jeudi 21 juin 2012

Les lampes à huile.

                                        Lors des derniers Jeux Romains de Nîmes, j'ai eu l'occasion d'assister à une démonstration de fabrication de lampes antiques, par François Civeyrel. L'homme est une mine d'informations sur ce thème qui, de toute évidence le passionne. Sans prétendre rivaliser avec lui, je me suis penchée sur la lampe à huile (Lucerna). Il m'arrive fréquemment de vous inciter à réagir si vous avez des corrections ou précisions à apporter : c'est encore plus vrai lorsque je découvre un sujet pour le traiter sur ce blog. Donc, commentaires et e-mails sont les bienvenus - plus encore que d'habitude ! 


Lampe à huile représentant une scène pastorale. (Photo : Rafael dp)

                                        Si les hommes ont façonné l'argile dès 10 000 ans avant notre ère, passant rapidement d’œuvres symboliques à des objets utilitaires, ce sont les phéniciens, pionniers dans l'art de la poterie et grands navigateurs, qui diffusent l'usage de la lampe à huile sur tout le pourtour méditerranéen. Ils importent leur production, et la fabrication devient ensuite locale, grâce aux artisans autochtones qui adaptent la technique aux matières premières disponibles sur place. C'est ensuite par l'intermédiaire des Grecs que les Romains adoptent la lampe à huile. Auparavant, ils s'éclairaient à l'aide de torches de bois résineux et de cordes enduites de cire.

Moule utilisé pour la fabrication. (Photo Sebastia Giralt.)

                                        Les premiers temps, la fabrication, artisanale, se fait à la main, selon la technique du colombin (boudin d'argile monté en spirale puis lissé). Puis, avec l'apparition du tour et des moules, on passe à une véritable production de série, les lampes pouvant désormais être copiées à l'envi. Certains n'hésitent d'ailleurs pas à "surmouler" les lampes existantes pour les reproduire et les revendre. De piètre qualité, ces contrefaçons grossières sont  vendues à moindre prix mais permettent une démocratisation de l'objet. Il faut dire que les œuvres originales, du moins au début, sont des objets de luxe et les potiers, considérés comme de véritables artistes, signent leur production. Si ce n'était certainement pas leur but, cette pratique permet aujourd'hui de dater et situer l'origine des lampes retrouvées lors des fouilles. La fabrication en série facilitant leur fabrication, les lampes à huile se diffusent à une plus large échelle et sont  exportées dans tout l'Empire. Des centaines d'ateliers voient le jour, comme en Provence, en Alsace ou dans l'Aveyron (des lampes provenant de cette région ont été retrouvées à Pompéi.) En Italie, les fabriques les plus réputées sont celles de Toscane : après le séchage, les céramiques sont enduites d'un mélange d'eau et d'argile leur conférant après cuisson un aspect vernissé. (céramiques sigillées) On a retrouvé certaines de ces lampes, comme celle du maître potier Caius Oppius Restitutus, jusqu'en Inde, à Pondichéry !


Lampe montrant Ulysse enivrant Polyphème. (Photo Mary Harrsch)

                                        Les lampes se composent d'un corps avec un bec, auquel les romains ajoutent, au-dessus du réservoir, un médaillon décoré (scènes de la vie quotidienne, scènes érotiques, épisodes mythologiques, animaux, etc.) percé d'un ou deux trous permettant le remplissage. Ils remplacent également la partie plane située à l'arrière de la lampe par une anse, facilitant la préhension de l'objet. Au début, ces lampes sont très simples, en argile commune, avec un bec triangulaire étroit et court, qui devient ensuite plus long, et enfin court et large.


Scène érotique sur une lampe à huile. (Photo Flickr clare-and-ben)

                                        Le combustible utilisé est d'origine végétale : si l'on privilégie l'huile d'olive, elle reste un produit extrêmement coûteux (car importée d'Espagne ou d'Afrique), et on peut lui préférer l'huile de sésame, de hêtre, de noix, de lin, de ricin. Ce choix varie également selon la production régionale : ainsi, dans le Nord de la Gaule, on utilise fréquemment l'huile de colza. Les gens du peuple se contentent d'huile de noix, moins chère, mais de mauvaise qualité : de faible pouvoir éclairant, elle produit une fumée épaisse qui noircit murs et plafonds et dégage une odeur lourde et désagréable. Mais en rajoutant du sel, on évite la surchauffe de l'huile et on améliore la clarté de la flamme. Une quantité d'huile raisonnable permet aux Romains de s'éclairer pendant deux heures et demi, avec une lumière équivalente à celle d'une veilleuse. La mèche, quant à elle, est fabriquée avec de fines fibres végétales (Pline l'Ancien, dans son "Histoire Naturelle", cite le rouvre, le lin, le jonc et le bouillon blanc surnommé "herbe lucernaire") que l’on introduit par le bec.


Lampe en bronze à l'effigie de Jupiter. (Photo Mary Harrsch)

                                     L'extension de l'Empire permettant la conquête de nouveaux territoires regorgeant de matières premières, apparaissent alors des lampes en bronze, en airain, en argent, en marbre, en or... Leur prix est évidemment très élevé, et elles ne représentent qu'une faible partie des objets retrouvés. Elles sont rares et réservées aux nobles ou riches commerçants. De manière générale, la lampe à huile reste un objet de luxe pour les plus pauvres, et les fouilles archéologiques témoignent du fait que certaines, sans aucune trace de suie, n'ont jamais été utilisées autrement que comme objet décoratif. Juvénal, dans ses Satires, explique ainsi qu'il n'a d'autre lumière dans les ténèbres que la clarté de la lune ou celle d'une lampe à un seul bec dont il économise la mèche.

Lampe en or. (Photo Mary Harrsch)




Lampe en forme de masque comique. (Photo Mary Harrsch)
 Même pour les chanceux qui ont les moyens de s'éclairer à l'aide de lampes, il est courant de posséder plusieurs exemplaires en terre, et un seul en métal. On y veille particulièrement : l'une de ces lampes a été retrouvée à Pompéi, soigneusement rangée dans un coffre. On les utilise fixées sur des trépieds, sorte de torchères comprenant un pied et un socle.  En parallèle, les lampes sont de plus en plus ouvragées, et les formes sont souvent originales.

Lampe à deux becs. (Photo Mary Harrsch)
Certaines, comportant plusieurs étages et munies de dizaines de bec, sont posées sur des lustres ou des candélabres, et forment de grandes illuminations. Si elles ont toujours un rôle utilitaire (protégées par des peaux tendues, certaines peuvent même servir en extérieur), elles acquièrent désormais une fonction symbolique : allumées aux fenêtres et aux portes, elles annoncent un heureux événement ou le décès d'un proche, et la flamme a valeur de présage pour les superstitieux.




Lampe offerte pour le nouvel an. (Photo Paul Garland)
Cadeau très prisé, la lampe à huile est offerte en étrennes à l'occasion du nouvel an. Elle est alors décorée d'une Victoire ailée tenant un bouclier. Elle accompagne également l'homme lors de sa mort, éclairant son passage dans l'au-delà : les romains les plus riches demandent par testament qu'un parent ou un esclave entretienne une lampe allumée en permanence dans leur sépulcre.  On a également retrouvé des lampes miniatures en terre peu cuites, à usage unique : ces lampes votives, notamment utilisées par des pèlerins, étaient destinées à la statue d'un dieu ou d'une déesse, afin de faciliter la réalisation d'un vœu. Enfin, la lampe éclaire les laraires réservées aux divinités domestiques vénérées dans chaque foyer.



Lampe représentant le Dieu-crocodile égyptien Sobek. (Photo Mary Harrsch)


Lampe avec symbole chrétien. (Photo Jim Forest)
Les Chrétiens reprendront à leur compte cette pratique païenne dès le IVème siècle, comme symbole de la lumière divine. Cependant, ils avaient déjà contribué au renouvellement des motifs représentés sur le médaillon. Persécutés, les premiers Chrétiens se réunissaient dans les catacombes - d'où l'utilité des lampes. Les plus anciennes s'ornent d'un poisson (symbole du christianisme) puis, en 313, lorsque l'empereur Constantin décrète la liberté de la pratique religieuse, d'autres décors apparaissent (l'apôtre Pierre à la proue d'un barque, la croix chrétienne, la croix de Saint André, le nom du Christ, etc.)

                                      Au Vème siècle, après le sac de Rome par Alaric, de nombreux Romains aisés émigrent vers l'Afrique du Nord, et en particulier à Carthage. De nouveaux centres de production s'implantent alors près de ceux déjà existants, permettant une nouvelle évolution des formes et des motifs. Mais nous avons déjà quitté l'Antiquité romaine pour sauter à pieds joints dans le Moyen-Age, et ce n'est plus de mon ressort...

Deux sites et un livre à vous recommander, si vous souhaiter quelques informations plus éclairantes (oui, je sais : elle était facile...) sur le sujet :


Le site du conseil des Musées de Poitou- Charente :
www.alienor.org/articles/lumantique

Le site de François Civeyrel : 
www.reproductions-antiques.com

 "Les lampes à huile" de Bertrand Mahot - Éditions Massin.

6 commentaires:

fabricant de lampes a huile a dit…


Votre nouveau blog "La Toge ET Le Glaive" est tout simplement extraordinaire , de toute beauté toutes mes félicitations, rares sont ceux qui arrivent a un si bon résultat dans la fabrication de lampes a huile

FL a dit…

Merci beaucoup pour ces compliments : ça me fait extrêmement plaisir - surtout qu'ils viennent apparemment d'un spécialiste des lampes à huile ! Et j'apprécie vraiment que vous ayez pris le temps de laisser un commentaire, c'est très gentil.

Francois Civeyrel a dit…

Bonjour,

Je découvre pas hasard votre blog, les photos qui illustrent l'article sont bien choisies, j'en découvre avec plaisir des nouvelles que je ne connaissait pas... mais on apprends tous les jours...

Merci de m'avoir cité en début d'article.

Cordialement.
François Civeyrel

FL a dit…

Merci beaucoup pour votre commentaire, et ravie que l'article vous ait plu ! D'autant que c'est après vous avoir rencontré lors des Jeux romains que j'ai eu envie de m'intéresser aux lampes à huile...

Et n'hésitez pas à vous manifester si vous avez des précisions ou corrections à apporter : l'avis d'un expert est toujours enrichissant.

Xavier Roulet a dit…

Bonjour et bravo pour votre article très intéressant. Je mène actuellement des recherches sur le sujet et je suis particulièrement intéressé par votre passage sur les huiles. Où avez-vous vu que les Romains utilisaient l'huile de sésame, de colza et de noix. Je l'ai lu plusieurs fois sans jamais réussir à trouver la source. Merci et bravo encore

FL a dit…

Bonjour,

Et d'abord, merci pour le commentaire. (Je me répète, mais j'aime bien remercier les gens qui prennent le temps de laisser un mot :-) ) En revanche, je crains de vous décevoir : concernant les huiles végétales utilisées, je tire les renseignements de livres sur le sujet et de visites de musées. Pas de textes antiques, donc. Mais je peux vous communiquer les références des bouquins en question - n'hésitez pas à m'envoyer un courriel.