dimanche 21 décembre 2014

Satané Petrus Tritonius : Renaissance et musique antique.


                                        A plusieurs reprises, j'ai eu l'occasion de souligner la manière dont l'Antiquité avait inspiré les artistes. C'est en particulier le cas à la Renaissance, avec la redécouverte des textes et de l'art antique, et à partir de la fin du XVIIIème siècle lorsque les ruines de Pompéi et Herculanum sont dégagées. Cette influence se rencontre en peinture, en sculpture, en littérature, en musique, en architecture - et aujourd'hui encore, les thèmes antiques nourrissent les médias modernes, par exemple le cinéma ou les jeux vidéos. Ils surgissent parfois dans des domaines totalement inattendus : j'avais cité plusieurs groupes de rock s'inspirant de la Rome antique. Aujourd'hui, je vais à nouveau vous parler de musique - mais d'un genre radicalement différent : je vous emmène au cœur de la Renaissance, faire la connaissance d'un compositeur autrichien nommé Petrus Tritonius.

                                        Peter Treybenreif est né au Tyrol en 1465. En 1486, il est inscrit à l'université de Vienne, et rejoint ensuite celle d'Ingolstadt en 1497. Comme nombre de lettrés de l'époque, il adopte un pseudonyme latin, Petrus Tritonius, alors qu'il étudie aux côtés de l'humaniste allemand Conrad Pickel, dit Conradus Celtis. C'est en grande partie grâce à ce dernier, poète et philologue passionné de poésie latine, que l'Allemagne de la Renaissance redécouvre la culture antique classique.

"Apollon sur le Parnasse." (Illustration des "Odes" de Tritonius en 1507. ©Warburg Institute Iconographic Database.)



                                        Proche de Tritonius, il encourage son élève à composer un recueil didactique de chants basé sur les Odes du poète latin Horace et supervise la composition de cette œuvre à 4 voix avec mélodie au ténor. Ces compositions, intitulées  Melopoiae sive harmoniae tetracenticae, sont centrées sur la rythmique, qui respecte scrupuleusement la prosodie originale de la récitation latine : Tritonius suit la tradition héritée de l'école d'Alexandrie, selon laquelle la musique doit reproduire de façon littérale les schémas métriques de la poésie classique, avec une alternance stricte de longues et de brèves. (Pour résumer, la rythmique de la musique antique s'appuie sur une structure binaire : la phrase musicale se compose d'alternances de brèves et de longues correspondant à deux brèves. Il existe donc différentes combinaisons, permettant de varier le rythme.) Il en résulte que, si ces 22 odes ont été composées pour plusieurs voix, ce sont moins des œuvres polyphoniques que des chants homophoniques et homorythmiques, proches des chœurs des tragédies antiques grecques. On y trouve notamment un hymne à l'Empereur Auguste (texte tiré des Odes I.2.), "Iam satis terris", que vous pouvez écouter dans le deuxième podcast signalé en fin d'article.


Auguste en grand pontife. (Palazzo Massimo alle Terme - ©S. Sosnovskiy.)



                                        Une fois ses études achevées, Tritonius retourne au Tyrol, où il s'installe comme professeur de Latin et de musique, à l'école de la cathédrale de Brixen (aujourd'hui Bressanone). Docteur honoraire de l'université de Padoue, il retrouve Vienne quelques années plus tard, en tant que maître de musique à l'Université où il a fait ses classes, au sein du Collège de Poètes et de Mathématiciens fondé par Celtis. A la mort de ce dernier en 1508, Tritonius regagne à nouveau le Tyrol, enseignant dans diverses villes comme Bozen (Bolzano - où il dirige la Lateinschule). En 1524, il publie un Hymnarius de 131 chants, plus vieux recueil imprimé d'hymnes catholiques connu. Il meurt peu de temps après, sans doute en 1525.

                                        Publiées en 1507 à Augsburg, les Odes de Tritonius rencontrent un succès immédiat et font l'objet de plusieurs rééditions. Elles sont surtout prises pour modèle par plusieurs compositeurs germaniques qui calquent leurs œuvres sur celle de Tritonius en imitant à leur tour la structure musicale antique. Marquant par exemple le chant choral luthérien, l'influence des Odes horatiennes ne se cantonne pas aux territoires germaniques, et elle gagne la France vers la fin du XVIème siècle sous une forme nouvelle...



Musique médiévale. (Extrait du manuscrit du codex Manesse.)


                                        Appelé musique mesurée à l'antique, ce genre musical s'inspire en premier lieu d'un courant littéraire de la Renaissance italienne du XVème siècle, qui appliquait la métrique de la poésie gréco-latine à la langue vernaculaire. En appliquant à ces textes les règles mises en lumière par Tritonius, les artistes français donnent aux notes une valeur rythmique basée non sur la mesure, mais sur la longueur des syllabes chantées - comme dans la prosodie grecque, avec ses longues et ses brèves. En 1570, le poète Jean Antoine de Baïf est l'un des premiers à mêler les deux courants, entraînant dans son sillage d'autres poètes de la Pléiade et les musiciens Thibaut de Courville, Jacques Mauduit et Claude Le Jeune. Si elle tombe en désuétude dès le début du siècle suivant, la musique mesurée à l'antique a cependant contribué à l'évolution des formes musicales, en conduisant par exemple à la création de la musique de ballet, telle que la compose Lully sous le règne de Louis XIV. Plus encore, on considère souvent que le développement de la prosodie, en rapprochant la musique du texte chanté, a jeté les fondements d'un nouveau genre musical : l'opéra.
 
                                        Fascinés par l'Antiquité, les artistes des XVème - XVIème siècle ont donc puisé dans sa musique et sa poésie les règles rythmiques et métriques qui, appliquées aux textes anciens ou vernaculaires, ont donné naissance à un répertoire sacré et profane dont la forme nouvelle a profondément transformé la musique occidentale. A l'origine de ce mouvement, Petrus Tritonius mérite bien un peu de reconnaissance, fût-ce par le biais d'un modeste article sur ce blog. Juste une dernière chose, pour expliquer le titre de ce billet : le pseudonyme de Tritonius désigne aussi un terme musical un peu particulier, puisque le triton est en effet un intervalle forcé de trois notes, le plus souvent dissonant et aussi connu comme l'intervalle du Diable...


Danse du moyen-âge, d'après une gravure imprimée à Augsburg, fin du XVème s.




Pour en savoir plus, vous pouvez écouter les deux émissions que France Musique a consacrées à la musique de la Renaissance : Horizons chimériques des 26 et 27 Septembre 2013, disponibles en podcast ici et .




dimanche 14 décembre 2014

Foyer, doux foyer : les Pénates.


                                        La mythologie romaine puisant la majeure partie de ses légendes dans le corpus grec, rares sont les expressions qui font référence à des mythes spécifiquement latins. Pourtant, quand on parle de "regagner ses pénates", on évoque bel et bien des divinités romaines. C'est donc aux pénates que je consacre mon article aujourd'hui, et je vous propose de découvrir qui ils sont exactement et comment on les honore dans la Rome antique.

                                        Les Pénates (Dei ou dii Penates) sont des dieux domestiques, particuliers à chaque maison. Les sources divergent quant à leur origine : certains les disent étrusques, d'autres importés de Samothrace, d'autres encore apportés à Rome de Phrygie par Tarquin l'Ancien. Les Pénates sont en tous cas des divinités présentes dans la religion romaine dès les temps archaïques. Ils représentent à l'origine les esprits protecteurs du garde-manger, qui veillent sur les réserves alimentaires de la maison. Par extension, ils deviennent plus largement les protecteurs de la famille dont ils assurent la subsistance, et qu'ils suivent en cas de déplacement. Dieux du foyer domestique, veillant sur le feu qui sert à cuisiner, leur culte est respecté tout au long de l'histoire romaine : l'Empereur Théodose y met théoriquement un terme en 302, lorsqu'il interdit les cultes païens mais, dans la pratique, nombreux sont ceux qui persistent à honorer les Pénates, en particulier en milieu rural.

Statue en bronze d'un Pénate. (©British Museum.)



Les Pénates Dans La Sphère Privée. 

 

Généralités.


                                        Le mot Pénates (en général employé au pluriel) dérive du Latin "penus" signifiant "vivres, provisions". En toute logique, ils sont spécifiquement attachés au penitus, pièce de la domus où sont conservés les aliments.
"Assez voisins d'elle [de Vesta] par leur fonction sont les dieux pénates dont le nom vient de "penus", c'est-à-dire de tout ce qui peut servir à l'alimentation des hommes, ou peut-être de "penitus" parce que leur séjour est l'intérieur de nos maisons; d'où le nom de "penetrales" que leur donnent les poètes." (Cicéron, "De La Nature Des Dieux"; II - 27.)

                                        Chaque famille possède ses propres Pénates, transmis d'une génération à l'autre, aussi bien en cas de filiation directe que par adoption : l'enfant abandonne alors les pénates de ses parents biologiques pour ceux de sa nouvelle famille.
"Seuil et linteau de cette porte, salut et en même temps adieu ! Aujourd’hui pour la dernière fois je sors de la maison paternelle. (...) Dieux pénates de mes parents, auguste Lare de ma famille, protégez la fortune de mon père et de ma mère, je vous la confie. Pour moi, je vais me chercher d’autres pénates, un autre Lare, une autre ville, une autre cité." (Plaute, "Le Marchand", Acte V - Scène 1.)

Au contraire des Lares qui protègent la terre et sont attachés à un lieu, les Pénates restent indissociables de la cellule familiale et la suivent en cas de changement de domicile ou d'émigration.


Pénate couronné portant une corne d'abondance et une coupe pour les libations. (©B. McManus.)


Représentation.

 

                                        Les Pénates sont, du moins en théorie, au nombre de deux : le premier veille sur la nourriture, le second sur la boisson. Ils forment, avec le Lare et Vesta (Déesse du foyer), une triade protectrice de la maison et du foyer. Sur l'autel familial, ils sont placés de chaque côté du Lare et sont en général représentés sous les traits de jeunes gens dansant et tenant une corne ou tout autre symbole d'abondance.


Denier montrant les visages des Pénates. (Époque républicaine. ©British Museum.)


Tout comme la pratique cultuelle (voir ci-dessous), le nombre et la représentation des Pénates ont été radicalement transformés au fil du temps. A l'origine ils étaient probablement à l'effigie des fondateurs de la lignée, mais les images se sont progressivement stéréotypées. Cette indétermination a un effet surprenant : vers la fin de la République, on peut choisir pour Pénates des figures très diverses, comme des divinités majeures ou des hommes éminents de l'Histoire. Certains prennent pour Pénates Hercule, Fortuna, Éros, Mars ou Jupiter. Parfois, le choix des Pénates est lié à la profession du chef de famille : un marchand honorera par exemple Mercure. D'autres optent pour des personnalités marquantes : le dictionnaire des Antiquités de Daremberg et Saglio précise que Marc Aurèle choisit d'honorer ses précepteurs; Alexandre Sévère prend pour Pénates des hommes éminents comme Abraham, Orphée, Marc Aurèle ou... Jésus (!); Suétone, lui,vénère une statuette d'Auguste offerte par Hadrien. 

 
Statues d'un laraire privé. (©Musée Romain d'Avenches.)



Lieux de culte.


                                        Ces dieux du foyer ont leur emplacement réservé dans chaque domus : une niche, une table, un simple coin de pièce, un autel ou un petit sanctuaire qu'ils partagent avec le Lare - d'où le nom de laraire. A l'origine, l'autel des Pénates est le foyer, dont le feu sert à la préparation des aliments, et généralement situé au fond de l'atrium. Leurs images sont donc placées devant le penitus, à proximité du foyer. On retrouve ici le lien très fort qui unit les Pénates à la Déesse Vesta.

Laraire de la maison des Vettii, Pompéi.

                                        Cette description concerne surtout la Haute Antiquité et les milieux ruraux, avec un habitat encore rudimentaire. Le culte des Pénates évolue lorsque se développe une architecture urbaine et que les maisons deviennent plus complexes (avec atrium, cuisine, penitus distincts) : si les images des Pénates sont parfois encore conservées dans l'atrium, elles peuvent aussi être placées derrière l'entrée de la maison, dans la cuisine, voire directement peintes sur le four. Dans les demeures les plus riches, on consacre parfois aux cultes domestiques une pièce spécifique, sorte de chapelle dédiée à cet usage, où sont honorés entre autres les Pénates. 


Reconstitution d'un laraire de Pompéi.

Rituel.


                                        Les Pénates sont toujours évoqués ensemble, et le culte est conduit par le pater familias. En présence de toute la famille (au sens large, esclaves inclus), il prononce chaque matin une prière et fait une offrande aux Pénates. Avant chaque repas, il leur demande également leur bénédiction : on brûle à leur intention dans le foyer une partie de la nourriture, et tous demeurent silencieux jusqu'à ce que le père déclare que les Pénates sont satisfaits. On leur offre en particulier du sel, qui conserve la nourriture , et de l'épeautre , première céréale cultivée par les Romains. Si les images ne sont pas placées dans la salle où ont lieu les repas, on les transporte sur la table. Lors des occasions spéciales (mariage, anniversaires, etc.), trois jours par mois (Calendes, Nones et Ides), ainsi que lors des Caristia du 22 Février et des Saturnales de Décembre, on effectue des sacrifices particuliers : on offre ce jour-là aux Pénates du miel, des gâteaux, de l'encens, parfois même un porc.
"Qu’une main parasite approche de l’autel, / Son coûteux sacrifice aura moins de succès / Pour désarmer l’hostilité de ses Pénates / Qu’un pieux froment et du sel pétillant." (Horace, "Odes", III - 23.)


Le culte domestique, dirigé par le pater familias.


Les pénates publics - Dei Penates Publici.


                                        En tant que groupe social structuré, la cité recrée d'une certaine manière le culte domestique propre à la cellule familiale. A l'échelle d'un village ou d'une ville se créent ainsi des cultes rendus à des Pénates publics, qui remplissent les mêmes fonctions à un niveau plus étendu : ils ne veillent pas uniquement sur une famille, mais sur l'ensemble de la communauté. De la plus grande ville à la plus humble bourgade, chaque cité a ses propres Pénates. Plus tard, la domination de Rome s'accompagne de l'apparition de Pénates spécifiquement dédiés à la protection de l’État et du peuple romain tout entier.

Énée sacrifiant aux Pénates - relief de l'Ara Pacis.


                                        Dans le cadre privé, c'est au pater familias qu'incombe la responsabilité du culte des Pénates ; au temps de la royauté, c'est donc logiquement le Roi qui assume le rituel - d'autant qu'il cumule les fonctions royales et sacerdotales - conjointement avec les Vestales, les deux cultes étant comme nous l'avons dit en étroite corrélation. La fonction passe ensuite aux Pontifes, puis à l'Empereur lui-même en tant que Pontifex Maximus.

                                        Aux origines de Rome, chaque cité du Latium honore donc ses propres Pénates. Selon la légende, les Pénates de la cité de Lavinium sont ceux d’Énée : fuyant Troie en flammes après la guerre contre les Grecs, l'ancêtre mythique des Romains et son père Anchise emportent avec eux les Pénates de la ville. Arrivé en Italie, Énée fonde la cité de Lavinium et y dépose les Pénates troyens.
"Depuis l'antique Troie (peut-être ce nom a-t-il frappé vos oreilles), nous avons été emportés de mer en mer, et la tempête, au gré de sa fantaisie, nous a poussés aux bords de Libye. Je suis le pieux Énée, j'emporte avec moi sur mes vaisseaux nos Pénates arrachés à l'ennemi, et mon renom s'étend jusqu'à l'éther. Je cherche l'Italie, terre de mes pères; ma race est issue du grand Jupiter." (Virgile, "L'Enéide", I - 375.)

"Énée et Anchise" (portant les Pénates) (Tableau de Lionello Spada - Musée du Louvre.)

Lorsque son fils Ascagne tente de les transporter à Albe-La-Longue, grande cité du Latium qu'il a créée, les Pénates ne se montrent guère coopératifs : par deux fois, ils... regagnent leur pénates de Lavinium, une fois la nuit tombée !
"Durant la construction de la ville, on dit qu'un prodige fort remarquable se produisit. On avait construit un temple avec un sanctuaire intérieur pour les images des dieux qu'Énée avait apportées avec lui de la Troade et avait installées dans Lavinium, et les statues avaient été apportées de Lavinium dans ce sanctuaire; mais la nuit suivante, bien que les portes fussent soigneusement fermées et les murs de l’enceinte et le toit du temple n'eussent souffert aucun dommage, les statues changèrent de place et furent retrouvées sur leurs anciens socles." (Denys d'Halicarnasse, "Antiquités Romaines", I - 68.)

                                        Au début de l'expansion de Rome, les Pénates veillant sur l'ensemble des villes de la ligue Latine sont justement ceux de Lavinium. La symbolique est tellement forte que pendant longtemps (et même encore sous le règne de Claude), les Prêtres leur font des offrandes annuelles, et les magistrats romains prêtent serment devant eux. De même, les consuls sont tenus d'offrir un sacrifice dans ce sanctuaire lorsqu'ils prennent ou quittent leur fonction.

Temple de Vesta sur le Forum. (©Leo C. Curra.)

                                        A Rome, il existe en réalité deux lieux de culte distincts. D'une part, les Pénates sont honorés dans le temple de Vesta, sur le Forum. Plus précisément, il y existe une pièce où sont conservées les offrandes et où seuls les Pontifes et les Vestales ont le droit d'accéder.  Une fois par an, le lieu est solennellement nettoyé et purifié. D'autre part, il y a un second temple dédié aux Pénates, sur la colline de la Velia - il correspond peut-être au vestibule de l'église Santi Cosma e Damiano - où les Dieux sont représentés sous les traits de jeunes gens assis, munis d'une lance. Certains chercheurs distinguent les deux cultes, supposant que les Pénates de la Velia sont ceux du Latium, et ceux du Temple de Vesta, les Pénates de Rome proprement dite.
"On vous montre à Rome un temple construit pas loin du forum dans une ruelle qui mène aux Carènes; c'est un petit sanctuaire obscurci par la taille des bâtiments voisins. L'endroit s'appelle en langue indigène Velia. Dans ce temple il y a des images des dieux de Troie qu'il est permis à tous de voir, avec une inscription les désignant comme les Pénates. (...). Ce sont deux jeunes gens assis tenant des lances, et ce sont des œuvres de facture antique." (Denys d'Halycarnasse, "Antiquités Romaines", I - 69.)

En guise de conclusion.


                                        On confond souvent le Lare et les Pénates, et certains chercheurs pensent même que les Pénates sont en réalité des Lares spécialisés, chargés de veiller sur l'approvisionnement en nourriture. Théoriquement, leurs rôles sont différents : le premier protège la terre sur laquelle est installée la famille et, à ce titre, il n'en bouge pas ; les seconds sont, comme nous l'avons vus, attachés à la famille qu'ils suivent dans ses déplacements. Toutefois, plusieurs phénomènes tendent à accentuer la confusion. Pour commencer,  le mot de Lares ou celui de Pénates désigne souvent indistinctement par métonymie le groupe des trois personnages - les deux termes étant utilisés comme métaphore pour évoquer la maison. De plus, dans les campagnes, le Lare veillant sur la terre exploitée par les paysans est tout naturellement lié aux ressources dont ils disposent et donc à leur subsistance, et se confond avec les Pénates. Enfin, en milieu urbain, les Pénates d'une cité sont évidemment ancrés sur son territoire : ils perdent leur mobilité, caractéristique qui les différenciait en grande partie des Lares.

                                        D'ailleurs, vous aurez peut-être remarqué l'ambivalence de l'expression que je citais en introduction. Il me semble en effet que la phrase "regagner ses pénates", qui nous vient directement de ces divinités domestiques, est finalement assez paradoxale : les Pénates sont sensés accompagner les membres de la famille, et non pas attendre sagement leur retour au coin du feu. Si vous suivez le raisonnement, vous conviendrez avec moi qu'on devrait donc logiquement regagner son Lare...

dimanche 7 décembre 2014

Bonnes adresses : calendrier de l'avent et Le Petit Atelier.

                                        Pas de véritable article cette semaine, mais quelques lignes pour attirer votre attention sur deux sites internet qui méritent le détour d'un clic.

                                        Tout d'abord, je vous signale le changement d'adresse du blog du Petit Atelier, dirigé par Véronique Pinguet-Michel. La mise à jour a été faite dans la liste des blogs à suivre, à gauche de cette page, mais je vous donne tout de même le nouveau lien : http://lepetitatelier.blogs.midilibre.com/

                                        Surtout, je voulais vous présenter un site et une application lancés par les éditions des Belles Lettres : ABCD Erasme. Le site se présente sous la forme d'un calendrier de l'avent, révélant chaque jour un adage en Latin mettant en scène un animal. Illustré de manière très originale et esthétique, il est accompagné de sa traduction en Français.

                                        Ces adages sont tirés de l'ouvrage du même nom, recueil de notes rédigées par l'humaniste Érasme vers 1500. L'auteur de "L’Éloge de la Folie" y avait réuni et commenté des citations tirées de textes grecs et latins, souvent encore utilisées de nos jours  ("Prendre le mors aux dents" ; "Récolter ce que l'on sème") ou tombées dans l'oubli et donc plus mystérieuses et amusantes à nos yeux ("Apporter des chouettes à Athènes", "Tenir la lentille par le coin.")



                                        Les Belles Lettres ont récemment publié une nouvelle édition de cet ouvrage dans un superbe coffret. A l'occasion des fêtes de fin d'année, elles proposent donc - outre ce calendrier de l'avent - une application originale (et gratuite) présentant 25 de ces adages illustrés, avec entre autres leur prononciation en Latin et la traduction en Français, une explication détaillée et le texte d’Érasme. Enfin, un concours de nouvelles apporte la touche finale à cette sympathique initiative.

                                        Je précise que je n'ai pas testé l'application, qui n'est disponible que sur l'App Store. En revanche, je suis assidument le calendrier et je vous le recommande volontiers. N'hésitez pas à laisser un commentaire et à donner votre avis si vous avez téléchargé l'application.

Lien vers le calendrier : ici.
Pour télécharger l'application : ici.

dimanche 30 novembre 2014

Calvitie : la chute - capillaire - de l'empire romain.


                                        Heureusement que j'ai des lecteurs fidèles, qui ne manquent pas de réagir à mes billets. Plusieurs de mes articles ont été consacrés à l'apparence physique des Romains : vêtements, maquillage, parfums, coiffure. C'est précisément ce qui a incité Christophe à me contacter. Il s'interroge sur un sujet bien particulier : la calvitie ! Pour être exacte, il me demande pour quelle raison je n'en ai pas parlé : et bien parce que je n'y ai pas pensé, tout simplement. Je m'en vais donc réparer cet oubli.

                                        Pas besoin d'être archéologue ou historien pour se douter que les Romains aussi perdaient parfois leurs cheveux. Les exemples ( y compris impériaux) abondent, comme nous allons le voir. La vrai question n'est donc pas de savoir si l'alopécie sévissait déjà dans l'Antiquité, mais plutôt si les Romains étaient aussi affectés par la disparition de leur crinière d'antan que les hommes d'aujourd'hui. Était-ce déjà un sujet de préoccupation? Le phénomène était-il répandu ? Quelle image avait-on des hommes dégarnis ?

Tête d'un vieillard romain. (Glyptothèque de Munich - ©Bibi Saint-Pol via wikipedia.)


                                        A mon grand désarroi, il n'existe pas à ma connaissance de livre, site internet ou publication spécifiquement dédié à cette problématique - ce n'est pas faute d'avoir cherché. Autant les études sur les coiffures masculines et féminines sont nombreuses, autant les chauves semblent être les grands oubliés de l'Histoire. Pourtant, certaines choses ne changent pas : si aujourd'hui, même les hommes les moins soucieux de leur apparence ont du mal à supporter la vision de leur front dégarni, cette obsession capillaire spécifiquement masculine, ce complexe existait déjà dans l'Antiquité, et donc à Rome.

Pline l'Ancien (portrait imaginé au XIXème s.)
Pour preuve, il existe de multiples recettes pour lutter contre la perte des cheveux. C'est comme toujours Pline l'Ancien et son "Histoire Naturelle" qui nous en fournissent le plus grand nombre. L'un des remèdes consiste à frotter le crâne avec de la soude, avant d'ingérer une infusion de pin, safran, poivre, vinaigre et silphium (plante aujourd'hui disparue), à prendre avec des... excréments de souris. De manière générale, Pline recommandait l'emploi d'emplâtres animaux : fiente de brebis pilée dans le miel et l’huile; fiente de rat (poétiquement appelée "Muscerda" par Varron) ou encore cendres de sabot de mulet dissoutes dans l’huile de myrte donnaient, selon lui, d'excellents résultats. Le sang des mouches mélangé à du miel ou du lait permettait aussi de remédier au problème, à condition d'avoir préalablement frotté le crâne avec une feuille de figuier. (Je vous laisse essayer.) Si la perte des cheveux résultait d'un maléfice, mieux valait utiliser carrément une tête de rat. La peau de hérisson brûlée dans la poix liquide, réputée pour faire repousser les poils, pouvait également être appliquée - mais il fallait d'abord décaper la surface du crâne avec de la moutarde ou du vinaigre. Si aucun de ces mélanges ne vous agrée, en voici d'autres, toujours suggérés par ce brave Pline :
"La cendre de l'hippocampe, mêlée à du nitre et à du saindoux, ou avec du vinaigre seulement, guérit l'alopécie. La poudre d'os de sèche sert à préparer la peau à l'application des médicaments nécessaires. On guérit encore l'alopécie par la cendre du rat de mer, avec de l'huile; par le hérisson marin calciné avec sa chair; par le fiel du scorpion marin; par la cendre de trois grenouilles qu'on calcine vives dans un pot, appliquée avec du miel, et mieux avec de la poix liquide." (Pline l'Ancien, "Histoire Naturelle", XXXII - 23.)

                                        En vertu de l'adage selon lequel "mieux vaut prévenir que guérir", on recommandait de fortifier le cuir chevelu en appliquant une pommade à base de cendres de lézard vert mêlées à de la graisse d'ours et de l'oignon pilé, ou une solution faite de vin cuit, de l'adiante (une fougère connue en médecine sous le nom de... "capillaire" !) et de l'huile de graines de céleri. La cendre de vipère et la fiente de poule avaient fait leurs preuves, tout comme les cantharides (coléoptères) dissoutes dans la poix liquide. Cette dernière recette était cependant à manier avec précaution, car on risquait des ulcérations...

Jeune femme portant une perruque. (British Museum - ©Vroma.org)

                                        Quant aux cas désespérés, il leur restait toujours la possibilité de recourir à la perruque : les Romains, hommes et femmes, avaient coutume de porter des postiches (capillamentum), parfois fabriqués à partir de vrais cheveux (ceux des Celtes et Germains étant les plus prisés de ces dames, pour leur couleur blonde particulièrement appréciée). Cependant, les hommes préféraient masquer leur calvitie en rabattant une mèche de cheveu sur la tête (voir plus bas). Seul Hadrien choisit d'avoir recours à une perruque, lançant par la même occasion une mode passagère chez les chauves de l'Empire.

Buste d'Hadrien. (Musée Pouchkine - ©Shakko via wikipedia.)
   
                                        Les solutions ne manquaient donc pas. Et cet étalage de recettes plus ou moins farfelues (plutôt plus que moins, d'ailleurs...) illustre combien la calvitie était un sujet de préoccupation à Rome.  De manière générale, on l'interprétait comme le signe d'une faiblesse physique, due à un défaut d'acidité dans l'organisme - d'où le recours au vinaigre dans plusieurs remèdes cités ci-dessus. Toutefois, les personnes dégarnies passaient aussi pour mener une vie dissolue, et particulièrement sur le plan sexuel. Loin de s'enorgueillir d'une telle réputation, les malheureux affligés d'un début de calvitie le vivaient donc comme une atteinte à leur respectabilité, une mise en cause de leur morale et / ou de leur santé physique.
"Il est rare que la femme perde ses cheveux ; les eunuques ne les perdent jamais, et aucun homme ne les perd avant l'usage des plaisirs vénériens. Les cheveux ne tombent pas des parties inférieures de la tête, ni autour des tempes et des oreilles. La calvitie ne se voit que chez l'homme : nous exceptons les animaux qui sont naturellement chauves." (Pline l'Ancien, "Histoire Naturelle", XI - 47.)

"Samson et Dalila." (Tableau de Pierre Paul Rubens.)

                                        Il faut dire que, dans la Rome archaïque, les hommes portaient la barbe et le cheveu long - on aurait pu les confondre avec ces satanés Barbares ! Une chevelure saine et abondante était alors synonyme de vigueur, de virilité, de force et de courage. Un rapprochement que l'on rencontre dans de nombreuses mythologies. Songez au Samson biblique, qui tirait sa force prodigieuse de l'opulence de sa chevelure. Lorsque cette traîtresse de Dalila découvre son secret et lui coupe les cheveux, elle le rend vulnérable et permet aux Philistins de le réduire en esclavage. Mais, lorsque ses cheveux repoussent, Samson retrouve sa force légendaire et renverse le temple, écrasant les Philistins. Et lui-même, au passage : cheveux longs, idées courtes.

                                        Mais revenons-en aux Romains : au fur et à mesure de l'établissement puis de la consolidation de leur puissance, ils entrèrent en contact avec d'autres civilisations, et notamment les Grecs. La conquête de la Grèce influença profondément la culture romaine, entre autres dans le domaine de l'apparence physique. Or, les Grecs faisaient appel à des barbiers, afin d'être bien rasés... Ce sont d'ailleurs des Grecs qui, sous la République, s'établirent les premiers comme barbiers à Rome. Pline l’Ancien rapporte que le premier personnage important à apparaître rasé de près fut le général Scipion Émilien.
"Le second point sur lequel les nations se sont accordées, c'est l'usage de se faire la barbe, mais il s'est introduit tardivement chez les Romains. Les premiers barbiers vinrent de Sicile en Italie, l'an 454 de la fondation de Rome [299 av. J.C.] ; ils furent amenés par P. Ticinius Mena, au rapport de Varron (De Re Rustica, XI.); jusque-là les Romains avaient porté la barbe. Le premier qui prit l'habitude de se faire raser tous les jours fut le second Scipion l'Africain. Le dieu Auguste s'est toujours rasé.  " (Pline l'Ancien, "Histoire Naturelle", VII - 59.)

Dès lors, les hommes se coupèrent les cheveux et se rasèrent, hormis en période de deuil où, en signe d'affliction, on se laissait pousser la barbe. Mais la pilosité faciale et les cheveux longs furent désormais des signes de laisser-aller, en opposition avec la maîtrise du corps propre aux peuples civilisés. Le barbu, cette fois, c'était bel et bien le Barbare.

                                        En dépit de cette volte-face capillaire, l'alopécie restait un problème et les Romains se faisaient des cheveux - y compris dans les plus hautes sphères de l’État. Les deux exemples les plus célèbres sont ceux de Jules César et de l'Empereur Domitien. 


Jules César. (©Elliott Brown via Flickr.)


La calvitie du premier a donné lieu à toutes sortes de plaisanteries, y compris chez ses légionnaires qui, suite à la Guerre des Gaules, scandaient lors de son Triomphe:
"Citoyens, surveillez vos femmes : nous amenons un adultère chauve ! Tu as forniqué en Gaule avec l’or emprunté à Rome." (rapporté par Suétone, "Vie de César", LI.)






Jules César (©Nick Thompson via Flickr.)
César ne s'en formalisait pas. Pourtant, on rapporte que, jaloux de la foisonnante chevelure blonde de Vercingétorix, il aurait ordonné qu'on coupe sa tresse ! Étrange assertion, bien que Suétone raconte encore que César était enchanté de la couronne de laurier décernée par le Sénat, car elle lui permettait de dissimuler sa calvitie naissante. L'historiographe explique aussi qu'il avait l'habitude de rabattre une mèche de cheveu sur l'avant du crâne, pour cacher son front dégarni :
"Il supportait très péniblement le désagrément d'être chauve, qui l'exposa maintes fois aux railleries de ses ennemis. Aussi ramenait-il habituellement sur son front ses rares cheveux de derrière; et de tous les honneurs que lui décernèrent le peuple et le sénat, aucun ne lui fut plus agréable que le droit de porter toujours une couronne de laurier." (Suétone, "Vie de César", XLV.)

Denier de Jules César à la tête laurée.


                                         Caligula, lui, était très contrarié par la perte de ses cheveux et il s'obstinait à porter des perruques, des couronnes de laurier et de diadèmes. La statuaire permet également de voir que Galba ou Vespasien (complètement chauve, pour le coup) n'étaient pas mieux lotis. Mais apparemment, aucun d'entre eux n'en faisait une jaunisse, contrairement à Domitien. 

Tête de Vespasien. (Musée national romain.)



Tête de Domitien. (©Mary Harrsch via Flickr.)
Domitien, qui régna de 81 à 96, était le fils de Vespasien : autant dire que question hérédité, il n'était pas gâté sur le plan capillaire. Mais il était à ce point obsédé par son alopécie qu'il ne supportait pas la moindre plaisanterie au sujet des chauves : il le prenait pour un affront personnel. Il exigeait d'être représenté par les sculpteurs affublé d'une chevelure dense à bouclettes foisonnantes - faute de quoi, l'artiste risquait la mort. Et, comme César, il ramenait ses cheveux vers l'avant du crâne...
"Il était tellement fâché d'être chauve, qu'il se croyait insulté lorsque, par forme de plaisanterie ou d'injures, on en faisait le reproche à un autre. Toutefois, dans un petit traité sur la conservation des cheveux qu'il dédia à un de ses amis, il cita ce vers pour se consoler avec lui: "Ne remarques-tu pas que je suis grand et beau?", en ajoutant: "Et pourtant mes cheveux auront le même sort. Je souffre patiemment qu'ils vieillissent avant moi. Apprends que si rien n'est plus agréable que la beauté, rien n'est aussi plus éphémère."" (Suétone, "Vie de Domitien", XVIII.)


On notera au passage la mention de ce "Traité pour la conservation des cheveux" : à croire qu'un Empereur n'a rien de plus urgent à faire... Sans doute certains de ses successeurs ont-ils été confrontés à l'alopécie, mais sans qu'aucune anecdote aussi édifiante ne nous parvienne.

Gallien. (©Marcus Cyron via wikipedia.)

                                        Près de deux siècles plus tard pourtant, l'épineuse question de la calvitie se posait encore aux Empereurs romains : Gallien (qui régna de 260 à 268) se recouvrait la tête de poudre d'or, afin de prévenir la chute des cheveux. Et Marcellus Empericus, auteur médical d'origine gauloise, reprenait dans l'Antiquité Tardive une préparation déjà préconisée par Pline : la poudre de hérisson calciné, broyée au pilon.

                                        Finalement, rien n'a vraiment changé depuis la Rome antique. Ou presque : a priori, les Romains au crâne dégarni n'avaient pas envisagé de se raser la tête dans l'espoir de s'en cacher ! Mais pour le reste, la calvitie était donc déjà redoutée par les hommes, prêts à tout pour l'empêcher ou la guérir. Quant à vous, messieurs, si vous commencez à perdre vos cheveux, assumez-le et songez que cela fait de vous l'égal d'un Jules César ou d'un Vespasien. Ou d'un Caligula mais, allez savoir pourquoi, je sens que la comparaison est déjà moins engageante...
 

dimanche 23 novembre 2014

Finir en queue de poisson.


                                        La langue française regorge d'expressions issues de la langue latine, sous forme de proverbes, d'expressions, de locutions ou de citations. Pour certaines, l'origine est évidente : même sans avoir étudié le Latin, on se doute bien que "Alea Jacta Est", ce n'est pas du Norvégien. Pour d'autres, même si on ignore la source, on n'est pas surpris d'apprendre qu'elles proviennent de l'Antiquité romaine : après tout, pourquoi la phrase "L'homme est un loup pour l'homme" ne serait-elle pas tirée du Latin ?

                                        Et puis, patatras ! On tombe sur une expression, qu'on emploie sans même y penser, et on découvre  qu'elle est issue de la Rome antique, et on était à mille lieues de s'en douter. Vous voulez un exemple ? Lorsque vous dites d'un évènement ou d'une histoire qu'elle "finit en queue de poisson", vous ne faites rien d'autre que citer le poète Horace. Et celle-là, avouez que vous ne l'aviez pas vue venir !

                                        C'est en effet dans son "Art Poétique" qu'Horace emploie la formule - "desinit in piscem" dans le texte. Dissertant sur les différentes formes de poésie, l'auteur fustige le manque de cohérence dans les œuvres, dénonçant l'absurdité d'un texte sans unité ou ligne directrice :
"Supposez qu'un peintre ait l'idée d'ajuster à une tête d'homme un cou de cheval et de recouvrir ensuite de plumes multicolores le reste du corps, composé d'éléments hétérogènes; si bien qu'un beau buste de femme se terminerait en une laide queue de poisson.  À ce spectacle, pourriez-vous, mes amis, ne pas éclater de rire ? Croyez-moi, chers Pisons, un tel tableau donnera tout à fait l'image d'un livre dans lequel seraient représentées, semblables à des rêves de malade, des figures sans réalité, où les pieds ne s'accorderaient pas avec la tête, où il n'y aurait pas d'unité." (Horace, "L'Art Poétique", IV-1.)

                                        Pour Horace, des ouvrages aussi hétéroclites sont donc décevants, en ce que leur conclusion ne correspond pas à ce que leur commencement laissait présager. Ce jugement esthétique ne s'accorderait guère avec l'art actuel (Horace aurait piqué une crise de nerfs devant les tableaux de Dali ou de Picasso), mais l'image a conservé toute sa force. Il n'est pas difficile d'imaginer la déception d'un homme qui, apercevant une splendide jeune femme, se rend compte que ce corps si séduisant se... termine en queue de poisson ! (Demandez au Prince du conte "La Petite Sirène".)


"La Sirène" (Tableau de John Waterhouse.).


                                        La sirène, justement : c'est évidemment cette créature légendaire qui vient immédiatement à l'esprit en lisant Horace. Rappelons pourtant que la sirène gréco-romaine n'a rien à voir avec la petite sirène danoise, puisque dans la mythologie grecque, cette créature est décrite comme un grand oiseau à tête de femme. Au nombre de deux ou trois selon les sources, elles demeuraient près des côtes siciliennes et, attirant les marins par leurs chants envoûtants, elles les précipitaient sur les récifs avant de les dévorer. On les rencontre notamment dans l'"Odyssée" d'Homère - mais elles n'ont donc rien à voir avec la créature qu'évoque Horace, qui se rapprocherait davantage de la Néréide mentionnée par Pline l'Ancien dans son "Histoire Naturelle".


Vase attique représentant Ulysse et les sirènes. (©Jastraw via wikipedia.)


                                        La précision est certes anecdotique, mais je ne pouvais pas en faire l'économie. Même si cet article, en s'achevant sur l'évocation de créatures mi-femmes mi-oiseaux, se termine... en queue de poisson !  

dimanche 16 novembre 2014

Octavie : sœur de Britannicus, épouse de Néron.

                                        J'avoue : quand on me parle d'Octavie, je pense immédiatement à la sœur d'Octave / Auguste, l'épouse bafouée de Marc Antoine, la mère éplorée du jeune Marcellus. Bref, à Octavia Minor. Mais comme les trains, une Octavie peut en cacher une autre. En l’occurrence, je vais parler aujourd'hui de Claudia Octavia, fille de l'Empereur Claude et demi-sœur et première épouse de Néron. Une autre Octavie qui a donc marqué l'Histoire de Rome - encore que le terme "marqué" soit peut-être un peu abusif, tant les historiographes évoquent un être falot, une jeune femme dépourvue de toute personnalité, toujours en arrière-plan des évènements qu'elle ne fait que subir. Cette Octavie-là est une victime : du moins nous la présente-t-on comme telle... Mais peut-être convient-il d'étudier les textes, l'analyse révélant quelques surprises ou soulevant au minimum quelques interrogations.

Claudia Octavia (Palazzo Massimo Alle Terme, Rome - ©Folegandros via wikipedia)

                                        Pourtant, l'histoire a tout du conte de fées, à mi-chemin entre "Cendrillon" et "Blanche-Neige" : la mère de notre héroïne est morte et elle doit s’accommoder d'une méchante belle-mère, mais elle affronte courageusement son destin et épouse finalement le prince. Bon, c'est là que ça se gâte : à la fin de l'histoire, le prince lui fait couper la tête.


Entourage Familial et Mort de Messaline.



                                        A priori, on serait en droit de penser que naître dans la famille impériale, c'est quand même une sacrée chance. Sauf lorsque la famille en question est celle des Julio-Claudiens, nid de serpents à côté desquels les Atrides passeraient pour une joyeuse bande de Bisounours. A la surprise générale (et la sienne en premier lieu) Claude est proclamé Empereur en 41, à la mort de son neveu Caligula. Il avait déjà une fille, nommée Claudia Antonia, issue d'un précédent mariage. Mais, comme tous les Romains, il désirait désespérément un héritier mâle, et il s'était donc remarié avec Messaline - oui, cette Messaline dont le nom est devenu synonyme de débauche et d'orgies sexuelles. Le couple a deux enfants : Claudia Octavia donc, et Britannicus né en 41.

Messaline, Britannicus et Octavie. (Camée - Bibliothèque Nationale de France.)


                                        Malgré les nombreux écrits sur les règnes de Claude et Néron, on ne sait que peu de choses sur Octavie : elle est certes née à Rome, mais on ignore même la date exacte de sa naissance. Tacite rapporte qu'elle est morte en 62, à l'âge de 20 ans (elle serait donc née en 42), tandis que Dion Cassius avance l'année 41. Les historiens contemporains ne sont convaincus par aucune des deux versions et penchent pour fin 39 ou début 40 - c'est-à-dire alors que Claude, considéré comme un débile léger, ne jouissait d'aucune considération à la cour impériale, de sorte que l'on n'avait pas fait grand cas de la naissance de sa fille. Toujours est-il qu'elle porte le nom de son arrière-grand-mère, l'Octavie dont je parlais en introduction, et que Claude organise très vite ses fiançailles avec le préteur Lucius Junius Silanus Torquatus, descendant d'Auguste : un bon mariage est donc déjà assuré.

                                        Selon les historiographes, Claude et Messaline vivent en parfaite harmonie, l'Empereur ignorant tout des multiples infidélités de sa nymphomane d'épouse. Du moins jusqu'à ce que Messaline décide de se remarier, sans en informer son impérial époux. En réalité, on pense aujourd'hui qu'il s'agissait  d'une cérémonie bacchique, que les affranchis de Claude prirent pour prétexte afin de lui faire croire à l'existence d'un complot visant à le renverser. Quoi qu'il en soit, l'entourage de l'Empereur le presse d'agir et de faire exécuter la traîtresse. Celle-ci utilise alors ses deux enfants pour tenter d'endiguer la colère de l'Empereur - Octavie est alors âgée d'environ 8 ans :
"Messaline, malgré le trouble où la jette ce revers de fortune, prend la résolution hardie, et qui l'avait sauvée plus d'une fois, d'aller au-devant de son époux et de s'en faire voir. Elle ordonne à Britannicus et à Octavie de courir dans les bras de leur père, et elle prie Vibidia, la plus ancienne des vestales, de faire entendre sa voix au souverain pontife et d'implorer sa clémence." (Tacite, "Annales", XI - 32.)
Messaline et Britannicus. (Musée du Louvre.)


                                        Las, le pathétique spectacle ne suffit pas à sauver Messaline. Sur l'insistance de ses conseillers, qui craignent l'influence de son épouse, Claude ordonne sa mort. La jeune femme n'a pas le courage de se suicider, elle est exécutée par un centurion dans les jardins de Lucullus, où elle a trouvé refuge.

Remariage de Claude, Ascension d'Agrippine et Néron.



                                        Claude est maintenant veuf. Poussé par son entourage et en dépit du résultat déplorable de ses précédentes unions, il décide de se marier une quatrième fois. L'enjeu est d'importance : tous savent que Claude est un homme influençable, et chaque parti tente donc de lui trouver une épouse susceptible d’œuvrer dans ses intérêts. Tous défendent leur candidate, mais l'affranchi Pallas se montre le plus convaincant : il a pris le parti d'Agrippine. Mère de Néron (à l'époque connu sous le nom de Lucius Domitius Ahenobarbus), elle est une Julio-Claudienne de pure souche, ce qui contribuerait à renforcer le pouvoir impérial. En fait, elle est tellement Julio-Claudienne qu'elle se trouve être la nièce de Claude, mais peu importe : on accorde vite une dérogation, et Claude épouse Agrippine. Pour le meilleur, mais surtout pour le pire.

Agrippine. (Musée archéologique de Naples - ©Diffendale via Flickr.)

                                        Agrippine est une ambitieuse, et elle ne s'en cache pas : la marâtre d'Octavie et de Britannicus a pour seul objectif de porter son fils Néron au pouvoir et de gouverner Rome à travers lui. Pour se faire, elle noue des alliances stratégiques avec certains des hommes de confiance de Claude et multiplie les complots, afin d'écarter le fils de son Empereur de mari. S'appuyant sur le philosophe Sénèque, (précepteur de Néron, qu'elle a fait revenir de son exil en Corse, et qui lui doit donc une fière chandelle), elle initie son fils à l'art de gouverner et l'implique petit à petit dans la vie politique. Dans le même temps, l'action d'Agrippine vise à diminuer le prestige de Britannicus qui, compte tenu de son jeune âge, n'est pas encore capable de défendre ses intérêts. Néron n'est l'aîné de Britannicus que de quelques mois, mais il est chargé de tâches de plus en plus importantes, et il est constamment mis en valeur, tandis que son demi-frère est systématiquement présenté comme un enfant, incapable de gouverner et de succéder à son père. Britannicus, complètement marginalisé, est de plus en plus isolé au sein de sa propre famille et exclu du pouvoir. En 51, Agrippine parvient à convaincre Claude d'adopter Néron.

L'Empereur Claude.


                                        Pour Octavie, elle a d'autres projets, auxquels elle s'est attelée dès son union officialisée :
"Une fois sûre de son mariage, elle porte ses vues plus loin, et songe à en conclure un second entre Domitius [Néron], qu'elle avait eu de Cn. Ahénobarbus, et Octavie, fille de l’empereur. Ce projet ne pouvait s'accomplir sans un crime car Octavie était fiancée à Silanus ; et Claude, ajoutant à l’illustration dont brillait déjà ce jeune homme les ornements du triomphe et la magnificence d'un spectacle de gladiateurs, l'avait désigné d'avance à la faveur publique. Mais rien ne paraissait difficile avec un prince qui n'avait ni affection ni haine qui ne lui fût suggérée ou prescrite." (Tacite, "Annales", XII - 3.)
                                        Quel meilleur moyen de favoriser Néron que par une alliance avec la famille impériale ?! Du côté paternel, la famille de Néron n'est pas particulièrement illustre, de sorte que le mariage à une descendante des Julio-Claudiens apparaît indispensable. La promesse de mariage entre Octavie et Torquatus ayant été rompue (Torquatus, accusé d'inceste avec sa sœur, est au passage poussé au suicide), Agrippine obtient les fiançailles des deux jeunes gens, qui se marient en 53. Néron a alors 16 ans, et Octavie 13. Techniquement, ils sont frère et sœur (puisque Néron est désormais le fils adoptif de Claude), mais on n'est plus à ça près ! 
"On résolut au reste de ne pas différer ; et à force de promesses on engagea le consul désigné, Memmius Pollio, à proposer un sénatus-consulte par lequel Claude serait prié de fiancer Octavie à Domitius. Leur âge ne s'y opposait pas, et c'était un chemin ouvert à de plus grands desseins.(...) Octavie est fiancée, et Domitius, joignant à ses premiers titres ceux d'époux et de gendre, marche désormais l'égal de Britannicus, grâce aux intrigues de sa mère et à la politique des accusateurs de Messaline, qui craignaient que son fils ne la vengeât un jour." (Tacite, "Annales", XII-9).

La mort de Claude. (Incunable - ©Penn Libraries.)


                                        Toutefois, les plans d'Agrippine sont contrariés : elle perd peu à peu de son influence sur Claude, qui commence à se méfier d'elle. Pire, il semble regretter d'avoir écarter Britannicus au profit de Néron, et il se rapproche de son fils légitime - lequel, en outre, a grandi et peut désormais se défendre dans l'arène politique, notamment en ralliant les opposants d'Agrippine à sa cause. Le mariage de Néron avec la fille de l'Empereur pourrait bien ne pas suffire à lui garantir le trône... Il faut donc accélérer les choses. Le 13 Octobre 54, Claude meurt empoisonné et, tandis qu'Agrippine retient Britannicus et Octavie au chevet de leur père,  Néron est proclamé Empereur.
"Enfin, le trois avant les ides d'octobre, à midi, les portes du palais s'ouvrent tout à coup, et Néron, accompagné de Burrus, s'avance vers la cohorte qui, suivant l'usage militaire, faisait la garde à ce poste. Au signal donné par le préfet, Néron est accueilli avec des acclamations et placé dans une litière. Il y eut, dit-on, quelques soldats qui hésitèrent, regardant derrière eux, et demandant où était Britannicus. Mais, comme il ne s'offrait point de chef à la résistance, ils suivirent l'impulsion qu'on leur donnait. (...)  Toutefois on ne lut pas le testament, de peur que l'injustice d'un père qui sacrifiait son fils au fils de sa femme ne révoltât les esprits et ne causât quelque trouble." (Tacite, "Annales", XII - 69.)

Chute d'Agrippine et relations entre Octavie et Néron.


                                        Si, au début de son règne, Néron se montre un fils docile et soumis, il se détache petit à petit de l'influence maternelle et entend bien gouverner seul. Agrippine ne le supporte pas, et elle menace de faire valoir les droits de Britannicus, après tout héritier légitime du défunt Claude. Erreur grossière, puisqu'en s'opposant ainsi frontalement à Néron, elle provoque un conflit qui lui sera fatal. Britannicus meurt subitement en 55, probablement de mort naturelle. Mais ce décès survient trop opportunément pour qu'on n'en fasse pas porter la responsabilité à Néron. Agrippine a en tous cas perdu son atout majeur, et elle tombe en disgrâce.

Aureus de Néron et Agrippine. (©Steerpike via wikipedia.)

                                        Pour couronner le tout, voilà que Néron est amoureux ! Pas de sa femme, mais de la belle Poppée (Sabina Poppaea) qui (pas folle la guêpe) compte bien se faire épouser et devenir Impératrice... Jusque là, Agrippine avait toujours réussi à garder Néron sous contrôle, mais cette idylle naissante lui fait craindre que Poppée ne prenne définitivement l'ascendant sur son fils et ne l'éloigne d'elle. Elle s'oppose donc fermement à la liaison, arguant que le mariage avec Octavie est nécessaire pour le prestige qu'il donne à Néron et qu'il justifie sa position impériale. Octavie est donc au cœur de la lutte de pouvoir entre Néron et sa mère, d'autant qu'Agrippine n'étant pas femme à s'avouer vaincue, elle tente de récupérer le pouvoir qui lui a échappé en complotant contre son propre fils et en tenant des réunions secrètes avec des amis et sympathisants, y compris avec Octavie. En vain : ses manigances ne font qu'éveiller encore un peu plus la méfiance de Néron, qui finit par organiser son assassinat, en 59.

                                        Faisons un petit arrêt sur image, le temps de contempler le tas de cadavres impériaux : Claude est mort empoisonné par Agrippine ; Britannicus est mort, soit de mort naturelle, soit empoisonné par Néron ; Agrippine a été tuée sur ordre de Néron ; Sénèque a été contraint au suicide. On est en droit de penser qu'Octavie a beaucoup souffert de la perte de son père et son frère :  Tacite rapporte cependant que la jeune femme, très affligée, a dès lors appris à cacher ses sentiments.

Tétradrachme de Néron et Octavie.

                                        Nous l'avons vu : l'union de Néron et d'Octavie est avant tout  politique. L'empereur y trouve son intérêt puisqu'elle lui apporte la légitimité des Julio-Claudiens. Comme on pouvait s'y attendre, le mariage arrangé n'est pas heureux. Néron n’éprouve aucune attirance pour son épouse, et même carrément de la répulsion : il s'ennuie à ses côtés et essaye même à plusieurs reprises de l'étrangler (selon cette langue de vipère de Suétone) ! Sans aller jusqu'à confirmer ces allégations douteuses, il est certain que Néron délaisse sa femme et entretient des liaisons extra-conjugales, d'abord avec l'affranchie Actée puis avec la fameuse Poppée. Il déclare ouvertement qu'Octavie doit se contenter des "insignes" du mariage - c'est-à-dire du titre et des honneurs d'Impératrice. Ce qui n'est déjà pas si mal, et Octavie paraît s'en satisfaire, elle qui semble n'avoir jamais éprouvé le goût du pouvoir, et n'a jamais tenté de se libérer de la tutelle de son mari. Peut-être est-ce la raison pour laquelle elle est aimée et admirée par le peuple : Tacite nous la décrit comme une femme "de noble naissance et à l'honnêteté exemplaire" et insiste sur sa "vertu" ("Annales", XIII - 12 et 9).

Divorce d'Octavie et manifestations populaires ?



                                        De fait, l'Histoire a retenu d'Octavie l'image d'une éternelle victime, passive et résignée. Une femme certes vertueuse, mais effacée, geignarde et sans attrait (Notons au passage qu'il n'est jamais question de sa beauté ou de son intelligence...) qui, ouvertement bafouée, ne se rebelle même pas. On devine sans peine qu'une telle personnalité effacée ne saurait séduire un homme comme Néron. Encore Octavie pourrait-elle consolider sa position en lui donnant un héritier mâle - mais cela parait difficile, puisqu'elle a été reléguée dans un appartement séparé du palais, et que son mari refuse de partager son lit.

                                        Or, Poppée tombe enceinte. Néron se décide alors à répudier Octavie, affirmant qu'elle est stérile, et il épouse Poppée douze jours après le divorce.
"Néron n'eut pas plus tôt reçu le décret du sénat, que, voyant tous ses crimes érigés en vertus, il chasse Octavie sous prétexte de stérilité ; ensuite il s'unit à Poppée. " (Tacite, "Annales", XIV-60.)
Néron.

                                        Mais Octavie reste très populaire, et son attitude modeste et discrète lui gagne le cœur de la foule, de sorte que le divorce provoque un tollé général. Commence alors une comédie ahurissante, digne d'un soap opéra ! Néron tente de discréditer son ex-épouse, en mettant à mal sa réputation de vertu : on accuse Octavie d'avoir pris pour amant un esclave, joueur de flûte égyptien, ajoutant à la faute d'adultère la basse extraction de l'amant supposé. En dépit des dénégations de son entourage, Octavie est exilée de la cour et bientôt reléguée en Campanie sous la garde de quelques soldats. Châtiment bien mince, au vue de la gravité de l'accusation ; accusation au demeurant  bien maladroite et contre-productive, puisque la foule ne s'y laisse pas prendre et recommence à s'agiter. Face au mécontentement général, Néron est obligé de rappeler son ex-épouse. Le peuple est ravi, et manifeste sa joie en renversant les statues de Poppée et en couronnant de fleurs celles d'Octavie. Ce mouvement de foule affole encore plus Néron  :
"Alors, ivre de joie, la multitude monte au Capitole et adore enfin la justice des dieux ; elle renverse les statues de Poppée ; elle porte sur ses épaules les images d'Octavie, les couvre de fleurs, les place dans le Forum et dans les temples. Elle célèbre même les louanges du prince et demande qu'il s'offre aux hommages publics. Déjà elle remplissait jusqu'au palais de son affluence et de ses clameurs, lorsque des pelotons de soldats sortent avec des fouets ou la pointe du fer en avant, et la chassent en désordre. On rétablit ce que la sédition avait déplacé, et les honneurs de Poppée sont remis dans tout leur éclat." (Tacite, "Annales", XIV, 59-60.)
As de Néron et Poppée. (©Joe Geranio via Flickr.)

                                        Voilà, en tous cas, la version officielle, rapportée les historiographes antiques. Mais penchons-nous sur la suite du texte du Tacite, qui mérite d'être lu avec attention :
"Cette femme [Poppée] , dont la haine, toujours acharnée, était encore aigrie par la peur de voir ou la violence du peuple éclater plus terrible, ou Néron, cédant au vœu populaire, changer de sentiments, se jette à ses genoux, et s'écrie "qu'elle n'en est plus à défendre son hymen, qui pourtant lui est plus cher que la vie ; mais que sa vie même est menacée par les clients et les esclaves d'Octavie, dont la troupe séditieuse, usurpant le nom de peuple, a osé en pleine paix ce qui se ferait à peine dans la guerre ; que c'est contre le prince qu'on a pris les armes ; qu'un chef seul a manqué, et que, la révolution commencée, ce chef se trouvera bientôt : qu'elle quitte seulement la Campanie et vienne droit à Rome, celle qui, absente, excite à son gré les soulèvements ! Mais Poppée elle-même, quel est donc son crime ? qui a-t-elle offensé ? Est-ce parce qu'elle donnerait aux Césars des héritiers de leur sang, que le peuple romain veut voir plutôt les rejetons d'un musicien d'Égypte assis sur le trône impérial ? Ah ! que le prince, si la raison d'État le commande, appelle de gré plutôt que de force une dominatrice, ou qu'il assure son repos par une juste vengeance ! Des remèdes doux ont calmé les premiers mouvements ; mais, si les factieux désespèrent qu'Octavie soit la femme de Néron, ils sauront bien lui donner un époux." (Tacite, Ibid.)


Pseudo-Poppée. (Musée du Louvre - ©M. L Nguyen)
Poppée est donc "acharnée" et "aigrie" - évidemment par opposition à la douce et vertueuse Octavie. Je veux bien. Mais que dit-elle, cette harpie voleuse de mari ?! Elle accuse ouvertement "les clients et les esclaves d'Octavie", qu'elle qualifie de "troupe séditieuse usurpant le nom de peuple". Que faut-il comprendre ? Poppée affirme simplement que la réaction populaire n'est pas aussi spontanée qu'il y parait, et qu'un groupe d'opposants à Néron tente de le renverser, en prenant pour prétexte la défense d'Octavie. N'ajoute-t-elle pas que "c'est contre le Prince qu'on a pris les armes" ? Il ne s'agirait donc pas d'une foule viscéralement acquise à la cause de la malheureuse fille de Claude, humiliée et spoliée par sa rivale, mais bien de meneurs, d'opposants politiques et d'esclaves soudoyés... C'est ce que tendrait à prouver la réaction des émeutiers : il n'est même pas nécessaire d'employer les armes, la seule menace des troupes suffit à les retourner, au point qu'ils rétablissent les statues de Poppée qu'ils venaient tout juste de renverser! Leur attachement à la douce Octavie a ses limites...  L'argumentation finale de Poppée ne dit pas autre chose, et se fait même plus précise : à l'enfant de Poppée et Néron, on préférerait certainement le rejeton d'Octavie et d'un vulgaire joueur de flûte, précisément parce que la fille de Claude est toujours une menace pour le pouvoir de Néron. Elle seule descend des Julio-Claudiens, elle seule incarne le pouvoir impérial. Divorcée, elle représente un danger encore plus grand : en cas de divorce et de remariage, elle pourrait appuyer les droits d'un autre prétendant à l'Empire et renforcer le parti des adversaires de Néron.

Exil et mort d'Octavie.



                                        On notera au passage que Poppée reprend l'hypothèse d'un enfant né de la liaison d'Octavie et de son esclave musicien, ce qui laisse encore plus perplexe : Octavie n'était donc pas stérile, finalement ?! Et l'accusation d'adultère était donc fondée ? Pour une douce et insignifiante petite femme, Octavie devient en tous cas bien gênante ! La menace, réelle ou supposée, est même suffisamment alarmante pour que Néron s'affole. L'accusation d'adultère n'a pas produit le résultat escompté, principalement à cause de la basse condition de l'amant supposé. Pour autant, l'idée n'est pas mauvaise, et on emploie donc le même procédé - cette fois en choisissant un prétendant plus vraisemblable. Un homme de haute naissance, susceptible d'avoir séduit la noble Octavie, et accessoirement d'avoir comploté avec elle... Le choix de Néron se porte sur Anicetus, le commandant de la flotte qui avait déjà joué un rôle important dans l'assassinat d’Agrippine. Deux options s'offrent à lui : "avouer" la liaison coupable en échange d'un exil doré en Sardaigne, ou nier et mourir. On devine qu'Anicetus n'hésite pas longtemps, et reconnaît tout ce que l'on veut : oui, il est l'amant d'Octavie, et il confesse même qu'elle aurait porté son enfant, et qu'elle aurait avorté. Décidément, l'épouse stérile se révèle étonnamment féconde !

As d'Octavie.


                                        Muni de ses aveux, Néron peut définitivement exiler Octavie dans l'île de Pandeteria (aujourd'hui Ventotene), déjà tristement célèbre pour avoir accueillie Julie, la fille d'Auguste, éloignée de Rome pour le même genre de raison. Les relégations successives d'autres figures féminines impériales n'avaient pas traumatisé les Romains,  mais Tacite donne une description dramatique et poignante du départ en exil d'Octavie. Le peuple, vraiment, éprouve pour cette malheureuse une affection étonnante :
"Jamais exilée ne tira plus de larmes des yeux témoins de son infortune. (...) Mais Octavie, le jour de ses noces fut pour elle un jour funèbre : elle entrait dans une maison où elle ne devait trouver que sujets de deuil, un père, puis un frère, empoisonnés coup sur coup, une esclave plus puissante que sa maîtresse, Poppée ne remplaçant une épouse que pour la perdre, enfin une accusation plus affreuse que le trépas." (Tacite, "Annales", XIV - 63.)
                                        Même reléguée loin de Rome, il faut croire qu'Octavie est encore suffisamment dangereuse pour que sa mort soit jugée nécessaire : elle reçoit quelques jours plus tard l'ordre de se suicider. Comme sa mère avant elle, elle ne peut s'y résoudre : il faut lui forcer la main.
"On la lie étroitement, et on lui ouvre les veines des bras et des jambes. Comme le sang, glacé par la frayeur, coulait trop lentement, on la mit dans un bain très-chaud, dont la vapeur l'étouffa." (Tacite, "Annales", XIV - 64.)
                                        Ou l'art de se compliquer la vie : comme avec Messaline, un bon coup d'épée aurait été plus rapide ! Tacite ajoute que, "par une cruauté plus atroce encore, sa tête ayant été coupée et apportée à Rome, Poppée en soutint la vue." Encore n'accuse-t-on pas la nouvelle impératrice d'avoir réclamé ce spectacle... Ainsi meurt Octavie, le 8 Juin 62, âgée d'à peine une vingtaine d'années.

La tête d'Octavie présentée à Poppée. (Illustration de www.mondhase.com

Conclusion.


                                        Pour conclure en beauté, signalons que, selon Suétone, Néron sera sujet à des cauchemars récurrents, dans lesquels il verra apparaître sa mère et Octavie. Après la mort de Poppée quelques années plus tard, il reconsidérera la possibilité d'une alliance avec les Julio-Claudiens, et tentera d'épouser la sœur d'Octavie, Claudia Antonia. Celle-ci refusera et sera exécutée. Voilà qui est typique de cette joyeuse famille : vous mourez si vous épousez l'Empereur, et vous mourez si vous en l'épousez pas !

                                        Comme souvent lorsqu'on se penche sur l'Histoire romaine, les seules sources dont nous disposons sont nettement subjectives. Tacite et Suétone entre autres mettent ainsi en œuvre une véritable propagande anti-Néron, et décrivent tous deux Octavie comme une malheureuse victime, docile et vertueuse, excitant la compassion de leurs lecteurs. Nous ne saurons donc jamais si Octavie était bien le doux agneau inoffensif qu'on nous présente, ou une louve ourdissant dans l'ombre des complots, et que Néron avait des raisons de craindre.

                                        Oh, un dernier mot ! En effectuant des recherches en ligne, j'ai été renvoyée par mon cher moteur de recherches vers le lien suivant : "Claudia Octavia est sur Facebook. Rejoignez Facebook pour communiquer avec Claudia Octavia et d'autres personnes que vous connaissez peut-être." Hum. Je devrais peut-être ouvrir un compte Facebook, finalement : si même la famille impériale s'y met...