieu d'examiner un cadavre, on étudie les entrailles d'un gladiateur blessé, afin d'examiner le fonctionnement d'un homme en vie. Cicéron parle même de dissections effectuées sur des criminels vivants... Autre médecin célèbre, Claudius Galenus (connu sous le nom de Galien de Pergame) a publié un imposant ouvrage en Grec, "Des facultés naturelles", où il tire des déductions de ses observations cliniques. Malheureusement, il commet de grosses erreurs - par exemple en situant le centre de la circulation sanguine dans le foie.

                                        Comme aujourd'hui, il existe des médecins généralistes, et des spécialistes. Ceux-ci se différencient selon le traitement apporté (herboristes, hydrothérapeutes, diététiciens...) ou le type de pathologies traitées (gynécologues, dermatologues, etc.) Les Gaulois étaient notamment des oculistes réputés : les affections ophtalmiques étaient très fréquentes dans l'Antiquité, et elles étaient soignées à l'aide de collyres, que les oculistes préparaient eux-mêmes. Ils pratiquaient déjà des opérations de l'oeil, comme celle de la cataracte. Les femmes ne sont pas absentes : ce sont souvent des sages-femmes, mais elles se spécialisent aussi en gynécologie ou sexologie, et suivent le même cursus que les hommes.

Oculiste examinant un malade. (Museo della civita romana. Photo The Bridgeman Art Library.)


                                        Les médecins aisés exerçaient en cabinets médicaux ; s'ils ne possédaient pas d'officine, ils se cantonnaient aux visites à domicile et était appelé clinici. D'autres encore, les circulatores, étaient des médecins ambulants, consultant lors des rassemblements tels que les foires ou les marchés. 

                                        Et le commun des mortels, dans tout ça ? En dépit de l'existence de l'ancêtre de notre sécurité sociale -  grâce à laquelle les plus pauvres ne payaient pas le médecin, embauché par l’État, qui se déplaçait dans les quartiers défavorisés - la plèbe n'avait pas toujours accès aux soins de santé. Et malgré une bonne hygiène de vie et une alimentation correcte, elle n'était pas à l'abri de maladies mal soignées, de fractures non réduites, etc. Elle se tournait le plus souvent vers les charlatans évoqués plus haut, ou vers les rites de guérison. Il existait ainsi en Gaule de nombreuses sources d'eau chaude, où se rendaient les malades en quête de guérison, en échange d'offrandes à l'esprit du lieu. Certains de ces rites sont assez étonnants : on croyait par exemple que la salive canine possédait des vertus thérapeutiques,  et certains temples abritaient des chiens, à qui l'on faisait lécher les blessures des patients ou les yeux des aveugles.


Un fidèle compagnon, qui a plus d'une utilité... (Mosaïque de Pompéi.)

                                        De manière plus générale,  les Romains sont toujours demeurés méfiants vis-à-vis de la médecine, à laquelle beaucoup ne croyaient tout simplement pas. Caton, par exemple, était persuadé qu'on pouvait tout soigner avec du chou et du vin. Les praticiens étaient souvent l'objet de moqueries, et leurs compétences pour le moins mises en doute. Je ne résiste pas au plaisir de vous rapporter les propos de mon ami Pline l'Ancien et son "Histoire Naturelle" (que ferais-je sans lui ?!!), qui assimile la médecine à  " des paroles vides d'intellectuels Grecs", et explique que les docteurs ne sont jamais d'accord sur un diagnostic, et qu'ils avancent une chose un jour pour soutenir son contraire le lendemain... Mais selon lui, les charlatans doivent leur succès à la crédulité du peuple. Il n'en reste pas moins que Molière, dans son "Malade Imaginaire", n'a rien inventé !


Énée, blessé, soigné par un médecin. (Fresque de Pompéi.)

dimanche 12 août 2012

L'Imperium.

                                        Il y a un mot qui revient fréquemment dans certains de mes billets : je n'ai pas compté, mais je pense que j'ai dû l'écrire au moins une dizaine de fois depuis que je tiens ce blog. Ce mot, c'est : imperium. Alors, c'est bien gentil de vous balancer comme ça que "Untel est détenteur de l'Imperium", mais si je ne précise pas en quoi consiste, justement, l'Imperium, je pourrais tout aussi bien vous affirmer que le dénommé Untel est détenteur du Scrountch : vous ne seriez pas plus avancé. Donc, histoire de clarifier tout ça, voyons donc ce qu'est l'imperium.

                                        L'imperium, c'est la puissance publique. Vous me direz qu'on n'en sait pas plus... Concrètement, "imperium" signifie "commandement militaire" ou "autorité suprême". Cette notion est vraisemblablement d'origine étrusque (encore eux !) et, dans l'Antiquité romaine, elle s'est d'abord appliquée aux Rois, et plus particulièrement à leur pouvoir militaire. Ensuite, sous le République, l'imperium était conféré aux magistrats supérieurs, à savoir les dictateurs, les consuls et les prêteurs - ainsi que les proconsuls, détenteurs dans leur province d'un imperium proconsulare leur conférant pouvoirs civil et militaire. Il était détenu pour une année et se transmettait, à la fin de chaque magistrature, de consul à consul, de prêteur à prêteur, etc. Il n'y avait donc jamais de vacance. et, en cas de conflit ou problème, tout était clair : celui qui possédait l'imperium faisait autorité.

                                        On distinguait deux types d'imperium :

  • l'imperium urbi, qui s'exerçait jusqu'à un mille autour de Rome,
  • et l'imperium militiae, qui s'exerçait hors des limites de la ville.

Dans les deux cas, il englobait des actes civils et militaires. Ainsi, le magistrat porteur de l'imperium avait le pouvoir de contraindre tout citoyen à exécuter ses ordres, et pouvait infliger les peines prévues en cas d'infraction. Cette capacité à punir était symbolisée par les faisceaux de verges liées autour d'une hache, portées par les licteurs, en nombre variable (24 pour le dictateur, 12 pour le consul, par exemple) précédant tout détenteur de l'imperium lors de ses déplacements publics.

Licteurs aux Grands Jeux Romains de Nîmes 2012.


Faisceaux, en façade du Théâtre de Marcellus. (Photo antmoose.)

 La plupart du temps, l'imperium se rapportait surtout aux actes militaires, le pouvoir de commandement d'une armée étant généralement confié à un consul. L'imperium était octroyé pour une durée limitée, et à divers degrés selon le rang et l'expérience du récipiendaire.


Consul précédé des licteurs.



                                        Sous la République, il était possible de le prolonger dans des cas exceptionnels. Pompée et César, par exemple, se firent renouveler l'imperium pendant plusieurs années consécutives. D'où, d'ailleurs, l'une des origines de la guerre civile : les deux hommes étaient à la tête d'une armée, puisqu'ils disposaient tous deux d'un imperium, et aucun des deux n'était prêt à le déposer... Lorsque Auguste réforma les institutions, transformant la République en un principat, il se fit octroyer en 23 avant J.C. l'imperium proconsulare, étendu à tout l'Empire, avec la possibilité de le transmettre à ses représentants ou légats. Ceci lui conférait un pouvoir quasi absolu sur toute l'organisation militaire, judiciaire et administrative, sur l'ensemble du territoire. Afin de lui accorder une distinction supplémentaire, le Sénat qualifia même le titre d' "imperium majus", grand imperium. Après Auguste, tous les empereurs recevront ce même imperium à vie, et il deviendra un titre sous Vespasien. L’attribution de l'imperium conférant de fait l'autorité absolue, le sens du terme "Imperator" évoluera petit à petit, jusqu'à ce qu'il recouvre l'acception du mot Empereur. Et de même, l'Empire romain correspond à l' "Imperium romanum" - le territoire soumis à l'autorité de Rome.


Enfin, je signale également que "Imperium" est un formidable roman de Robert Harris, dans lequel Tiron, esclave de Cicéron, raconte l’ascension politique de son maître, en pleine conjuration de Catilina : véritable thriller politico-judiciaire, doublé d'une réflexion sur le pouvoir, parfaitement documenté et admirablement écrit. Lecture fortement recommandée !

"Imperium" de Robert Harris - Éditions Pocket - 7.60 € - Lien ici.


mercredi 8 août 2012

Statues de l'Antiquité : couleur ou noir et blanc ?


"Ma vie est un prodige et un tissu de calamités : Junon et ma beauté en sont la double cause, Plût au ciel que ces traits, comme les couleurs d'une statue, pussent être effacés et devenir difformes !"
(Euripide, Hélène.)

                                        Si je vous demande ce qu'évoque pour vous l'Antiquité, sans doute une multitude de noms, de mots et d'images vous viendront-ils à l'esprit : la mythologie gréco-latine, Périclès, Socrate, Romulus, Jules César, l'Empire romain, la guerre de Troie, le Colisée... Que sais-je encore ? Mais je suis prête à parier que bon nombre d'entre vous auront à l'esprit le Parthénon d'Athènes. Ce temple majestueux, se détachant dans sa blancheur lumineuse sur le ciel d'azur, resplendissant au soleil méditerranéen : voilà sans nul doute l'un des symboles de l'Antiquité. Et, tout comme pour les statues, cette couleur - ou plutôt cette absence de couleur - cette blancheur, est étroitement lié à l'idée que nous nous faisons de l'art et de l'architecture antique.

Le Parthénon.

                                        Or, il apparaît clairement que nous avons tort : les statues de l'Antiquité n'étaient pas laissées vierges, mais peintes dans des couleurs vives et exubérantes que ne renierait pas Andy Warhol et qui feraient presque passer les œuvres du Douanier Rousseau pour des gribouillages de dépressif... Aujourd'hui, de nombreux archéologues se penchent sur le sujet, comme par exemple Ivy Nguyen, Stephen Fine, ou encore Vinzenz Brinkmann et Ulrike Koch-Brinkmann. (auxquels la chaîne Arte a consacré il y a peu un documentaire passionnant, "Les Dieux Polychromes de l'Antiquité", à revoir ici.)

Vase du Met., représentant un artiste peignant une statue.
Lorsque des sculptures antiques sont découvertes, elles apparaissent dans leur pureté toute virginale, les siècles écoulés ayant finalement eu raison de la peinture, effaçant les couleurs et rendant les statues à cette blancheur éburnéenne à laquelle nous sommes habitués. Il y a longtemps qu'on sait pertinemment que ces œuvres - ou du moins une partie d'entre elles - étaient peintes : le Metropolitan Museum de New York possède un vase datant de 360 - 350 avant J.C., montrant un homme en train de peindre une statue d'Héraclès. Pourtant, on a longtemps préféré conserver des sculptures en l'état, sans peinture : d'une part, on craignait d'endommager l'original et, d'autre part, on ignorait à l'époque quelles étaient exactement les couleurs employées. Même lorsqu'il restait des traces de couleur, celles-ci, passées à cause des intempéries, du temps, etc. ne permettaient pas de déterminer avec précision les nuances d'origine. Mais aujourd'hui, les progrès de la science se mettent au service de l'art, et les chercheurs peuvent ainsi établir, grâce à diverses techniques, l'apparence qu'avaient réellement les statues polychromes de l'antiquité. Mais comment procède-t-on ? Comment retrouve-t-on les couleurs d'origine, leur intensité ? 

Musée de Carlsberg - observation d'une statue au microscope. (Photo Carlsberg Glyptotetek.)

                                       Étonnamment, retrouver ces traces, ces couleurs perdues, semble d'une simplicité évangélique : il suffit d'éclairer la statue à l'aide d'une lampe. Cette technique, appelée "lumière rasante", est utilisée depuis longtemps. On place une lampe de sorte que le faisceau lumineux soit quasiment parallèle à la surface de l'objet étudié. Sur des peintures, le procédé révèle les traces de pinceau, de sable et de poussière. Sur des statues, l'effet est plus subtil : il est impossible de mettre en relief les coups de pinceau, mais il se trouve que les différentes couleurs résistent plus ou moins bien à l'outrage du temps... L'érosion de la pierre permet ainsi de tracer un contour - une sorte d'image fantôme. De plus, les zones à peindre étaient bien souvent délimitées au couteau, méthode qui a laissé des traces sur la pierre.


Traces de peinture, vues au microscope, de l’œil gauche sur une statue Grecque. (Photo Leica.)

                                        Les rayons ultraviolets fluorescents (XRF), sont également employés pour discerner ces traces, en rendant visibles des résidus de pigments, imperceptibles à l’œil nu ou même au microscope : de petits fragments organiques résiduels brillent sous les ultraviolets, permettant de tracer les contours de façon encore plus précise.


Ivy Nguyen utilise les XRF pour déceler les traces de couleur. (Photo museum.stanford.edu)

                                        Une fois les contours mis en évidence, on se heurte à un autre problème : comment déterminer quelles étaient les couleurs utilisées sur la sculpture ? Quand bien même il resterait à la surface des traces patentes de pigments, rien ne prouve que la couleur n'ait pas été altérée au cours des siècles, et il n'est pas certain qu'il s'agisse de la couleur d'origine... Une fois encore, la science vole au secours des chercheurs.

Traces de pigments bleus sur une statue de Sphinx. (Photo Carlsberg Glyptotetek.)

                                        Les infrarouges et la spectroscopie aux rayons X  apportent la réponse. La spectroscopie se base sur l’absorption des ondes par les atomes, ceux-ci réagissant différemment selon la matière qu'ils composent : ainsi, la différence d'absorption des longueurs d'ondes permet de déterminer quelle substance est présente à la surface. Les infrarouges, quant à eux, mettent en avant les composés organiques comme les roches et les minéraux. En associant ces deux techniques, on peut définir les produits utilisés et, donc, les couleurs de l'époque.  En effet, on sait que les différentes couleurs étaient obtenues grâce à des pigments, produits à partir de substances organiques et inorganiques. Mieux : on les connaît grâce aux écrits de l'époque, et notamment à l' " Histoire Naturelle" de Pline l'Ancien. Voici quelques exemples :

  • Le cinabre, sulfure de mercure donnait un pigment minéral rouge, très apprécié mais assez cher;
  • L'ocre, une terre contenant de l'oxyde de fer, donnait des teintes allant de l'orange au brun-rouge;
  • Le tétroxyde de plomb donnait également du rouge;
  • La laque de garance alizarine, tirée de racines végétales, donnait un rouge tirant sur le rose;
  • L'orpiment et le réalgar, sulfures jaunes d'arsenic minéraux, donnaient... du jaune;
  • L'azurite, un minéral de cuivre, donnait du bleu. En le mélangeant à de la malachite, on obtenait des nuances de vert;
  • Le calcium, le silicium et le cuivre donnaient le "bleu égyptien" - le plus ancien pigment synthétique connu;
  • Le noir d'ivoire (ou noir d'os) et le "noir de vigne" sont des pigments organiques résultant de la carbonisation;
  • Le céruse, un carbonate de plomb, était un pigment synthétique blanc.

(source www.glyptoteket.com)


Aperçu de différents mélanges de pigments. (Musée archéologique de Nîmes.)

                                        Ainsi, les techniques expliquées ci-dessus, associées à bien d'autres moyens scientifiques, permettent-elles de déterminer de quelles couleurs était peinte une sculpture aujourd'hui complètement décolorée et vieille de plus de 2000 ans...

                                        Mais toutes les statues de l'antiquité étaient-elles peintes ? Difficile de le dire, mais on sait cependant que c'était le cas d'une bonne partie d'entre elles...  A nos yeux, ces statues polychromes, aux couleurs vives, ont quelque chose de déconcertant. Mais sachez bien que, sans cette explosion de teintes chaudes, les statues paraissaient nues et carrément laides aux artistes et amateurs d'art de l'Antiquité !

                                        Le Dr. Fine, de son côté, a illustré sa thèse par l'étude de deux statues en particulier. L'une d'elle représente l'empereur Caligula. La version peinte, qu'il a recréée, est un exemple frappant de ce que la couleur peut apporter, conférant au modèle une profondeur, une humanité bien éloignée de la froideur du marbre blanc.

Caligula, version monochrome...
... et polychrome.


                                        Toutes ces recherches ont permis d'organiser des expositions présentant la reconstitution des œuvres de l'Antiquité, telles que les Grecs et les Romains les connaissaient. Reste que le débat est ouvert : faut-il présenter les statues peintes, comme elles l'étaient à l'origine, ou au contraire en conserver cette image de marbre
blanc ? Le documentaire présenté par Arte pose la question, et on est loin d'une réponse unanime... L'archéologue Johann Joachim Wincklemann (1717-1768) déclarait quant à lui : "la couleur ne doit représenter qu'une part mineure dans la considération de la beauté." Ce n'est pas l'opinion de Colin Cunnigham, par ailleurs auteur d'un essai passionnant, "The Parthenon Marbles" (voir ici) : "Personnellement, j'aime admirer des reconstitutions peintes de statues anciennes, parce que cela me rappelle à quel point les canons occidentaux et mes propres préférences artistiques sont des constructions. Je suis sûr que les Grecs et les Romains trouveraient bizarre que les cultures postérieures aux leurs aient laissé leur sculptures blanches et sans fioriture. Le plus drôle, c'est que nous avons continué à créer des sculptures dépouillées et sans peinture pendant des siècles, tout ça au nom du classicisme !"

Statue d'Auguste, avant et après... (Travail des Brinkmann.)


                                        Et il n'a peut-être pas tort... Pendant des siècles, nous avons cru que ces sculptures antiques, dans la pureté et la clarté de leur marbre blanc, représentaient les canons de la beauté et, durant la Renaissance, ce sont précisément ces canons qui ont inspiré les artistes, qui tentaient de se rapprocher de cette esthétique dans leurs œuvres...  Imaginons un instant que la peinture des statues antiques ait été préservée lorsqu'elles ont été mises au jour. Considérons maintenant le David de Michel-Ange. Ou, plus proche de nous, le Penseur de Rodin... Ces œuvres auraient-elles alors été peintes ? Et dans ce cas, n'est-ce pas l'art tout entier qui en aurait été bouleversé ? Nous n'en saurons jamais rien, évidemment. Il nous reste seulement la possibilité d'imaginer, l'espace d'un instant, les conséquences qu'aurait pu avoir sur l'histoire de l'art la simple préservation de la peinture à la surface de quelques statues antiques... Le hasard, au bout du compte, en a décidé autrement. Mais je vous avoue que moi, ça me donne le tournis !

Archer perse devant le Parthénon. (Reconstitution des Brinkmann.)