dimanche 19 avril 2015

Publilius Syrus : auteur oublié, citations connues.


                                        Des auteurs latins, vous en connaissez : même si vous ne les avez jamais lus, les noms d'Horace, Ovide ou Virgile vous sont familiers. Il est pourtant un auteur latin dont vous n'avez sans doute jamais entendu parler... Et pourtant, vous le citez au cours de la conversation, sans même le savoir. Il se nomme Publilius Syrus (ou Publius Syrus), et il est à l'origine de nombreuses maximes qui, sous une forme plus ou moins fidèle, sont passées dans notre langage courant.

                                        Contemporain de Cicéron, cet esclave syrien (d'où le nom de Syrus) est emmené en Italie où son maître, séduit par sa beauté et son esprit, lui fait donner une éducation soignée avant de l'affranchir. Dès lors, Syrus prend le cognonem de son maître, Publilius, et se consacre au théâtre. Plus précisément, il s'attelle à la composition de mimes, comédies burlesques très appréciées des Romains, qui lui valent un vif succès. Sa renommée gagne rapidement toute l'Italie,  au point que Jules César le fait venir à Rome en 45 avant J.C., afin qu'il participe aux fêtes célébrant sa victoire sur l'armée de Pompée.

Scène de théâtre. (Pompéi - ©Archives Alinari, Florence, Dist. RMN-Grand Palais / Luciano Pedicini.)


                                        Macrobe se souvient d'une anecdote qu'il raconte dans ses "Saturnales": au cours des célébrations données en l'honneur de César, on organise divers jeux et concours, et notamment une compétition littéraire opposant plusieurs auteurs et poètes. Parmi ceux qui sont invités à improviser et à jouer leurs mimes, on trouve évidemment Publilius, mais aussi son principal rival, un partisan des Républicains nommé Laberius. Celui-ci n'épargne pas César, qui a fortement insisté pour qu'il se produise sur scène.
"Dans cette même pièce Laberius se vengeait comme il le pouvait, dans le rôle d'un Syrien battu de verges, sous le masque duquel il s'écriait 'Désormais, Romains, nous avons perdu la liberté !'. Et il ajoutait peu après 'Il faut qu'il craigne beaucoup de gens, celui que beaucoup de gens craignent.' A ces derniers mots, tout le peuple fixa les yeux sur César, et se complut à le voir dans l'impuissance de repousser ce trait qui le frappait. Cette circonstance fut cause que le dictateur transporta ses faveurs à Publius." (Macrobe, "Saturnales", II-7.)

Ainsi, si César a parfaitement saisi l'allusion, il n'en montre rien mais octroie finalement la victoire à notre ami Publilius. Macrobe ajoute que Publius, remportant la palme, lance à Laberius : "Sois favorable, comme spectateur, à celui que tu as combattu comme écrivain."

                                        Il semble que Publilius Syrus ait poursuivi sa carrière après la mort de César, se produisant sur scène avec un succès jamais démenti. Mais nous ne connaissons finalement que peu de choses sur la vie de cet auteur, qui était avant tout acteur et improvisateur. Seuls quelques fragments de deux œuvres nous sont parvenus, et il serait certainement tombé dans l'oubli sans la compilation, dès l'Antiquité, de plusieurs citations de ses pièces.

                                        En effet, de nombreux vers ont été extraits des pièces de Publilius et réunis en un livre d'aphorismes nommé les Sententiae. Certaines sources affirment que l'ouvrage a été composé par l'auteur lui-même, quand d'autres avancent que ces maximes ont été compilées par des lettrés, à peine deux siècles après sa mort. Elles marquèrent en tous cas les esprits, au point d'être paraphrasées par d'autres écrivains (comme Martial ou Pétrone), citées en exemple par Sénèque, et plus tard prisées des savants du moyen-âge et de la Renaissance. Progressivement enrichi, le recueil rassemble traditionnellement près de 700 vers iambiques ou trochaïques - pour la plupart apocryphes. On y trouve même la citation de Laberius mentionnée plus haut - celle-là même qui valut sa défaite au rival malheureux !


Portrait de Sénèque. (Lucas Vorsterman, XVIIème s., ©Harvard Art Museums/Fogg Museum.)

                                         Mais que contiennent exactement ces aphorismes ? Il s'agit de courtes phrases en vers, où alternent l'humour et le sérieux. Fortement empreintes de stoïcisme, elles ont le plus souvent valeur de conseil, indiquant le comportement le plus moral et reflétant sans doute la sagesse populaire de l'époque. Sénèque souligne qu'elles apportaient en quelque sorte un contrepoint au grotesque du mime dans lequel elles apparaissaient :
"Quand Publilius veut abandonner ses farces ineptes, bonnes tout au plus pour les spectateurs des derniers rangs, il a plus d’énergie que tous les poètes tragiques et comiques. Dans une foule de pensées, il s’élève non seulement au-dessus de la scène mimique, mais du cothurne même." (Sénèque, "De la tranquillité", IX.)
                                        Certaines sont aujourd'hui devenues proverbiales dans de nombreuses langues, sous une forme identique ou au minimum approchante, y compris en Français. D'autres sont tout simplement irrésistibles, même si elles ne sont pas passées dans le langage courant. En voici quelques-unes, à titre d'exemple - à vous de voir celles que vous reconnaissez :

  • Bonne renommée est un second patrimoine.
  • Certains remèdes sont pires que le mal.
  • Il faut se préparer pour chaque jour comme s’il était le dernier. 
  • Le lendemain vaut toujours moins que le jour présent.
  • La fortune ôte l’esprit à ceux qu’elle veut perdre.
  • Qui avoue sa faute se place près de l’innocent. 
  • Qui prétend faire deux choses à la fois ne fait bien ni l’une ni l’autre.
  • Vous ne pouvez bien jouer de la lyre ? Prenez la flûte.
  • Le chameau, en voulant avoir des cornes, a perdu ses oreilles.
  • La colère est la pire de tous les conseillers.
  • Il faut battre le fer quand il est rouge au feu.
  • C’est dans l’arène même que le gladiateur décide ce qu’il doit faire.
  • Le coq est roi sur son fumier.
  • Mieux vaut exciter l’envie que la pitié.
  • Quand le lion est mort, les lièvres l’insultent.
  • Qui poursuit deux lièvres à la fois n’attrape ni l’un ni l’autre.
  • La pierre que l’on roule, ne se couvre pas de mousse.
  • Ne promettez pas plus que vous ne pouvez tenir.
  • Si vous voulez des poires, allez-en chercher sur le poirier, et non sur l’orme.
  • Mieux vaut tard que jamais.
  • La faute du père ne doit jamais nuire au fils.
  • Attends-toi à recevoir des autres ce que tu auras fait à autrui.
  • Celui qui fait un second naufrage accuse Neptune à tort.
  • La violence est l'arme des faibles.
  • Il faut préparer en temps de paix ce qui est indispensable en temps de guerre.
  • La prospérité fait abonder les amis ; l’adversité les jauge et les passe au tamis.
  • Lorsque la cause est bonne, la manière importe peu.
  • Rien ne reste quand l'honneur est perdu.
  • On ne saurait être sage quand on aime, ni aimer quand on est sage.
  • Où le feu a brûlé longtemps, il ne manque jamais de fumée.

Interprète de pantomime. (©Historical Pictures Service, Chicago)


                                        Et pourtant, bien que nous ayons adopté plusieurs de ces maximes, leur auteur est bel et bien tombé dans l'anonymat. C'est ce que Laberius avait pressenti... Après sa confrontation malheureuse avec Publilius, il ouvrit son mime suivant par ces paroles :
"On ne peut pas toujours occuper le premier rang. Lorsque tu seras parvenu au dernier degré de l'illustration, tu t'arrêteras avec douleur; et tu tomberas, avant d'avoir songé à descendre. Je suis tombé; celui qui me succède tombera aussi : la gloire est une propriété publique."

Revanche mesquine, mais prophétique...






dimanche 5 avril 2015

Courses de chars : sport, fric et politique.


                                        Si vous vous intéressez à l'actualité, vous savez bien que les mêmes sujets ressortent régulièrement, déclenchant les mêmes commentaires et les mêmes réactions. Tel est le cas des salaires perçus par les sportifs, qui suscitent des polémiques récurrentes. Je pense évidemment aux footballeurs - les sommes perçues par Zlatan Ibrahimovic et autres footballeurs défrayant souvent la chronique. Mais même ces champions, avec leurs rémunérations de plusieurs millions d'euros, font presque pitié si l'on compare leurs revenus à ceux perçus par les stars du Circus Maximus.

Course de chars. (Mosaïque, Musée gallo-romain de Lyon-Fourvière, IIIème siècle.)

Gaius Appuleius Dioclès : champion toutes catégories.


                                        Le professeur de lettres classiques Peter Struck, de l'Université de Chicago, s'est penché il y a quelques années sur le cas d'un cocher du IIème siècle, un certain Gaius Appuleius Dioclès. Au cours de ses 24 ans de carrière (il prend sa retraite dans une petite ville du Praeneste à l'âge de 42 ans, 7 mois et 23 jours exactement), il aurait amassé la coquette somme de 35 863 120 sesterces - soit, si l'on tente la comparaison, l'équivalent de 10,7 milliards d'euros ! La somme nous est connue grâce à une inscription monumentale érigée l'année de sa mort, en 146, par ses concurrents (et néanmoins amis) et ses supporters.

"La Course de Chars" (Alexander Von Wagner.)


                                        Une somme étourdissante, plus importante que l'héritage laissé par Néron. Équivalant à cinq fois le revenu des gouverneurs de province les mieux payés, elle aurait permis à cet ancien esclave espagnol illettré de nourrir toute la population romaine en blé pendant un an, ou de payer les salaires de l'ensemble de l'armée impériale pendant plus de deux mois. Rapporté aux forces armées américaines actuelles, ce chiffre correspondrait à 15 milliards de dollars ! Sans compter que Dioclès devait se passer des lucratifs contrats publicitaires que perçoivent aujourd'hui les sportifs...

                                        Né en 104 dans la province de Lusitania, Dioclès débute sa carrière d'aurige  à l'âge de 18 ans, dans l'écurie des Blancs (voir ci-dessous). Il remporte sa première course à 24 ans, et s'engage ensuite auprès des Verts avant de rejoindre l'équipe des Rouges, avec laquelle il accomplit tout le reste de sa carrière et remporte ses plus grandes victoires. Au total, il gagne 1 462 courses sur 4 257 disputées, et arrive 861 fois en deuxième position. Au terme de sa carrière, il reçoit le titre de "Meilleur aurige de l'Histoire". Considéré comme le plus grand champion de sa discipline, Dioclès n'est pourtant pas celui qui a inscrit le plus souvent son nom au palmarès, puisqu'un certain Pompeius Musclosus aurait, lui, accumulé 3 599 victoires.

Aurige défilant pendant la pompa. (Mosaïque de la Piazza Armerina, IVème siècle.)

Les courses de char à Rome : origine et équipes.


                                        Ce sont probablement les Grecs qui, les premiers, ont organisé des courses de chars. Par l'intermédiaire des Étrusques, les Romains ont adopté la discipline, en en modifiant légèrement les règles. Selon la légende, Romulus l'aurait introduite à Rome afin de détourner l'attention des Sabins, alors qu'il projetait d'enlever leurs femmes et filles (voir ici). Les courses de chars se tiennent à l'origine lors des cérémonies funéraires, puis lors de fêtes religieuses et, dans l'Antiquité tardive, les dignitaires de l'Église chrétienne les considèrent comme une pratique païenne, à laquelle les chrétiens doivent s'abstenir de participer ou même d'assister.

Bas-relief étrusque d'une course de chars. (Musée de Palerme - ©vroma.org)


                                        Les courses de chars sont l'un des divertissements les plus populaires à Rome, dans toutes les classes sociales puisque le public réunit l'ensemble de la population, depuis les esclaves jusqu'à l'Empereur lui-même. Un engouement général certainement exacerbé par les paris privés auxquels donnent lieu les courses, illégaux en théorie mais fréquents en pratique.

Mosaïque représentant les 4 factions. (Palazzo Massimo, IIIème siècle.)


                                        Les auriges sont affiliés à des équipes - un peu comme les écuries de formule 1 - qui investissent de fortes sommes dans leur formation et dans l'acquisition des chevaux et de l'équipement. Sponsorisées par de riches citoyens, ces factions (factiones) sont au nombre de 4, connues par les couleurs portées par leurs conducteurs : les Rouges (russata), les Blancs (albata), les Bleus (veneta) et les Verts (prasina). Domitien crée deux nouvelles factions, les Pourpres et les Or vifs, mais elles disparaissent peu de temps après sa mort. Selon Tertullien, il n'y a que deux équipes à l'origine - les Blancs et les Rouges, représentant symboliquement l'hiver et l'été - mais devant l'essor de la discipline et l'engouement qu'elle suscite, on leur adjoint les Verts et les Bleus. D'autres sources racontent que les Blancs apparaissent sous le règne d'Auguste, et les Verts quelques années plus tard. Au cours du IIIème siècle, les Verts et les Blancs fusionnent, tandis que les Rouges en font autant avec les Bleus, chaque spectateur prenant le parti d'une des deux factions.
"C'est ce qui redouble l'étonnement où je suis, que tant de milliers d'hommes aient la puérile passion de revoir de temps en temps des chevaux qui courent, et des hommes qui conduisent des chariots. Encore s'ils prenaient plaisir à la vitesse des chevaux ou à l'adresse des hommes, il y aurait quelque raison. Mais on ne s'attache aujourd'hui qu'à la couleur des habits de ceux qui combattent; on ne regarde, on n'aime que cette couleur. Si, dans le milieu de la course ou du combat, on faisait passer d'un côté la même couleur qui est de l'autre, on verrait, dans le moment, leur inclination et leurs vœux suivre cette même couleur, et abandonner les hommes et les chevaux qu'ils connaissaient de loin , qu'ils appelaient par leurs noms; tant une vile casaque fait d'impression, je ne dis pas sur le petit peuple, plus vil encore que ces casaques; je dis même sur de fort honnêtes gens. (Pline le Jeune, "Lettres", IX - 6.)
Cheval de course et supporters. (Lampe à huile, ©British Museum.)


                                        Les supporteurs s'attachent en effet à l'une des équipes, se proclamant "partisans des Bleus", tout comme l'on se définit aujourd'hui comme supporter de l'OM ou du PSG.  Les rivalités entre factions dépassent largement le cadre sportif, et revêtent même souvent une signification politique. Chaque classe sociale soutient traditionnellement une couleur précise : le peuple est pour les Verts, le Sénat et les patriciens pour les Bleus. Comme à Manchester, où les plus aisés soutiennent United et les Lads, Man City ! La préférence de l'Empereur (à Rome hein, pas à Manchester...) n'est d'ailleurs pas innocente : Néron, Commode ou Caligula (qui ne rate pas une occasion d'enquiquiner le Sénat) prennent fait et cause pour les Verts, équipe fétiche de la Plèbe, alors que selon Pierre Grimal, Vitellius fait exécuter ces mêmes Verts, qui ont osé huer son équipe, les Bleus... Cette tendance s'accentuera dans l'Empire byzantin, où les Bleus et les Verts deviendront de véritable partis politiques doublés de milices armées - au point qu'en 532, l'Empereur Justinien manquera de peu d'être renversé suite à une révolte menée par les Verts !

Mosaïque de la Basilique de Junius Bassius. (Palazzo Massimo, IVème siècle, ©vroma.org)

Aurige : un métier à risques.


                                        Dans l'Empire romain, les quatre équipes en compétition se livrent à une lutte acharnée pour s'offrir les services des meilleurs conducteurs de chars, dont la popularité dépasse probablement celle des plus grands sportifs modernes. Le plus souvent issus des classes inférieures de la société - en général des esclaves - se sont de véritables rock stars, qui adoptent souvent un style "à la grecque" : cheveux longs et bouclés, rubans et bijoux.


Statuette en bronze d'un aurige. (Mainz Landesmuseum, ©vroma.org.)


Petit garçon jouant les auriges. (Mosaïque, Piazza Armerina, IVème siècle.)


Ils sont représentés sur de nombreux objets du quotidien (vaisselle, lampes à huile, jouets pour enfants, etc.) mais on érige aussi en leur honneur des statues et des inscriptions commémorant leurs exploits - comme celle dédiée à notre ami Dioclès. Toutefois, la carrière de ce dernier est exceptionnellement longue, et les auriges meurent généralement très jeunes : Fuscus à 24 ans, Crescens à 22, Aurelius Mollicius à 20 ans. L'un des auriges les plus célèbres, un dénommé Scorpus qui avait remporté plus de 2000 courses, meurt à 27 ans suite à une collision lors d'une course. Voici l'épitaphe rédigée par le poète Martial
"Je suis ce Scorpus, la gloire du Cirque aux mille voix, qui fut, ô Rome, l'objet de tes applaudissements et fit un instant tes délices. La Parque jalouse, quand elle me ravit au bout de trois fois neuf ans, pensa, en comptant mes victoires, que j'étais déjà vieux." (Martial, "Épigrammes", X - 53.)
Inscription en l'honneur de Crescens. (Via forumromanum.org.)


                                        Cette faible espérance de vie s'explique : Dioclès et ses amis mettent régulièrement leur vie en danger. L'équipement d'un conducteur de char consiste simplement en une courte tunique de la couleur de son équipe, des bandes de cuir autour de la poitrine, les bras et les jambes, une protection pectorale, un casque en cuir et un fouet. Dans la pratique, les cochers enroulent étroitement les rênes autour de leur taille, afin de pouvoir utiliser tout le poids de leur corps pour contrôler les chevaux - ce qui est extrêmement dangereux. En cas d'accident, et notamment dans les virages lorsque les roues heurtent les bornes ou le mur central, le char risque de se renverser et le cocher, traîné sur le sol, est bien souvent piétiné par les montures des autres concurrents... Les auriges portent donc toujours sur eux un poignard, afin de pouvoir sectionner les rênes et se libérer.

Quadrige. (Lampe à huile, 40-70, ©British Museum.)


                                        Les chars eux-mêmes différent sensiblement des chars militaires : simples caisses de bois montées sur deux roues, ils sont conçus pour être aussi légers et petits que possible et n'offrent aucune protection au conducteur. Ils sont en général tirés par deux ou quatre chevaux (bigae ou quadrigae) - bien qu'il existe aussi des "trigae", "sejuges" ou "septemjuges" (trois, six et sept chevaux), moins fréquents. À l'époque de Néron, on mentionne même des attelages de dix chevaux, et on prétend que l'Empereur lui-même aurait conduit l'un de ces "Decemjugis" lors des Jeux olympiques. Néron aurait également tenté de remplacer les chevaux par des chameaux, tandis que l'Empereur Héliogabale leur préférait les éléphants... Louables tentatives pour donner un peu d'originalité aux courses de chars, mais en vain : les Romains préfèrent les chevaux, qui connaissent aussi leur heure de gloire puisqu'on note scrupuleusement les noms, races et pedigrees des plus illustres. Parmi les montures favorites de Dioclès, on a ainsi retenu les noms de Abigeius, Lucidus, Pompeianus, Cotynus et Galata, qui franchissent à eux cinq 445 fois la ligne d'arrivée en première position.

Les chevaux Diomedes et Arcides. (Tunis, Musée du Bardo.)

Déroulement d'une course de char.


Circus Maximus. (Maquette du Museo della civilta romana.)
 
Les courses de chars se déroulent dans les cirques. Le plus célèbre est évidemment le Circus Maximus de Rome, situé entre les collines du Palatin et de l'Aventin. Sensé dater de l'époque archaïque, il a été reconstruit par Jules César autour de 50 avant J.C. Il peut accueillir 250.000 personnes, avec environ 650 m de long pour 125 m de large. La loge impériale, appelée le pulvinar, est directement reliée au palais.





Le pulvinar. (Musée du Vatican, IIIème s., ©vroma.org.)


                                        Les épreuves, se tenant donc dans un cadre religieux (mais de plus en plus, au fil du temps, comme simple divertissement), sont précédées par un défilé (pompa circensis - illustrée plus haut) animé par des musiciens et des danseurs costumés, au cours duquel on exhibe les chars, ainsi que des représentations des Dieux. Concrètement, le signal du départ est donné par le magistrat présidant les jeux, qui lâche depuis la tribune un linge blanc (la mappa), ou par des trompettes.


Magistrat lançant la mappa. (Centrale Montemartini, IVème siècle.)

Sur la piste se trouvent plusieurs portes à ressort (carceres), légèrement décalées entre elles, derrière lesquelles attendent les chars, et qui sont ouvertes dès le signal du départ.
Bas-relief montrant les carceres. (British Museum, via vroma.org.)

"Enfin le son de la trompette retentissante appelle les quadriges impatients, et déjà les chars roulent dans l’arène. La foudre impétueuse, la flèche lancée par le Scythe, le sillon que forme un astre en sa chute, la balle agitée dans une fronde par un archer des îles Baléares, ne traversent point les plaines de l’air avec autant de rapidité. Les roues sillonnent le cirque, la poussière s’élève et obscurcit les cieux. Tous à la fois les conducteurs des chars, la poitrine penchée en avant, et jetés, pour ainsi dire, hors de leurs sièges, pressent à coups redoublés leurs coursiers et les frappent au-delà des flancs; on ne peut distinguer bientôt s’ils sont portés par les timons ou par les chars." (Sidoine Apollinaire, "Poésies", 23.)
                                         Une course comporte sept tours (soit environ 7,5 km), en référence aux sept planètes du système de Ptolémée (la lune, Mercure, Vénus, le soleil, Mars, Jupiter et Saturne). Toutefois, les courses sont parfois plus courtes - sans doute afin de pouvoir organiser davantage d'épreuves au cours d'une journée.
"Celui-là dans le cirque est couronné vainqueur / Dont le char par sept fois touche au but sans malheur." (Properce, "Élégies", XXVI.)
                                        Pour effectuer le décompte des tours, on ôte à chaque fois un des œufs ou dauphins de marbre, placés sur le mur divisant le cirque dans le sens de la longueur (la spina). Au fil du temps, la spina devient de plus en plus décorée, ornée de statues élaborées et d'obélisques - mais ces décorations sont abandonnées car elles sont si nombreuses et imposantes qu'elles obstruent la vue des spectateurs placés dans les tribunes inférieures ! A chaque extrémité de la spina se trouve un grande colonne (la meta), marquant le virage.  Un arbitre, monté sur un cheval, est chargé de veiller au respect du règlement.


Bas-relief montrant la meta (Ier siècle, ©British Museum.)


                                        Chacune des factions peut aligner jusqu'à trois chars par course, ce qui permet d'élaborer des stratégies collectives, les attelages coopérant entre eux, par exemple en se liguant contre les adversaires en les forçant à quitter l'intérieur de la piste. Les auriges s'efforcent de se maintenir à la corde, au risque de heurter la spina (voir ci-dessus).
"Ne le vois-tu pas, quand précipités à l'envi dans la plaine les chars dévorent l'espace et se ruent hors de la barrière ? Quand l'espoir tend les jeunes gens et que les pulsations de la peur font battre leurs cœurs palpitants ? Ils enlèvent leur attelage d'un coup de fouet, et, penchés en avant, lâchent les guides; l'essieu vole enflammé de l'effort; ils semblent tantôt se baisser, tantôt se dresser dans l'espace, emportés par le vide de l'air, et monter à l'assaut des brises. Point de trêve, point de relâche ! Un nuage de poussière fauve s'élève; ils sont mouillés de l'écume et du souffle de ceux qui les suivent tant l'amour de la gloire est grand, tant ils ont la victoire à cœur !" (Virgile, "Les Géorgiques", III - 103.)
Détail d'un bas-relief illustrant un accident. (Berlin, Musée de Pergame, IVème siècle.)

                                        La compétition atteint son paroxysme lors du dernier tour, encore exacerbée par l'agitation des tribunes, où les spectateurs manifestent violemment leur soutien à leur équipe préférée. Ils ne se contentent pas d'encourager leurs favoris depuis les gradins : les recherches archéologiques prouvent que l'on jette aux adversaires, sur la piste, des "amulettes de malédiction"... garnies de clous ! Les accidents (appelés "naufrages") impliquant plusieurs cochers (la chute de l'un entraînant celle de l'autre) sont alors nombreux, mettant d'autant plus en danger la vie des auriges que les chevaux sont lancés à pleine vitesse.  
"Un de tes concurrents serre de près la borne pour abréger sa course, tu parviens à le pousser adroitement, et son char, une fois emporté, ne peut se replier au bout de la carrière, il t’avait devancé sans art, et c’est en restant habilement en arrière que tu le dépassas. Un autre, ébloui par les applaudissements, se laisse emporter trop vite hors de la voie; il prend une direction oblique, et s’amuse trop tard à exciter l’ardeur de ses coursiers; pendant qu’il se rejette ainsi de côté, tu le devances, en ne t’éloignant pas. Un troisième rival, par lequel tu es atteint et qui se promet de te dépasser, heurte imprudemment ton char; les coursiers s’abattent, leurs jambes s’embarrassent dans les roues, les douze rayons se resserrent, se remplissent, et le char, en fuyant, brise les pieds des chevaux; lui-même, renversé, tombe de son siège, et, le visage tout couvert de sang, il vient accroître ces malheureux débris." (Sidoine Apollinaire, "Poésies", 23.)

Aurige recevant les palmes. (Piazza Armerina, IVème siècle.)

                                        Le vainqueur de la course reçoit une couronne de feuilles de laurier et une somme d'argent, grâce à laquelle il peut espérer, au terme de nombreuses victoires, racheter sa liberté.
"L’empereur, dans sa justice, ordonne aussitôt que l’on joigne des bandelettes de soie aux palmes, des couronnes aux colliers, et que l’on récompense le vainqueur; il fait ensuite distribuer aux vaincus des tapis de différentes couleurs." (Sidoine Apollinaire, "Poésies", 23.)

Statue d'un aurige. (©vroma.org)


Aurige en ivoire portant la palme. (©British Museum.)
Et éventuellement devenir célèbre : voir son nom ou son portrait "tagué" par des fans sur les murs de la ville, ses exploits célébrés par des statues ou des inscriptions gravées dans le marbre, être loué par les plus grands poètes et écrivains... Et passer ainsi à la postérité.

C'est ainsi que Gaius Appelius Dioclès est cité sur mon blog, quelques 2000 ans après la fin de sa grande carrière. Qui sait si, dans deux millénaires, un passionné de la civilisation du XXIème siècle ne consacrera pas un article à Thierry Henry, Rafael Nadal ou Jenson Button ?! Ami supporter du PSG, gardez précieusement votre maillot floqué "Ibrahimovic" : ce sera peut-être un jour la pièce-phare d'un musée archéologique !

dimanche 22 mars 2015

Le joli mois de Mercedonius.


                                        J'aime énormément l'Antiquité romaine et il m'arrive, comme tous les passionnés-un-peu-frappés, de m'y projeter et d'essayer de m'imaginer quelle aurait pu être ma vie si j'étais née sous la République ou sous l'Empire. Mais dans mes rares moments de lucidité, je remercie le sort de vivre à notre époque, qui présente des avantages aussi futiles que l'électricité, les antibiotiques, la voiture, le chocolat, la série TV "Justified"... et le calendrier. Parce que lorsque j'essaye d'appréhender toutes les subtilités du calendrier romain, je me dis souvent que je ferais mieux d'essayer d'enfiler des moufles à mon poisson rouge : ce serait plus facile. Alors bien sûr, Jules César a remis un peu d'ordre dans toute cette pagaille en 45 avant J.C., en instituant le (bien nommé) calendrier julien. C'est une des raisons pour lesquelles j'aurais sans nul doute été Césarienne sous la République : cette réforme a certainement épargné bien des crises de nerfs à la plupart des Romains, probablement aussi perdus que moi devant la complexité du calendrier pompilien, alors en vigueur. Et tout ça, en grande partie à cause d'un mois intercalaire...

                                        Selon Macrobe, il est difficile de dire qui est à l'origine de l'instauration de ce mois supplémentaire. Il rapporte ainsi différentes opinions, qui en attribuent respectivement la paternité à Romulus, Numa Pompilius, Servius Tullius, ou tel obscur consul ou decemvir. L'hypothèse généralement admise fait toutefois remonter l'apparition du mois intercalaire au règne de Numa (VIIème siècle avant J.C.).


Denier de Pompée figurant Numa. (©Ann Raia via Vroma.)


                                        A l'origine, le calendrier instauré par Numa Pompilius au VIIème siècle avant J.C. comportait 355 jours répartis sur 12 mois. Ce calendrier lunaire présentait donc un écart d'environ 11 jours avec l'année solaire, engendrant un décalage entre la date légale et le cours des saisons. Pour rétablir le synchronisme et faire coïncider les deux calendriers, Numa décida d'intercaler un mois supplémentaire - mensis intercalis - de 22 ou 23 jours, entre Février et Mars, tous les deux ans. Sauf que tous les 22 ans, on sautait ce fameux mois supplémentaire. Concrètement, le mois de Février (qui comptait normalement 27 jours) était amputé de 5 jours, et le mois intercalaire débutait après le 23 Février. Ce n'est déjà pas simple, mais ça va encore se compliquer...
"Numa reconnut que l’inégalité était de onze jours ; que les révolutions de la lune se faisaient en trois cent cinquante-quatre jours, et celles du soleil en trois cent soixante-cinq : il doubla donc ces onze jours, et il en fit un mois de vingt-deux jours, qu’il intercalait, tous les deux ans, après celui de février. Ce mois intercalaire est appelé par les Romains Mercedinus. Au reste, le remède qu’il apporta à cette inégalité devait lui-même exiger dans la suite des remèdes plus grands encore." (Plutarque, "Vie de Numa", XXIII.)

Reproduction d'une fresque montrant le calendrier avant la réforme julienne. (©Verdy P. via wikipedia.)



                                        La décision de l'introduction du mois intercalaire et de sa durée incombait au collège des Pontifes qui, logiquement, devait veiller à ce que le calendrier coïncide avec le temps réel, de sorte que les fêtes des moissons ne tombent pas en pleine période de semailles, et qu'on ne fête pas l'été en Octobre (Je caricature à peine). Oui, mais voilà : le vénérable collège sacerdotal s'arrangeait volontiers avec les différents calendriers, supprimant ou rajoutant des jours, voire oubliant purement et simplement d'"intercaler" à sa guise.
"Les Romains, dans les premiers temps de leur monarchie, n'avaient pas même des périodes fixes et réglées pour accorder leurs mois avec l'année; et il en résultait que leurs sacrifices et leurs fêtes, en reculant peu à peu, se trouvaient successivement dans des saisons entièrement opposées à celles de leur établissement. Bien plus, au temps de César, où l'année solaire était seule en usage, le commun des citoyens n'en connaissait pas la révolution; les prêtres, qui seuls avaient la connaissance des temps, ajoutaient tout à coup, sans qu'on s'y attendit, un mois intercalaire, qu'ils appelaient Mercedonius, que le roi Numa avait imaginé." (Plutarque, "Vie de César", LIX.)

Auguste en Grand Pontife.


                                        On pourrait croire les Pontifes étourdis ou facétieux, mais la réalité est moins réjouissante : ils répondaient en fait aux pressions ou aux offres de pots-de-vin de hommes politiques qui, en allongeant ou en raccourcissant la durée de l'année en cours, agissaient du même coup sur la durée de leur mandat ou de ceux de leurs adversaires.
"On vit des temps où, par superstition, l'intercalation fut totalement omise; mais ce fut aussi quelquefois par l'intervention des prêtres, qui, en faveur des publicains, voulant tantôt raccourcir, tantôt allonger l'année, lui faisaient subir une augmentation ou une diminution de jours; en sorte que le motif de l'exactitude fournissait le prétexte d'introduire la plus grande confusion."( Macrobe, "Des Saturnales", I-14.)

                                        Effectivement, la confusion la plus totale régnait et bien malin qui pouvait donner la date exacte... On notera au passage que seul Plutarque mentionne le nom de ce mois, qu'il appelle d'ailleurs de deux manières différentes : Mercedinus dans le premier extrait, Mercedonius dans le second. Dans les deux cas, la racine du mot renvoie au terme "merces", signifiant en Latin salaire, rente, prix. Plusieurs théories ont été émises pour expliquer cette étymologie : dédicace à la Déesse Mercadona qui présidait au paiement des marchandises, date de paiement des loyers... Mais aucune n'est tout à fait convaincante.

Jules César. (©Louvre.edu.)

                                        Toujours est-il que Jules César mit un terme à cette joyeuse pagaille, en supprimant définitivement le mois intercalaire lors de l'introduction du calendrier portant son nom. Mais pour l'anecdote, tout le monde ne fut pas enchanté par cette réforme et Cicéron y trouva même un prétexte pour fustiger le dictateur, qui prétendait même décider de la course du temps. Plutarque raconte en effet que, ayant entendu quelqu'un dire que la constellation de la Lyre se lèverait le lendemain, il rétorqua : "Oui, elle se lèvera par édit..." Mais il est vrai que Cicéron aurait tué pour faire un bon mot !

dimanche 15 mars 2015

Mappalice : Saint, martyr et nouveau voisin.

                                       Je vous l'avais promis : après un déménagement épique, à côté duquel la conquête de la Gaule fut sans doute une franche rigolade, je reprends mon calame (ou plutôt mon clavier) et la rédaction de ce blog. En dépit de quelques ajustements à venir, me voici à nouveau prête à chausser mes sandales pour arpenter les chemins de l'Antiquité romaine. Et justement, puisque tous les chemins mènent à Rome, il ne m'a pas fallu longtemps pour dénicher un petit bout d'Antiquité, à quelques mètres à peine de chez moi...

                                       Quittant Nîmes pour le Vaucluse, près d'Orange au pied du Mont Ventoux, je ne suis finalement pas trop dépaysée : j'ai simplement troqué la Maison carrée et les arènes pour le théâtre antique et l'Arc de triomphe. En revanche, je n'étais pas forcément très optimiste quant aux éventuelles traces que mes chers Romains avaient pu laisser à Jonquières, mon village d'adoption. Il faut dire que l'endroit n'a longtemps été qu'une zone marécageuse, apparemment inoccupée durant l'Antiquité. Les recherches archéologiques menées sur place n'ont révélé que quelques pièces d'argent en majorité celtes, et la présence romaine se concentrait surtout aux alentours, où des tombes et une nécropole ont été mises au jour.


Saint Mappalice, sur la façade de l'église de Jonquières.


                                       Pourtant, au cœur du dédale des petites rues sinuant dans le centre se dresse une église du XIIème siècle. De 1137 pour être précise, date de la première construction réalisée à la demande du Pape Innocent II. Or, au-dessus de la porte se trouve une niche contenant la statue de son saint protecteur : Saint Mappalice. Bon, j'admets volontiers mon ignorance en ce qui concerne les saints catholiques (après tout, je suis protestante !), mais celui-là, je n'en avais vraiment jamais entendu parler. Renseignements pris, ce Saint Mappalice n'est pas n'importe qui.

                                       Nous sommes en 249. Trajan Dèce est le nouvel empereur, et il hérite d'une bien piètre situation: attaqué par les Barbares sur les frontières, le territoire dominé par Rome est aussi frappé par de nombreuses crises intérieures qui menacent directement le pouvoir impérial. Dèce entreprend donc de restaurer la cohésion de l'Empire en édictant toute une série de mesures destinées à rassembler le peuple autour du culte impérial et de la Pax deorum, garante du maintien de la paix et de la prospérité. Fin 249 ou début 250, il promulgue notamment un édit imposant à tous les citoyens de l'Empire de sacrifier aux Dieux. Il s'agit davantage d'un serment d'allégeance à l'Empereur et à l’État que d'une mesure strictement religieuse. Mais si elle s'applique à tous et ne vise pas spécifiquement les Chrétiens, il est impensable pour ceux-ci d'y obéir : nombre d'entre eux refusent. Ils sont alors arrêtés.


Trajan Dèce. (Musées du Capitole.)


                                       Certains abjurent leur foi et se soumettent, mais d'autres persistent et restent fidèles à leur religion: ils meurent sous la torture. Bien que de courte durée (dès la seconde année du règne de Dèce, les persécutions s'éteignent et la tolérance religieuse redevient la norme), cette répression est extrêmement violente - en particulier en Orient, où éclatent par exemple des pogroms anti-chrétiens à Alexandrie ou Carthage. Et c'est justement à Carthage qu'apparaît notre Mappalice. Il demande le pardon de l’Église pour sa mère et sa sœur qui ont abjuré, et lui-même refuse de sacrifier aux Dieux païens et à l'Empereur. Il est torturé et exécuté, et son martyre est cité par Saint Cyprien, évêque de la cité, dans plusieurs de ses lettres :
"La présente lutte en a fourni une preuve. Une parole pleine de l'Esprit saint est tombée des lèvres d'un martyr, lorsque le bienheureux Mappalice, au milieu des tourments, dit au proconsul : 'Demain, vous aurez le spectacle d'un combat dans l'arène'. Cette promesse, qui témoignait du courage de sa foi, Dieu l'a accomplie. Une lutte céleste, un combat de martyr a été mené, et le serviteur de Dieu a remporté la couronne dans la lutte annoncée. (...) Le bienheureux martyr et ses compagnons de lutte, fermes dans la foi, patients dans la souffrance, victorieux dans la torture : je vous souhaite et je vous recommande ardemment de les imiter à votre tour." (Cyprien de Carthage, "Lettres", X-4-1.)
On ne peut pas dire que Cyprien ne suit pas ses propres conseils : suite à ses écrits, il est à son tour victime de la répression et connaît le même sort que Mappalice.



Le martyr de Saint Mappalice. (via Hagiopedia.blogspot.com )

                                       Reste une énigme : que fait donc ce saint martyr carthaginois, perdu en plein cœur de la Provence? Mystère. Le site internet de Jonquières mentionne simplement un texte relatant la visite de l’évêque d’Orange, et selon lequel un culte a été rendu à Saint Mappalice dans l'église du village où ses reliques ont été vénérées. Mais après tout, nouvelle Jonquiéroise venant de Nice via Londres et Nîmes, qui suis-je pour juger de l'itinéraire emprunté par mon nouveau voisin ? 






dimanche 22 février 2015

A l'attention des lecteurs.


                                        Un bref message pour vous informer qu'au cours des quelques semaines à venir, les parutions de La Toge Et Le Glaive seront sans doute moins régulières, et pour vous en expliquer la raison. Sans entrer dans les détails, je suis en plein changement personnel et professionnel : le temps que tout se mette en place, je serai donc moins disponible. Entre autres choses, je m'apprête à quitter Nîmes pour m'installer à quelques kilomètres, près d'Orange. Je reste donc au cœur de la Narbonnaise, au milieu des vestiges romains... Je vous en dirai davantage dans un prochain article - en lien, évidemment, avec la romanité !

                                        J'essayerai toutefois de publier le plus régulièrement possible, en espérant que mon déménagement et ma reconversion professionnelle me le permettront. En attendant, vous pouvez toujours vous inscrire à la liste de diffusion (en marge à gauche) en indiquant votre adresse e-mail.

                                        A bientôt...

Bonne lecture : "Hérode le Grand" de Christian-Georges Schwentzel.


                                        Il est toujours difficile d'approcher la réalité d'un personnage historique, qu'on ne connaît le plus souvent qu'au travers de témoignages partiaux et partiels ou d'actions qu'il faut interpréter a posteriori, à l'aune de critères qui ne sont pas forcément les nôtres. Sans doute est-ce encore plus vrai lorsqu'on aborde les grandes figures antiques, notamment de par la rareté des sources et leur manque de fiabilité, mais aussi parce que l'Histoire cède parfois le pas à une légende dont le héros a quelque chose d'édifiant, bien que caricatural. Cléopâtre ou Néron en sont de bons exemples, mais le Roi Hérode n'est pas en reste.

                                        Dans l'imaginaire collectif, Hérode est ce roi mégalomane, cruel et tyrannique, qui ordonna le massacre des nouveaux-nés hébreux et fit exécuter une bonne partie de sa petite famille. Bon sang ne saurait mentir : on retient de son fils, Hérode Antipas, qu'il fit décapiter Saint Jean-Baptiste à la demande de sa belle-fille Salomé, qui l'avait séduit par sa danse lascive. Des récits rapportés par les Évangiles et à partir desquels s'est construite la légende noire de la dynastie hérodienne. Mais qu'en est-il en réalité ? Cette sinistre réputation est-elle méritée ? Qui étaient vraiment Hérode le Grand et ses descendants ? Questions d'autant plus légitimes  lorsqu'on sait que les textes bibliques contredisent les autres témoignages de l'époque, comme celui de l'historien juif Flavius Josèphe...

                                        Tel est le point de départ de "Hérode le Grand", ouvrage publié en 2011 par Christian-Georges Schwentzel, professeur en Histoire ancienne à l'université de Lorraine (Metz). S'il se présente comme la confrontation des différents textes pour tenter de dresser le portrait du roi Hérode et de ses successeurs, le livre va cependant beaucoup plus loin. Après un chapitre d'introduction rappelant le contexte géopolitique et les grands courants divisant le peuple juif, il offre une étude érudite mais passionnante de leur action politique et de la propagande dynastique. Mêlant habilement essai thématique et biographie, l'auteur a l'intelligence d'aborder son sujet sur plusieurs fronts : archéologie, numismatique, étude de textes antiques ou modernes, etc. Le texte est érudit, parfois un peu austère pour le néophyte, mais il demeure accessible et bien écrit.


"Le Roi Hérode sur son trône" (De Théophile Lybaert, 1883.)

                                        Loin du paranoïaque sadique, Hérode le Grand apparaît comme un personnage beaucoup plus complexe. De son ascension à son règne (37 à 4 avant J.C.), on découvre le parcours de ce roi qui parvint à louvoyer en permanence entre les différentes forces en présence, sachant faire la preuve de sa puissance militaire autant que de ses talents de diplomate. Présenté par l'auteur comme un Janus à double visage, Hérode est en effet un personnage dual. Roi juif et roi hellénistique, respectueux des traditions religieuses mais relais de la puissance romaine, implacable ennemi de Cléopâtre, ami d'Antoine puis d'Auguste, Hérode est un personnage de l'entre-deux : entre deux mondes, entre deux cultures, entre deux camps politiques. Un roi funambule, qui réussit à se maintenir au pouvoir dans un territoire déchiré par les querelles idéologiques et les pressions des différents groupes religieux.

                                        Le livre soulève davantage de questions qu'il n'apporte de réponses - et c'est bien normal. Car une fois posé le respect des rituels ou la fidélité à Rome, comment en déterminer la part de sincérité et la part de calcul ? L'auteur n'y prétend pas, mais il analyse avec finesse et pertinence les éléments idéologiques mis en place par Hérode pour asseoir et consolider son pouvoir, la construction a posteriori de sa légitimité dynastique, l'utilisation de l'iconographie et de la symbolique à la fois juive et hellénistique. C'est sans doute la partie la plus intéressante de l'ouvrage, qui aborde toutefois bien d'autres thématiques comme par exemple l'administration ou l'économie sous le règne d'Hérode.

                                        Quant à ses successeurs - Hérode Archélaos, les tétrarques Hérode Antipas et Philippe, Agrippa Ier, Agrippa II et Bérénice - ils se voient consacrer un dernier long chapitre évoquant leurs règnes et vies respectifs, mais mettant surtout l'accent sur la manière dont ils poursuivirent ou tentèrent de poursuivre l'action de leur ancêtre. Mais piégée dans l'inévitable escalade de la confrontation entre les Juifs et le pouvoir romain qui aboutira à la destruction du Temple de Jérusalem en 70, la dynastie hérodienne ne s'en relèvera pas.

                                        Parmi ses portraits, ceux d'Hérode Antipas et de Bérénice retiennent évidemment l'attention : le premier en raison de l'exécution de Jean-Baptiste, la seconde pour son histoire d'amour avec le futur Empereur Titus. Deux épisodes qui - et ce n'est pas un hasard - ont fourni matière à quelques sublimes œuvres picturales, littéraires ou musicales (On songe à Richard Strauss ou Oscar Wilde dans le cas de Salomé, à Racine dans celui de Bérénice)... Sur ces deux sujets, Christian-Georges Schwentzel apporte d'intéressants éclaircissements, soulignant par exemple que la danse de Salomé, alors âgée de 13 ans, tenait davantage du gracieux compliment d'une enfant plutôt que d'un striptease lascif... Comme il l'a fait pour Hérode, il confronte les textes et interroge la chronologie pour en extraire la vraisemblance. Même procédé quant à la liaison de Titus et Bérénice, recontextualisée et remise en perspective.

                                        Cependant, c'est bien le personnage d'Hérode le Grand qui écrase de son aura l'ensemble du livre. Un livre qui ne prétend pas le réhabiliter, ni le disculper des crimes qu'il a pu commettre. Sans l'en dédouaner, il souligne ainsi les nombreux succès à porter à son crédit, tant sur le plan économique que religieux ou politique. Si en refermant le livre, on ne sait toujours pas dans quelle mesure Hérode était cynique ou sincère, on a pourtant l'impression de mieux comprendre ses motivations. Et peut-être même d'avoir entraperçu son vrai visage, au détour d'une page... Enfin, tout comme le contexte juif permet de faire la lumière sur sa personnalité, le portrait d'Hérode apporte un éclairage sur le monde qui était le sien, et qui vit la naissance du christianisme.  Ce qui est déjà remarquable !





"Hérode le Grand" de Christian-Georges Schwentzel.

Éditions Flammarion, collection Pygmalion.
324 pages, 23€90.

Lien ici.


dimanche 8 février 2015

Trajan, l'Empereur venu d'Espagne.

                                        On voit souvent en Trajan le meilleur Empereur que Rome ait connu. Tel était en tous cas le jugement que les Romains eux-mêmes portaient sur lui, au point que le Sénat lui décerna de son vivant le titre d'Optimo Principi,"le meilleur des Princes". Malgré tout, les sources littéraires sur Trajan sont rares : on ne sait que peu de choses, par exemple, sur la vie privée de l'Empereur et sur son épouse Plotine (un nîmoise, au passage !) Il n'existe même aucun texte contemporain de son règne - à l'exception du Panégyrique rédigé par Pline le Jeune et de la correspondance qu'il échangea avec l'Empereur, lorsqu'il était gouverneur de Bythinie.

                                        Trajan, on le connaît surtout pour ses prouesses militaires : n'a-t-il pas porté l'Empire romain à l'apogée de son extension territoriale ? Mais derrière le soldat qu'il ne cessa jamais d'être se profile aussi l'image d'un bon administrateur, d'un Prince ferme mais diplomate et d'un infatigable bâtisseur. De plus, premier Empereur né en dehors d'Italie, son accession à la Pourpre marque un tournant, en ce qu'elle est révélatrice de la profonde transformation qu'a connu l'Empire, du développement économique et politique des provinces au cours du Ier siècle et, au final, de l'inversion du rapport de forces entre l'Urbs et les territoires conquis.



Buste de Trajan.


Un Espagnol nommé Trajan : naissance et carrière avant l'Empire. 

 

 

Trajan père. (Statue du musée du Louvre.)
Marcus Ulpius Trajan naît probablement en 53 à Italica, dans la province de la Bétique (près de l'actuelle Séville.), ville profondément latinisée. Bien que ses ancêtres aient choisi de quitter l'Ombrie dont ils étaient originaires et que sa mère soit Espagnole, Trajan est donc fondamentalement plus Romain que provincial. Il n'empêche qu'il sera la premier Empereur à être né en dehors d'Italie. Son père, également appelé Marcus Ulpius Trajan, est le premier membre de la famille à atteindre le rang sénatorial. Il faut dire qu'il a toujours soutenu Vespasien au cours des guerres civiles qui ont suivi le suicide de Néron, en 69. Après la mort du dernier Julio-Claudien, quatre généraux se sont en effet disputé sa succession : Galba, Otton et Vitellius ont régné tour à tour en l'espace de quelques semaines, jusqu'à ce que Vespasien mette tout le monde d'accord. Le père de Trajan a eu le nez creux, ce qui a grandement contribué à l'ascension sociale des Trajan. Sénateur, donc, Trajan père commande la dixième légion dans la guerre juive de 67-68, devient consul vers 70 puis gouverneur de Syrie. Il sera plus tard gouverneur de Bétique et, vers la fin de sa vie, gouverneur de la province d'Asie. C'est donc de toute évidence un homme respecté et efficace, et les postes importants qu'il occupe successivement favorisent évidemment la carrière de son fils.




Trajan. (© J.-F. Peiré / MSR)

Trajan, justement, commence par servir comme tribun sous les ordres de son père en Syrie, dans les années 70.  Toutefois, il accomplit l'essentiel de sa carrière sous le règne de Domitien : prêteur en 85, il est ensuite promu au rang de Légat et commande la Septième légion Gemina, cantonnée dans la province de l'Hispania Tarraconesis (Actuel Leon). En 89, Trajan porte sa Légion au nord du Rhin, où une révolte a éclaté contre l'Empereur régnant. Mais il arrive après la bataille, et la révolte a déjà été matée. Pas rancunier, Domitien le nomme consul deux ans plus tard.



 

                                        Le problème, c'est que Domitien est un personnage sulfureux. Il a succédé à son frère Titus, lui-même ayant régné après leur père, Vespasien. Or, sous Domitien, on se croirait revenu aux plus belles heures de Caligula ou de Néron :  décrit comme un paranoïaque-sadique-fou furieux (rayez les mentions inutiles), Domitien massacre à peu près tout ce qui bouge, avec une préférence marquée pour les Chrétiens et les Sénateurs. Que cette réputation soit ou non justifiée, il cherche en tous cas à établir un régime absolutiste et règne en tyran. En toute logique, plusieurs conjurations s'organisent mais échouent, avant que l'Empereur ne soit finalement assassiné en 96. Dans ces conditions, les marques et distinctions attribuées à Trajan sont pour le moins embarrassantes.


Domitien en Imperator. (Musées du Vatican - ©Steerpike via wikipedia.)


                                        Mais Domitien était aussi honni des Sénateurs qu'apprécié des soldats. Pour lui succéder, le Sénat porte son choix sur Nerva, un vieux Sénateur sans enfants qui, lui, n'est guère populaire auprès des légionnaires. Nerva prend alors une décision audacieuse : il s'appuie sur ce Trajan, général respecté par ses hommes, qui a combattu sur le Rhin et en Orient. Certes, ce provincial était proche de Domitien, mais la solution est politiquement habile en ce qu'elle satisfait les soldats rebelles. C'est ainsi qu'en 96, Trajan est nommé gouverneur de Germanie Supérieure, puis adopté par Nerva un an plus tard - ce qui fait de lui le successeur désigné à la Pourpre. Dès Septembre 97, il reçoit d'ailleurs des pouvoirs quasiment équivalents à ceux de Nerva.
"Voilà comment Trajan devint César et ensuite Empereur, bien que Nerva eût des parents. Mais Nerva ne préféra pas sa parenté au salut de l’État ; bien que Trajan fût Espagnol et non Italien, ni même issu d'Italien, il ne l'en adopta pas moins malgré cela, car, jusqu'à ce jour, aucun étranger n'avait été empereur des Romains ; il crut qu'il fallait examiner le mérite d'un homme et non sa patrie." (Dion Cassius, "Histoire Romaine", LXVIII - 4.)

Gravure représentant Nerva et Trajan.


                                        Trajan était sans aucun doute informé des intentions de Nerva, mais on ignore s'il s'est contenté d'observer les évènements, ou s'il a agi par l'intermédiaire de ses partisans restés à Rome, afin de se rapprocher du pouvoir. Reste que cette adoption est une fine manœuvre politique : Nerva a besoin pour le seconder d'un homme populaire et suffisamment puissant pour soutenir son autorité, sévèrement mise à mal. Trajan est sans aucun doute la meilleure option à l'heure d'endiguer l'hostilité au sein de l'armée. Celle-ci se manifeste notamment par une révolte de la garde prétorienne, premier problème dont doit se charger Trajan. Plutôt que de se précipiter à Rome pour rétablir l'autorité de son père adoptif, Trajan convoque les chefs de la mutinerie en Germanie, où il est toujours stationné, sous prétexte de leur confier une mission. Au lieu de quoi les rebelles sont purement et simplement exécutés, et cela suffit à rétablir le calme à Rome.

Trajan Empereur : l'Ibère vient.


                                        Nerva meurt le 28 Janvier 98. Une fois encore, Trajan n'est pas pressé : pour l’anecdote, apprenant qu'il a été proclamé Empereur, il remercie poliment les Sénateurs de leur confiance, et leur répond qu'il viendra à Rome dès qu'il en aura le temps ! Au lieu de regagner la ville en toute hâte, il préfère effectuer une tournée d'inspection et rendre visite aux légions basées sur le Rhin et le Danube. Avec une arrière-pensée : ces légions, acquises à Domitien, ne peuvent qu'être sensibles à cette visite, et Trajan renforce ainsi son ascendant sur les soldats et prévient toute velléité de mutinerie. En outre, cela lui permet aussi de consolider les frontières.



Trajan à la poursuite de ses ennemis. (Détail de la colonne trajane - ©Cassius Ahenobarbus via wikipedia.)

                                        Le retour de Trajan à Rome, à la fin de l'été 99, donne lieu à des manifestations de joie : une foule en liesse se presse dans la rue pour saluer son entrée dans la ville. A la surprise générale, le nouvel Empereur arrive à pied, se mêle à la population et embrasse les Sénateurs ! Cette simplicité et cette humilité, qui tranchent complètement avec l'attitude de ses prédécesseurs, lui assurent une popularité qui ne se démentira pas durant les premières années de son règne.
"Quel jour que celui où vous entrâtes, longtemps attendu et vivement désiré, dans la capitale de votre empire ! et la simplicité même de cette entrée, quels sujets elle offrit d'admiration et de joie ! Les autres princes s'avançaient, je ne dis pas montés sur un char superbe et traînés par quatre chevaux blancs, mais (ce qui est plus insultant) portés sur les épaules des hommes. Vous, César, la majesté seule de votre taille vous élevait au-dessus de la foule : c'était aussi un triomphe ; mais c'est de l'orgueil des princes, et non de la patience des peuples, que vous triomphiez. Aussi ni l'âge, ni la mauvaise santé, ni le sexe, n'arrêtèrent personne, et chacun voulut repaître ses yeux d'un spectacle si nouveau.(...). C'était partout mêmes transports, mêmes acclamations. Il était juste que tous ressentissent également la joie de votre arrivée, puisque vous étiez également venu pour tous ; et cependant l'allégresse redoublait à mesure que vous avanciez, et croissait presque à chacun de vos pas. (Pline Le Jeune, "Panégyrique", XXII.)

                                        L'accession de Trajan à la Pourpre impériale est rapidement entérinée par le Sénat : pour une fois, la succession ne fait l'objet d'aucun litige et se déroule sans accroc. Le première mesure du nouvel Empereur est la déification de son prédécesseur. Se méfiant de la garde prétorienne, qui a jadis prouvé son manque de loyauté, il passe une bonne partie de son effectif au fil de l’épée et institue une nouvelle garde impériale, composée de provinciaux - les equites singulares.


Trajan Empereur : un conservateur paternaliste.


                                        Très vite, Trajan surprend par ses talents d'administrateur, autant que par ses qualités de chef d'état. S'il sait être ferme, il peut aussi se montrer diplomate et ménage le Sénat. Ainsi, lorsque Pline le Jeune, chargé de rédiger un panégyrique du nouvel Empereur, lui rappelle qu'il doit son élection au Sénat et qu'il doit donc le consulter avant toute décision, Trajan approuve. Et il respectera toujours les formes traditionnelles des institutions - du moins en apparence, car il conserve en réalité l'intégralité des pouvoirs impériaux, et choisit par exemple lui-même les consuls. Trajan maintient donc le caractère absolu du pouvoir mais sait y mettre les formes...

                                        Par ailleurs, et bien que les caisses soient désespérément vides, il n'augmente pas les impôts et préfère dévaluer massivement la monnaie, tout en lançant une vaste enquête contre les Sénateurs et gouverneurs de provinces corrompus, les obligeant à restituer l'argent détourné. Un certain Priscus doit ainsi rembourser la modeste somme de 700 000 sesterces (à peu près 15 millions de nos euros quand même...). Trajan envoie aussi des administrateurs, les correctores, chargés d'examiner les comptes des villes et provinces en difficulté budgétaire et de  rétablir les finances.


Sesterce de Trajan.


                                        S'il rogne sur les dépenses de l’État, Trajan adopte une politique d'aide sociale ambitieuse, dans la droite ligne de celle entamée par Nerva. Il affecte ainsi des fonds spéciaux à la mise en place de mesures destinées aux nécessiteux de Rome : c'est l'alimenta, qui permet de nourrir les plus pauvres et en particulier les enfants, qui reçoivent aussi une éducation. Mais Trajan sait aussi gagner les faveurs du peuple par d'autres moyens. Il organise des combats de gladiateurs, des chasses et des courses de char, et ordonne la remise en état du Circus Maximus, alors très détérioré, portant sa capacité à 250 000 spectateurs.


"Les Marchés de Trajan". (Toile de Joseph Félix Bouchor.)

                                         Sous son règne sont également entrepris de grands travaux d'urbanisme, dont l'aménagement d'un Forum. Ce bien nommé forum de Trajan comprend alors deux bibliothèques (une en langue latine, l'autre en langue grecque), la basilique Ulpienne et la colonne (encore visible aujourd'hui) célébrant la victoire contre les Daces (voir ci-dessous). Trajan fait aussi bâtir un grand ensemble de marchés répartis sur trois étages, un complexe thermal et un nouvel aqueduc, l'Aqua Trajana, qui sera le dernier aqueduc construit pour alimenter Rome.  Il lance aussi des travaux dans le port d'Ostie et la rénovation du réseau routier, avec le pavement de certaines voies, le sur-élèvement des berges et la construction de nombreux ponts. Enfin, il fonde plusieurs colonies pour les vétérans, dont Timgad en Afrique du Nord.

"Mais combien au contraire tu vois grand pour les ouvrages publics ! Ici un portique, là des sanctuaires s'élèvent comme par enchantement, si bien qu'ils semblent non des constructions entièrement nouvelles, mais des restaurations. Ailleurs, le pourtour immense du cirque rivalise avec la beauté des temples, lieu digne du peuple vainqueur du monde." (Pline Le Jeune, "Panégyrique", LI.)

                                        En ce qui concerne les Chrétiens, largement persécutés sous Domitien, ils connaissent un répit sous Trajan. S'il réprime fermement les mouvements séditieux fomentés par les Chrétiens les plus extrémistes, il ordonne dans une lettre adressée à Pline, alors gouverneur de Bythinie, d'éviter les poursuites systématiques :
"Il n'y a pas à les [les Chrétiens] poursuivre d'office. S'ils sont dénoncés et convaincus, il faut les condamner (...). Quant aux dénonciations anonymes, elles ne doivent jouer aucun rôle dans quelque accusation que ce soit ; c'est un procédé détestable qui n'est plus de notre temps." (Pline Le Jeune, "Lettres", X-97.)
De manière générale, Trajan fait preuve de tolérance, dans la mesure où l'autorité impériale n'est pas remise en cause.

                                        Il faut dire que les valeurs du christianisme ne doivent pas paraître tellement extravagantes à Trajan : adepte du stoïcisme, sans doute y trouve-t-il certains rapprochements. A ce titre, Trajan apparaît comme un homme de devoir, qui œuvre avant tout pour l’État et veut agir au nom du Bien. Dans la sphère privée, il mène une vie simple voire spartiate et, loin des débauches de luxe d'un Néron ou d'un Domitien, il reste accessible, fidèle à la première impression faite au peuple romain lors de son entrée dans la ville - sans toutefois se départir de la dignité qui sied à un Empereur. Ce mélange d'humilité et d'honneur plaît aux Romains, qui voient en lui l'image de la vertu. Eutrope rapporte que Trajan aimait à dire qu'il "faisait aux particuliers, étant empereur, l'accueil qu'il eût désiré des empereurs quand il ne l'était pas". (Eutrope, "Abrégé d'Histoire Romaine", VIII - 5.)

Trajan : Viril mais correct.


                                        Trajan accomplit l'exploit d'être aimé et apprécié de tous : sa collaboration avec le Sénat se déroule paisiblement, les habitants des provinces apprécient cet Empereur d'origine hispanique, les légionnaires le reconnaissent comme un des leurs, le peuple est enchanté de sa simplicité, et les intellectuels applaudissent la relative absence de censure et aussi son intérêt pour la philosophie. Car si Trajan n'est pas forcément un homme de culture comme le peut l'être un Marc Aurèle, le stoïcisme ne lui est pas étranger. On rapporte ainsi qu'en campagne, il emmenait avec lui le rhéteur Dion Chrysostome, pour discuter avec lui de philosophie. 



"Trajan donnant des audiences publiques." (Noël Coypel.)

                                        Grand gaillard solide aux traits marqués et au visage énergique, Trajan est avant tout un homme d'action, qui ne semble pas goûter à la politique et aux intrigues de cour. Une petite anecdote est assez révélatrice : lorsque lui parviennent en 108 des rumeurs accusant son ami le Sénateur Licinius Sura de comploter contre lui, Trajan s'invite tout simplement à dîner chez lui ! Et  il met un point d'honneur à manger tout ce qu'on lui sert, et va même jusqu'à se faire raser par son barbier, pour bien montrer qu'il a toute confiance en son hôte. Bref, un type viril mais correct, qui, avant d'être un administrateur d'Empire, reste un général et un homme de guerre. J'ai déjà souligné que notre homme était aimé et respecté par l'armée. Cette popularité n'est pas uniquement imputable à ses indéniables qualités de meneur ou à ses exploits militaires, mais aussi et surtout à la manière dont Trajan, tout comme il sait faire preuve de simplicité et de proximité envers le peuple, agit de même avec les légionnaires dont il partage le quotidien. Allant à pied lors des longues marches, il lutte en première ligne, connaît les soldats par leur nom et s'enquiert personnellement de la santé des blessés, auprès desquels il dépêche même Criton, son médecin personnel. 

                                        Reste que l'Empereur n'a pas que des qualités. Entre autres choses, il aime le vin. Beaucoup, voire un peu trop. Au point que, conscient de cette faiblesse, Trajan en vient à... interdire qu'on obéisse aux ordres qu'il donne en sortant de table ! On peut ajouter que, marié à Plotine avant son adoption par Nerva, Trajan n'aura jamais d'enfant : à sa décharge, il préfère les jeunes éphèbes, et en particulier les jeunes soldats et les jolis acteurs, comme le célèbre pantomime de l'époque, Pylades. Néanmoins, Trajan n'a rien d'un débauché et ses liaisons ne font jamais scandale - ce qui tient autant à la discrétion de l'Empereur qu'à la bienveillante compréhension de son épouse qui aime à répéter qu'elle est heureuse en ménage car, si son mari la trompe, c'est toujours avec un jeune garçon, et jamais avec une femme !


Plotine.


Une guerre peut en cacher une autre : les Daces et les Parthes.


                                        Mais si l'on se souvient surtout de Trajan aujourd'hui, c'est avant tout comme homme de guerre. Deux conflits majeurs marquent son règne : la conquête de la Dacie, et la guerre contre les Parthes.

                                        Tout d'abord, Trajan entreprend de conquérir la Dacie (Roumanie actuelle), alors gouvernée par le Roi Décébale. Officiellement, il s'agit de mettre un terme à l'accord négocié par Domitien, qui oblige Rome à verser de lourds tributs à Décébale. En réalité,  les baisses d'impôt consenties par Trajan doivent être compensées - et le sous-sol dace regorge justement de richesses, et principalement de mines d'or. Au terme de deux campagnes (au cours des années 101 - 102 et 105 - 106), Trajan a fait main basse sur ces ressources minières, quasiment exterminé les Daces, vaincu Décébale qui est contraint au suicide, et la région devient une province romaine. Cette guerre marque la dernière grande conquête de l’Histoire de l'Empire romain, qui atteint à ce moment-là son apogée territoriale. L'histoire des guerres daces est illustrée par les impressionnantes sculptures qui s'étendent en spirale tout autour de la célèbre colonne trajane, que j'ai déjà évoquée ci-dessus.


La colonne trajane.

                                        Après avoir fait un sort aux Daces, Trajan se tourne vers l'Orient et plus précisément vers l'Empire parthe. Cette fois, l'Arménie est au cœur du conflit : autrefois vassal de Rome, ce royaume est un point de discorde incessant entre romains et Parthes. Or, les Parthes ont renversé le roi d'Arménie, et l'ont remplacé par un souverain qui leur est nettement plus favorable. En 106, Trajan a déjà annexé l'Arabie Pétrée, centre névralgique d'une route caravanière reliant les villes de Petra et Bostra. Cette fois, la conquête ne s'est pas faite par les armes car, impressionnée par les victoires romaines, l'Arabie s'est soumise d'elle-même, devenant un royaume-client. C'est une base idéale pour lancer la campagne contre les Parthes. Trajan rassemble donc ses légions, et il ne fait pas de quartier : il conquiert l'Arménie en 114, la Mésopotamie et l'Assyrie en 115. La même année, il fait même tomber Ctésiphon, la capitale des Parthes. Marchant sur les traces de son héros Alexandre le Grand, Trajan a finalement accompli le rêve de César, Antoine et Crassus et a conquis l'Orient. La victoire semble assurée.


L'armée romaine en marche. (Détail de la colonne trajane.)

                                        Sauf que non. A Rome, certains sénateurs commencent à rechigner, jugeant que l'expansion de l'Empire est trop importante. Surtout, les Juifs de Chypre, de Cyrène et d’Égypte se soulèvent et les émeutes essaiment dans tout l'Orient, menaçant les nouvelles possessions romaines. Pour couronner le tout, les états récemment conquis se révoltent, obligeant Trajan à battre en retraite, de peur de se retrouver coupé de sa base et piégé en territoire ennemi.  Pour se sortir de ce bourbier, l'Empereur est contraint de signer la paix avec les Parthes, leur restituant une... partie de la Parthie (!) et leur abandonnant l'Arménie. Ces revers ternissent la réputation de Trajan, jusqu'à lors invaincu, et il reprend finalement le chemin de Rome - qu'il ne reverra jamais. En route, il est frappé par un accident vasculaire cérébral qui le laisse partiellement paralysé, et il meurt peu après, le 8 Août 117 à Sélinonte, en Cilicie. (Turquie actuelle). Il est incinéré sur place, et ses cendres sont rapatriées à Rome, où elles sont placées dans une urne d'or, dans le socle de la colonne trajane. Lui-même est immédiatement divinisé par le Sénat.


En guise de conclusion.


                                        La succession de Trajan ne se fait pas sans heurts. A priori, Trajan avait toute confiance en un de ses généraux, Lucius Quietus, et peut-être envisageait-il de lui confier l'Empire. Mais coup de théâtre : le jour suivant le décès de Trajan, son épouse Plotine annonce qu'il a adopté son neveu Hadrien sur son lit de mort. Plotine a-t-elle falsifié le testament de son défunt mari, comme on le pense souvent ? Probablement, d'autant que Lucius Quietus est rapidement exécuté par un proche d'Hadrien. Ce dernier nie en avoir donné l'ordre, mais l'assassin n'en est pas moins nommé sénateur dans la foulée... Malgré tout, Trajan n'avait apparemment pas pris de dispositions définitives pour régler sa succession, et le subterfuge de Plotine permet au moins d'éviter une nouvelle lutte sanglante entre prétendants.



Buste d'Hadrien jeune.


                                        Devenu Empereur, Hadrien retire les troupes de Mésopotamie et d'Arménie, et il met un terme à la politique expansionniste romaine, anéantissant le rêve d'un Empire infini que semblait caresser Trajan.  Malgré cela, Trajan est souvent considéré comme l'un des meilleurs Empereurs que Rome ait connu, et non sans raison : au cours de ses 9 années de règne, ses exploits militaires portent l'Empire à l'apogée de son expansion territoriale, il assoit l'administration impériale et contribue à embellir Rome par une politique de construction ambitieuse. Sa renommée est telle que, trois siècles plus tard, le sénat romain souhaite aux nouveaux empereurs d'être "plus heureux qu'Auguste et meilleur que Trajan" ("Felicior Augusto , melior Trajan").

                                        Montesquieu lui-même appuie cette idée, en écrivant dans son ouvrage sur les causes de la décadence de l'Empire romain :
 "Nerva adopta Trajan, prince le plus accompli dont l'histoire ait jamais parlé. Ce fut un bonheur d'être né sous son règne. Il n'y en eut point de si heureux ni de si glorieux pour le peuple romain. Grand homme d'état, grand capitaine, ayant un cœur bon qui le portait au bien, un esprit éclairé qui le montrait le meilleur, une âme noble, grande, belle, avec toutes les vertus, n'étant extrême sur aucune. Enfin l'homme le plus propre à honorer la nature humaine, et à représenter la divine". (Montesquieu, "Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence.", XV.)


"La justice de Trajan". (Eugène Delacroix - détail.)

                                        Il n'est pas évident de porter un jugement sur un homme à posteriori mais, au contraire de Paul Veyne qui voit en lui un "soudard bas du front", je dois reconnaître que j'ai une certaine affection pour Trajan. Certes militaire dans l'âme, il est l'archétype de l'Empereur paternaliste, ferme mais juste, proche du peuple mais sans se départir de l'auctoritas attachée sa fonction. Évidemment, les sources sont rares et très partiales - le terme de Panégyrique par exemple vous avait sûrement mis sur la voie - et il est donc difficile de livrer un portrait précis de Trajan, qui apparaît quasiment doté de toutes les qualités, et de rares défauts qui ne le rendent que plus sympathique... Pas sûr que les Daces apprécient !  En revanche, les Roumains semblent plus enthousiastes puisque leur hymne national, "Éveille-Toi, Roumain !", célèbre Trajan :
"Maintenant ou jamais, montrons au monde
Que dans nos veines coule encore le sang romain,
Et que nos poitrines gardent avec fierté
Un nom victorieux, héritier de Trajan !"
Alors que l'hymne espagnol se fiche de Trajan comme de l'an 98 (celui de son accession à l'Empire), c'est quand même un comble !