mercredi 20 août 2014

Jouons avec les expressions latines : la solution.


                                        Comme promis, voici les réponses au petit jeu que je vous ai proposé la dernière fois : le même tableau, avec cette fois-ci les expressions latines suivies de leur traduction et de leur équivalent en Français.

                                        J'espère que vous vous êtes autant amusé que moi lorsque j'ai préparé cette petite distraction estivale - en attendant la rentrée...

                                        Bonne fin de vacances à tous !


Si vous avez eu des difficultés, rassurez-vous... ("Astérix et les Goths".)





EXPRESSIONS LATINES
TRADUCTIONS
EXPRESSIONS FRANÇAISES.



       A)     Barba non facit philosophum.
        7)      La barbe ne fait pas le philosophe.
c) L’habit ne fait pas le moine.
       B)      Lacunar spectare.        
        10)   Regarder le plafond.
       g) Être dans la lune.
       C)      Nec caput nec pedis habere.
1) N’avoir ni tête ni pied.
f) N’avoir ni queue ni tête.
        D)     Hosti portas aperire.
15) Ouvrir les portes à l’ennemi.
j) Faire entrer le loup dans la bergerie.
         E)      Cucurbitae caput habere.
2) Avoir une tête de courge.
e) Avoir une tête de linotte.
         F)      In scirpo nodum quaerere.
12) Chercher le nœud dans un jonc.
o) Chercher midi à 14 heures.
G) De asini umbra disceptare.
4) Discuter de l’ombre d’un âne.
i) couper les cheveux en quatre.
H) Per pari rispondere.
13) Répondre du pareil au même.
d) Répondre du tac au tac.
I) Antes pedes non videre.
3) Ne pas voir devant ses pieds.
a) Être tête en l’air.
J) Remis velisque fugere.
6) Fuir à rames et à voile.
b) Prendre ses jambes à son cou.
K) Sine cortice nare.
14) Nager sans bouchon.
h) Voler de ses propres ailes.

L) Cena comesa venire.
5) Venir quand le dîner est mangé.
m) Arriver après la bataille.
M) Stare inter sacrum saxumque.
8) Être entre la victime et la pierre tranchante.
k) Être entre le marteau et l’enclume.
N) Surdo asello fabulam narrare.
11) Raconter une histoire à un âne sourd.
l) Parler dans le vide.
O) Sub Jove cubare.
9) Dormir sous Jupiter.
n) Dormir à la belle étoile.



 

dimanche 17 août 2014

Jouons avec les expressions latines !


                                        En ce qui concerne ce blog, j'attache une certaine importance à faire les choses sérieusement : le moindre article fait l'objet de recherches, je feuillette fébrilement mes livres pour retrouver les sources et dénicher les citations pertinentes, je contrôle et relis tout plusieurs fois (ce qui n'empêche pas les erreurs), je frôle la conjonctivite à force de scruter les illustrations susceptibles d'agrémenter une page. Pour autant, je ne me prends pas au sérieux : je répète à l'envi que je ne suis pas historienne, mais ce qui pourrait être un handicap me permet aussi d'aborder différentes thématiques sous un angle moins académique, d'écrire sur ce que je veux, d'insuffler une petite dose d'humour (ou du moins, d'essayer...) et de me lâcher de temps en temps. J'aimerais que, en vous arrêtant sur une page, vous preniez du plaisir à me lire et, éventuellement, que vous reteniez quelques informations utiles entre deux sourires. Et ce n'est pas toujours évident : à ma connaissance, personne n'est encore mort de rire à force d'étudier la législation romaine. 

                                        Heureusement, certains sujets sont plus légers que d'autres - comme les expressions issues de l'antiquité romaine, que je vous présente régulièrement. Prononcées par de grands personnages ou employées par l'homme de la rue, elles ont souvent en commun d'être passées, en Français, dans le langage courant. Mais si certaines ont été conservées à l'identique (comme hamum vorare - mordre à l'hameçon), d'autres en revanche ont disparu, et s'y sont substituées d'autres phrases recouvrant la même idée. Je vous propose donc un petit jeu...

                                        Ci-dessous, 15 expressions couramment utilisées par les Romains. A vous de relier chacune d'entre elles à la bonne traduction, proposée dans la deuxième colonne, et à son équivalent en Français qui se trouve dans la troisième. Par exemple : A-7-c. Comme j'ai pensé aux non-latinistes, ce n'est pas très difficile, mais vous verrez que les correspondances sont parfois amusantes. La solution sera publiée Mercredi prochain...






 EXPRESSIONS LATINES
TRADUCTIONS
EXPRESSIONS FRANÇAISES.



      A)  Barba non facit philosophum.
      1)      N’avoir ni tête ni pieds.
      a)      Être tête en l’air.
      B)      Lacunar spectare.                     
      2) Avoir une tête de courge.
      b)      Prendre ses jambes à son cou.
      C)      Nec caput nec pedis habere.
3) Ne pas voir devant ses pieds.
c) L’habit ne fait pas le moine.
      D)     Hosti portas aperire.
4) Discuter de l’ombre d’un âne.
d) Répondre du tac au tac.
      E)      Cucurbitae caput habere.
5) Venir quand le dîner est mangé.
e) Avoir une tête de linotte.
      F)      In scirpo nodum quaerere.
6) Fuir à rames et à voile.
f) N’avoir ni queue ni tête.
G) De asini umbra disceptare.
7) La barbe ne fait pas le philosophe.
g) Être dans la lune.
H) Per pari rispondere.
8) Être entre la victime et la pierre tranchante.
h) Voler de ses propres ailes.
I) Antes pedes non videre.
9) Dormir sous Jupiter.
i) Couper les cheveux en quatre.
J) Remis velisque fugere.
10) Regarder le plafond.
j) Faire entrer le loup dans la bergerie.
K) Sine cortice nare.
11) Raconter une histoire à un âne sourd.
k) Être entre le marteau et l'enclume.

L) Cena comesa venire.
12) Chercher le nœud dans un jonc.
l) Parler dans le vide.
M) Stare inter sacrum saxumque.
13) Répondre du pareil au même.
m) Arriver après la bataille.
N) Surdo asello fabulam narrare.
14) Nager sans bouchon.
n) Dormir à la belle étoile.
O) Sub Jove cubare.
15) Ouvrir les portes à l’ennemi.
o) Chercher midi à 14 heures.

dimanche 10 août 2014

Partons en "Vacances Romaines" avec Audrey Hepburn et Lord Byron.


                                        En plein cœur de l'été, la plupart d'entre vous sont sans doute en vacances, sur le point de partir ou viennent juste de rentrer. En guise de clin d’œil, je consacre aujourd'hui un billet à une expression, surtout connue comme titre de film : "Vacances Romaines".

                                        Le film en question date de 1953. Réalisé par William Wyler, il met en scène Audrey Hepburn dans le rôle de la Princesse Anne, héritière d'un royaume fictif. En visite dans les grandes capitales européennes, la Princesse est fatiguée de l'emploi du temps et du strict protocole auxquels elle est soumise. Un soir, elle fausse compagnie à son royal entourage et fugue dans les rues de Rome. Elle y rencontre Joe Bradley (Gregory Peck), correspondant d'un journal américain, qui accepte de la recueillir chez lui pour la nuit sans connaître sa véritable identité. Lorsqu'il comprend que son invitée n'est autre que la princesse, Joe décide de saisir sa chance et propose à son rédacteur un scoop : un reportage exclusif sur la fugitive. Mais en arpentant la capitale italienne en sa compagnie, le journaliste tombe sous le charme d'Anne...




                                        Même si vous n'avez pas vu le film, vous en devinez aisément la suite - ce qui ne doit pas vous dissuader de le découvrir : grand classique de la comédie romantique, avec une Audrey Hepburn toujours aussi irrésistible, ce petit bijou est un incontournable que je ne saurais trop vous recommander. Vous me remercierez plus tard pour le conseil car, pour l'instant, je sens surtout poindre l'interrogation : quel rapport avec l'Antiquité romaine ?! En ce qui concerne le scénario, aucun !

                                        En fait, tout tient dans le titre : "Vacances Romaines", ou "Roman Holiday" en version originale. Cette expression est attestée en Anglais depuis la fin du XIXème siècle, et son sens premier est bien éloigné de l'ambiance légère et fleur bleue de la célèbre comédie américaine... A l'origine, "Roman holiday" s'emploie dans la langue de Shakespeare pour parler du plaisir ressenti devant un spectacle violent, puis par extension devant la douleur ou les malheurs d'autrui. Une forme de sadisme, en quelque sorte. Or, elle apparaît pour la première fois dans un poème de Lord Byron, intitulé "Le Pèlerinage de Childe Harold". L'auteur y fait référence à un gladiateur, massacré pour le plaisir de la foule.

                                        "Le Pèlerinage de Childe Harold" est un long poème narratif divisé en quatre chants, publié entre 1812 et 1818. Byron y décrit les voyages et les réflexions personnelles d'un jeune homme blasé,  qui ne nourrit plus aucune illusion quant aux plaisirs de la vie et que seule apaise la contemplation des paysages étrangers qu'il découvre au cours de son périple. Il parcourt ainsi le Portugal, l'Espagne, l'Albanie et la Grèce, mais aussi la Belgique, l'Allemagne et les Alpes, avant de visiter Venise et Rome.

Portrait de Lord Byron. (Par Thomas Phillips - 1814.)

Composés en pleine domination napoléonienne sur l'Europe, ces chants sont autant un manifeste romantique qu'un cri de révolte contre l'oppression - qu'elle soit française en Espagne ou turque en Grèce, par exemple. Tel est le sens, éminemment politique, de la métaphore du gladiateur dace citée dans le quatrième chant, et où l'on trouve l'expression de "roman holiday" :

"Je vois devant moi le gladiateur étendu sur l'arène; il repose sa tête sur sa main; son mâle regard consent à mourir, mais il déguise son agonie; et sa tête penchée s'affaisse graduellement; les dernières gouttes de son sang, qui sort lentement de sa rouge blessure, tombent épaisses et une à une, de son flanc, comme les premières gouttes d'une pluie d'orage; mais déjà l'arène tournoie autour de lui: il succombe avant qu'aient cessé les acclamations barbares qui applaudissent son misérable vainqueur.

Il les a entendues, mais il ne s'en est point ému. Ses yeux étaient avec son cœur, bien loin du cirque. Il se souciait peu de la vie qu'il perdait sans gloire; mais sa pensée se portait où s'élevait sa hutte sauvage sur les rives du Danube, là où ses jeunes enfants barbares se livraient aux jeux de leur âge; là où était leur mère de la Dacie. Lui, leur père, était égorgé pour une fête romaine (
NDR : voilà le "Roman holiday"!) Toutes ces pensées se précipitent avec son sang. Expirera-t-il sans être vengé? Levez-vous, peuples de Goths! et venez assouvir votre implacable fureur!"
(
Lord Byron, "Le Pélerinage de Childe Harold", Chant IV - 140 et 141.)

                                        Dans le cadre du poème, on traduit la locution par "fête romaine" ; en revanche, "vacances romaines" était de toute évidence mieux adapté au film avec Audrey Hepburn. Il n'empêche que, s'il ne fait pas explicitement référence aux vers de Lord Byron, ce titre rappelle une expression qui, à l'origine, renvoyait à l'Antiquité et au goût supposé des Romains pour le sang. Personnellement, je préfère prendre en compte le sens donné par le titre du film - aussi charmant que le sourire de l'adorable Audrey...


                                        J'ajoute que, surtout en matière de poésie, la traduction ne vaut jamais le texte original. Vous pouvez donc le lire en ligne, sur wikipedia, ici.


dimanche 3 août 2014

Carpe Diem : Cueille Le Jour...

                                        Je vous propose aujourd'hui de nous pencher sur une des citations les plus célèbres de la littérature latine - si ce n'est LA plus célèbre : "Carpe Diem". Cette phrase, vous la connaissez forcément : traduite littéralement en "Cueille le jour", elle a été reprise plus ou moins fidèlement et l'idée qu'elle véhicule n'a cessé d'être exploitée, notamment en littérature puisque Ronsard, Baudelaire ou Lamartine, pour ne citer que les exemples les plus évidents, ont filé la métaphore. Mais on la retrouve aussi au cinéma ("Le Cercle Des Poètes Disparus"), en musique (où on fait le grand écart entre Metallica et... Lara Fabian !), voire dans le nom de certaines associations (Ave, amis de Carpefeuch !) ou même restaurants, et il orne bien sûr de nombreux cadrans solaires. 

                                        La formule est efficace : lapidaire et "claquante", elle se retient facilement. Et l'association inattendue du verbe "cueillir" et du mot "jour" marque les esprits. D'ailleurs, on conserve rarement l'intégralité de la phrase, et on se contente de ce "Carpe diem". Malheureusement, la citation ainsi tronquée est souvent interprétée comme une maxime purement hédoniste, invitant à jouir des plaisirs immédiats sans se soucier de l'avenir. Ce qui est bien éloigné du sens que son auteur, le poète Horace, voulait lui donner à l'origine.


Horace. (Estampe du XVIIème siècle - Musée des Beaux-Arts de Rennes.)

                                        Remettons la citation dans son contexte et voyons l'intégralité du poème. Il existe de nombreuses traductions, de la plus fidèle à la plus ampoulée, mais celle qui suit (trouvée dans un vieux bouquin de Latin), si elle s'éloigne de la forme, se rapproche des interprétations que l'on rencontre le plus fréquemment :
"Ne cherche pas, Leuconoé - c'est sacrilège - quelle fin les dieux ont décidée pour toi ou pour moi, et n'interroge pas ces nombres magiques venus de Babylone. Comme il vaut mieux subir les choses ! Que Jupiter nous accorde encore bien d'autres hivers, ou que notre dernier soit celui-ci, qui voit la mer Tyrrhénienne se briser sur les rochers, sois sage, filtre ton vin et réduis tes espérances à l'aune de ta courte vie. Pendant que nous parlons, le temps jaloux a fui : cueille le jour sans trop croire à demain." (Horace, "Odes", I-11.)

                                        Horace s'adresse ici à une jeune fille nommée Leuconoé. Figure imaginaire ou pas, celle-ci semble en tous cas encline à consulter devins, mages et astrologues afin de percer les mystères de l'avenir. Horace commence donc par la mettre en garde : selon lui, seuls les Dieux sont les maîtres de la destinée humaine et il rejette ces pratiques fallacieuses qui prétendent en révéler le cours.

                                        Mais cette impossibilité de connaître l'avenir, et donc l'incertitude dans laquelle se trouve plongé l'individu, se double de toute la tragédie de l'impuissance humaine. Qu'il lui reste cent ans ou un seul jour à vivre, l'Homme n'a aucune prise sur son destin. Il ne peut que le subir, sans aucun moyen d'échapper au dernier acte - la mort.

                                        Face à ce futur inévitable et incertain, dont seule est connue l'issue tragique, nous sommes condamnés à vivre dans la crainte du lendemain et dans l'anxiété - à moins d'avoir la sagesse de ne considérer que le présent, seule réalité tangible. Adepte de l'épicurisme, Horace refuse d'anticiper des souffrances ou des épreuves qui n'existent pas encore et ne font que troubler l'âme (pour parler comme Épicure), et appelle effectivement à profiter du moment présent - non dans une perspective hédoniste de jouissance débridée, mais bien dans l'idée de l'abandon de l'espoir et de la confiance en l'avenir. Le 10ème vers (ici : "réduis tes espérances à l'aune de ta courte vie.") ne dit pas autre chose. D'où ce conseil donné à son interlocutrice :
"Carpe diem quam minimum credula postero"
"Cueille le jour en croyant le moins possible à l'avenir."


"Bacchante" (Tableau de William-Adolphe Bouguereau.)


                                        Loin d'une maxime hédoniste, Horace prône donc une certaine forme de résignation. On ne peut pas lutter contre le temps qui passe ou contre la mort inéluctable, mais on peut choisir de profiter de ce que le présent nous offre au lieu de vivre dans la crainte.

                                        Le verbe "carpere", généralement traduit par "cueillir", peut d'ailleurs s'entendre autrement puisqu'il signifie aussi "arracher". C'est le choix de certains traducteurs qui formulent la phrase avec une violence anxieuse : "Arrache le jour", saisis-toi du moment présent avec l'énergie du désespoir, tant que tu es encore vivant. La conclusion du poème exprime dans ce cas toute l'urgence de vivre ici et maintenant, sans spéculer sur un lendemain qui ne sera peut-être pas.

                                        Après avoir lu cet article, vous comprendrez peut-être pourquoi je trouve ces deux petits mots si angoissants : ils nous renvoient à notre propre finitude. Mais la force de ce Carpe diem, c'est peut-être justement qu'il transforme le drame de la condition humaine en une injonction positive, en nous invitant paradoxalement à lutter contre notre impuissance face au destin en choisissant de cultiver - et subir - l'instant présent. Et ça, c'est tout simplement la quintessence de la philosophie d’Épicure, dont nous reparlerons très bientôt...



Ce billet est publié en souvenir d'Annie, de l'association Carpefeuch. 


mercredi 30 juillet 2014

Bonne Lecture : "L'Aigle de Rome" de Wallace Breem.

                                        Quand une maison d'édition me contacte pour me proposer de chroniquer un roman sur l'Antiquité romaine, je remercie Apollon et je danse la macarena dans mon salon. Puis, j'accepte dans la foulée. C'est ainsi qu'il y a quelques jours, les éditions Panini ont eu la gentillesse de me faire parvenir un gros bouquin, "L'Aigle de Rome" de Wallace Breem. Ce roman, qui n'était plus disponible depuis des années, inaugure une nouvelle collection baptisée Invicta. Elle invite ses lecteurs à découvrir les grands évènements et les personnages de l'Histoire par le biais de la fiction, en sélectionnant des ouvrages abordant des périodes et thématiques variées. En attendant les prochaines sorties ( que je compte bien guetter chez mon libraire habituel), j'ai donc mis mes pas dans ceux de Maximus, héros de cet "Aigle de Rome"...

                                        Au crépuscule de son Histoire, l'Empire romain n'est plus qu'un édifice vacillant, sur le point de s'effondrer : attaqué de toutes parts par les Barbares sur ses frontières, il est aussi déchiré par les luttes intestines. La gloire d'antan évanouie, demeurent néanmoins des hommes pour qui les mots d'honneur et de courage ont encore un sens. Paulinius Gaius Maximus est l'un de ceux-là. Ayant grandi en Gaule à Arelate, il a rejoint l'armée romaine et s'est vu confier un poste de commandement sur le Mur d'Hadrien. Il s'y est lié avec des compagnons d'armes, y a connu et perdu son épouse, a été trahi par son cousin Julianus qui a rallié l'ennemi et a infligé de sérieux revers à l'armée romaine. Au cours de l'hiver 406, le général Stilicon, d'origine barbare mais commandant de l'Empire d'Occident, sollicite notre héros pour sécuriser les frontières du Rhin. Maximus et son fidèle second Quintus sont envoyés en Germanie où il vont s'efforcer de contenir les Alamans, Alains, Marcomans, Vandales, etc. qui, de l'autre côté du fleuve, comptent bien percer les défenses romaines et déferler sur l'Empire. Mais à la tête d'une maigre légion, Maximus doit en plus affronter la lourde bureaucratie impériale engluée dans la corruption et composer avec le pouvoir chrétien quand lui-même est un fervent adorateur de Mithra. Entre tractations diplomatiques et lutte armée, Maximus tentera jusqu'au bout de protéger l'Empire des invasions. Mais la victoire n'est déjà plus qu'une illusion et ne demeure que l'espoir de retarder autant que possible l'inévitable défaite - avant de mourir, avec honneur et dignité, le glaive à la main.

                                        Les derniers soubresauts de l'Empire et sa chute fracassante : voilà ce que raconte ce remarquable roman, écrit à la première personne. Un Maximus vieillissant retrace son parcours, revenant brièvement sur sa jeunesse et les années passés sur le mur d'Hadrien, avant de centrer son récit sur la mission qui lui a été confiée : tenir, coûte que coûte, la frontière rhénane. Au premier abord, il s'agit donc d'un roman de guerre : les quelques 500 pages exposent surtout la vie du camp romain et les successions d'escarmouches, de batailles, de sièges et de manœuvres contre les Barbares. On assiste aussi aux pourparlers diplomatiques et aux alliances nouées avec des tribus locales, sans lesquelles Rome n'aurait jamais réussi à repousser si longtemps les ennemis.





                                        Plongée dans ce roman de guerre, j'avoue avoir d'abord été réticente tant je suis en général peu touchée par ce genre de littérature : les combats, les tactiques de guerre et les descriptions techniques m'intéressent cinq minutes mais je décroche au-delà de quelques pages. A ma grande surprise, j'ai pourtant été happée par ce pavé, et je n'ai pas lâché le récit avant la dernière ligne. D'abord parce que le roman est riche en thématiques. Plus qu'une litanie de batailles, il dessine en fait un panorama subjectif (puisque décrit du point de vue de Maximus) mais réaliste de la décadence de Rome.  A travers la manière dont le héros tente de remplir sa mission, on découvre avec effarement le délitement des institutions locales et impériales, la corruption généralisée, la démotivation des troupes... Autant d'aspects qui, progressivement, sclérosent de l'intérieur un Empire qui peine à maintenir l'intégrité de son territoire.  

                                         Extrêmement documenté, le livre remet d'ailleurs en perspective les motivations des peuples germaniques, eux-mêmes poussés vers l'Ouest par les Huns et cherchant à survivre plutôt qu'à conquérir. On y lit aussi les négociations entre Romains et Barbares et les alliances auxquelles elles aboutissent, et la passionnante confrontation symbolique entre Maximus et Julianus court sur tout le roman. De même, le culte de Mithra est omniprésent, mais en filigrane et de manière parfois cryptique - au point que  je serais probablement passée à côté sans le dossier proposé en fin d'ouvrage. (Dossier intéressant mais auquel j'aurais ajouté une carte, bien utile pour situer l'action.)

                                        Mais un roman historique reste avant tout un roman, qui ne saurait intéresser le lecteur sans un héros digne de ce nom. Et Maximus (qui aurait d'ailleurs inspiré à Ridley Scott le personnage de "Gladiator", rapporte le dossier de presse) remplit parfaitement ce rôle. Militaire courageux et impitoyable, entièrement dévoué à Rome et prêt à se sacrifier pour défendre l'Empire, il est aussi un ami fidèle et loyal, un homme qui cache ses douleurs et ses failles, qui porte sur ses épaules le destin de ses soldats et illustre d'une certaine manière celui de l'Empire. En tout cela, il incarne toutes les valeurs romaines archaïques, quand celles-ci ne veulent plus rien dire. On finit par s'attacher à ce parangon de vertu romaine et on tremble pour lui comme pour ses compagnons d'armes - alors même qu'aucun doute ne subsiste quant à leur sort inéluctable.

                                        Enfin, la réussite de cet ouvrage tient beaucoup à l'écriture : les dialogues sont enlevés et le récit est détaillé, mais le style reste simple et direct, avec un ton de plus en plus sombre, accentuant le sentiment d'urgence et d'angoisse qui tenaille le narrateur, et se transmet au lecteur. Au fil des pages, on sent monter le désenchantement et la résignation, entrecoupées par des périodes de tension extrême - jusqu'à l'épique affrontement final.




                                        Je ne qualifierais pas cette lecture d'agréable, tant le texte est finalement sombre et pessimiste. Et pourtant, je vous le recommande. Certainement l'un des meilleurs romans sur la chute de l'Empire romain, ce texte dense vous prend aux tripes pour vous jeter sur les rives glacées du Rhin. Ne vous fiez pas aux apparences, ceci n'est pas un roman de guerre - ou pas seulement. C'est une histoire de loyauté, d'intégrité, de courage, de sacrifice et d'honneur ; un roman riche et complexe avec quelque chose de crépusculaire, qui vous raconte l'agonie d'une poignée d'hommes défendant jusqu'aux ultimes instants un idéal depuis longtemps disparu.



Je remercie les éditions Panini, qui m'ont permis de chroniquer cet ouvrage, dont voici les références :

L'AIGLE DE ROME de Wallace Breem.
Éditions Panini Books - Collection Invicta : lien ici.
448 pages - 22€.