samedi 24 janvier 2015

Musée d'Arles Antique : envoyez vos photos !


                                        Quand on aime, on a toujours vingt ans... Vingt ans, c'est justement l'âge du Musée départemental d'Arles Antique. Vingt ans que sont regroupés dans ce bâtiment ultra-moderne posé au bord du Rhône quelques-uns des plus beaux témoignages archéologiques régionaux, et que le Musée ne cesse de se renouveler en exposant par exemple son célèbre buste de César ou plus récemment l'épave d'un vaisseau découvert au fond du fleuve. L'institution est rapidement devenue un lieu incontournable, accueillant depuis son ouverture plus de deux millions de visiteurs venus découvrir ses trésors au gré d'expositions événementielles ou au fil des collections permanentes qui révèlent le quotidien de la province romaine de la Narbonnaise.

                                        C'est donc un anniversaire très particulier, auquel vous êtes tous conviés à participer au travers d'une initiative originale et vraiment sympathique : une expo photo dont vous êtes les héros ! Le musée sollicite en effet le public et lance une grande collecte photographique en vue d'une exposition joliment intitulée "L'antique e(s)t nous", prévue au printemps 2015.







                                        Vous voulez être de la fête ? Rien de plus simple : il vous suffit de fouiller dans vos albums de famille et d'en extraire les photos vous montrant à côté d'un monument antique ou d'un site archéologique du pourtour méditerranéen. De Rome à Athènes, de Pétra à Carthage, d'Alexandrie à Naples, en passant par Syracuse, Tarragone ou Mérida - mais Nîmes, Fréjus ou une bonne vieille borne milliaire, ça marche aussi. L'idée est moins de montrer ces vestiges que d'illustrer la manière dont ils s'intègrent dans notre vie : comment ils s'inscrivent dans des paysages qui nous sont familiers, comment ce prestigieux passé s'insère dans notre quotidien, comment encore nous nous l'approprions comme décor de nos souvenirs les plus anodins (le pique-nique dans les arènes de Cimiez) ou les plus émouvants (photos de voyage, de mariage, etc.) Collision inattendue de deux passés, notre histoire personnelle se superpose à l'Antiquité lointaine qui a façonné notre culture et notre société.

                                        A titre personnel, je vous avoue que je trouve l'idée aussi émouvante qu'amusante. Émouvante parce que perce parfois un sentiment doux-amer, l'illustration du Carpe diem cher à Horace. D'une certaine manière, la confrontation de l'instant éphémère ainsi capturé et des vestiges d'une civilisation disparue symbolise ce vain désir de retenir le temps qui passe, de capturer les moments heureux avant qu'ils ne s'enfuient. Mais amusante aussi, parce qu'on a tous posé à côté du Colisée ou devant les Arènes, fier comme Artaban et en se prenant un peu pour le Roi du monde ! Ces sentiments mêlés, cet enchevêtrement de nostalgie et de joies ressuscitées : voilà les moments de vie qui représentent cet Antique e(s)t nous.


© 001
  Françoise Denise Éphèse 1971


                                        Après l'envolée lyrique, soyons pragmatiques ! Pour participer, dépêchez-vous car vous n'avez que jusqu'à la fin du mois. (N.B. : J'avais précisé que seules les photos argentiques étaient acceptées : c'était une erreur, vous pouvez vous lâcher et envoyer du numérique !!) Plusieurs solutions s'offrent à vous :
  • Numérisez vos photos de famille et envoyez-les par courriel à 20ans.mdaa@cg13.fr (Un seul cliché par envoi.)
  • Déposez-les à l’accueil du musée ou dans une des bibliothèque du réseau de la bibliothèque départementale des Bouches-du-Rhône (liste sur Internet)

Dans tous les cas, il vous faudra remplir une fiche d'informations (lieu, date, etc.) et une autorisation d'utilisation. Ces deux documents sont disponibles dans les points de collecte et sur le site du Musée ( www.arles-antique.cg13.fr)


Pour tout renseignements :  04 13 31 51 53 / 20ans.mdaa@cg13.fr

dimanche 4 janvier 2015

Zodiaque et mythologie. (Partie 2.)

                                        Deuxième partie de notre tour du zodiaque et des mythes attachés aux différents signes. Reprenons-là où nous en étions restés : après la Vierge vient la Balance, ce qui  tombe d'autant mieux que les deux symboles sont étroitement liés...


La Balance.


                                        C'est le seul symbole inanimé du zodiaque. Deux récits sont généralement évoqués en ce qui concerne cette constellation. Dans le premier cas, on considère que la Balance est un prolongement de la constellation de la Vierge, et qu'il s'agit de l'attribut de la Déesse de la justice Astrée.

                                        On reste dans la famille avec la seconde légende, qui rattache la Balance à Thémis, la mère d'Astrée. Déesse archaïque, elle est l'une des premières épouses de Zeus et, selon Homère, elle est surtout la personnification de l'ordre établi et des lois. Présidant aux délibérations des Dieux et des hommes, elle assure l'équité des décisions ; elle tient dans ses mains une épée et une balance, et elle est représentée les yeux bandés pour illustrer son impartialité. Au passage, notons que c'est sous le règne de la Balance que se produit l'équinoxe d'automne, où jour et nuit sont de la même durée.

Thémis, symbole de la justice. (Parlement de Bourgogne, cour d'appel de Dijon © Dicom - J. Jaunet.)


Le Scorpion.


                                        Le signe du Scorpion est toujours associé à la figure d'Orion, mais on rencontre plusieurs légendes pour expliquer sa présence au sein du zodiaque. Fils de Poséidon, de Zeus, ou d'un paysan qui accueillit les Dieux de l'Olympe, Orion est en tous cas un géant d'une grande beauté. Un des mythes veut qu'après bien des péripéties, il soit devenu chasseur auprès d'Artémis. Mais sous le charme, Eos l'enlève, provoquant la fureur d'Artémis qui tue Orion d'une flèche. Pour d'autres mythographes, la mort d'Orion est accidentelle : Apollon, jaloux d'Orion, défie sa sœur de planter sa flèche dans un point émergeant de la mer : elle y parvient, mais c'était en fait la tête d'Orion qui faisait trempette ! Troisième version : Orion ayant tenté de violer Artémis, la Déesse fait sortir de terre un scorpion qui lui inflige une piqûre mortelle.

                                        Enfin, une nouvelle légende raconte une autre version de la mort d'Orion, mettant cette fois en scène Héra. Chasseur émérite, le géant ne cesse de crâner et d'étaler ses exploits. Ce qui irrite fortement Héra, bien décidée à enseigner l'humilité à ce vantard... Elle demande donc à un scorpion de se planquer dans les fourrés, et de piquer Orion lorsque celui-ci passera à sa portée : empoisonné par le venin, Orion tombe raide mort - terrassé par une bête minuscule, quand il a tué les fauves les plus féroces.

                                        Quoi qu'il en soit, le scorpion est transformé en constellation pour services rendus. Et Orion aussi, par la même occasion : juste à côté du scorpion, la constellation qui porte son nom semble fuir pour l'éternité la piqûre de l'insecte fatal...


"Diane auprès du cadavre d'Orion." (Toile de  Daniel Seiter - Musée du Louvre.)


Le Sagittaire.


                                        Il s'agit d'un centaure - mais pas de n'importe lequel. En règle général, les centaures sont des créatures assez peu recommandables : ces êtres au corps de cheval et à buste humain sont violents, bas du front, portés sur la bouteille et ils se nourrissent de chair crue. Exceptions dans cette bande de sauvages débridés, Pholos et Chiron se distinguent par leur bonté et leur sagesse. C'est le second qui nous intéresse ici. Contrairement aux autres centaures, il est le fils de Cronos et de l'Océanide Philyra - il doit son étrange forme au fait que son père, pour l'engendrer, se soit changé en cheval. Élevé par Artémis et Apollon, Chiron apprend l'art de la médecine et de la chasse, dispensant ensuite son immense savoir auprès d'élèves aussi renommés que Jason, Castor et Pollux, Ulysse, Nestor, Achille ou Asclépios (Dieu de la médecine).

                                        Mais Chiron est accidentellement blessé par Héraclès : lors d'un combat l'opposant aux autres centaures, le Héros lui tire dans la cuisse une flèche imprégnée du sang de l'Hydre de Lerne. Immortel de naissance, Chiron est condamné à souffrir éternellement à cause du poison, mais il obtient des Dieux l'autorisation d’offrir son immortalité à Prométhée et peut expirer en paix. Zeus lui accorde une place dans les Cieux, sous la forme de la constellation du sagittaire, pour rendre hommage à ses nombreux talents et à sa bonté. 



Achille éduqué par Chiron. (Fresque d’Herculanum - Musée archéo de Naples - via wikipedia.)


Le Capricorne.


                                         Ici aussi, les mythographes avancent plusieurs hypothèses. Pour certains, le capricorne serait Égipan, faune ayant aidé Zeus à récupérer ses tendons, volés par le monstre Typhon. Fuyant l'horrible créature, Égipan aurait plongé dans la mer, se transformant en être mi-chèvre, mi-poisson. J'aurai l'occasion d'y revenir, puisque je compte bientôt consacrer quelques lignes à ces Égipans.

                                        Mais le plus souvent, on rapproche le capricorne d'Amalthée, nourrice de Zeus. Le père du Dieu, Cronos, a la fâcheuse habitude de dévorer ses enfants pour éviter que ceux-ci ne l'évincent de son trône. Heureusement sa mère, Rhéa, parvient à le soustraire à son cruel géniteur : elle l'emporte sur le mont Ida où elle le confie à Amalthée. Dans les traditions archaïques, Amalthée est la nymphe qui recueille le divin nourrisson; dans d'autres versions, il s'agit de la chèvre qui l'allaite.

                                        Nymphe ou chèvre, Amalthée veille consciencieusement sur le divin bambin, réunissant par exemple autour de lui danseurs et chanteurs, dont le tapage couvrent les pleurs et les cris du bébé. Mais l'enfant est tellement robuste qu'un jour, il brise accidentellement une corne de la chèvre  ! Confus, Zeus l'offre aux nymphes en leur promettant qu'elle se remplira désormais de tout ce qu'elles désireront : c'est la corne d'abondance. Quant à la chèvre Amalthée, son dévouement lui vaut une place au firmament.


"Zeus allaité par la chèvre Amalthée." (Le Bernin - Rome, galerie Borghèse.)


Le Verseau.

                                        A consommer avec modération puisqu'à l'origine, le Verseau ne  verse pas que de l'eau... Le signe représente en fait Ganymède, fils de Tros et de Callirhoe, descendant direct de rois troyens. Il est surtout réputé pour sa remarquable beauté qui charme tous les Dieux, et Zeus en premier lieu. Un jour, alors que le jeune adolescent surveille le troupeau de son père, le Dieu se change en aigle et le prend entre ses serres, l'enlevant sur l'Olympe. Là, devenu immortel, Ganymède remplit la fonction d'échanson et verse aux Dieux hydromel et ambroisie.

                                        Si Tros est assez mécontent de voir son fils ainsi kidnappé par Zeus, il finit par s'apaiser en recevant la visite d'Hermès, envoyé en médiateur. Le négociateur lui vante les avantages de la nouvelle situation de Ganymède (immortalité, poste de prestige, etc.) et lui offre en compensation des chevaux capables de courir sur l'eau, un cep de vigne et une coupe en or. L'irascible Héra est plus difficile à calmer : folle de jalousie, elle ne cesse de harceler son époux qui, de guerre lasse, éloigne Ganymède en le plaçant dans le ciel, sous la forme de la constellation du Verseau. Ce qui n'empêchera pas Héra d'ourdir le complot conduisant à la guerre de Troie et à la destruction de la patrie de son rival.

"L'enlèvement de Ganymède". (Toile de Pierre-Paul Rubens, Musée du Prado, Madrid.)

Les Poissons.


                                        Il est temps de conclure avec les Poissons. Et à signe double, double légende ! Le premier mythe met en scène Typhon. Nous avons déjà parlé de cette terrible bestiole, mais sachez que Typhon est un monstre effrayant, au corps couvert d'écailles et dont les cent gueules vomissent du feu, engendré par Gaïa pour attaquer les Dieux de l'Olympe.  Du coup, on comprend la panique d'Aphrodite et d Éros, qui voient surgir la créature devant eux : affolés, la mère et le fils se jettent dans la mer, se transformant en poissons pour fuir leur ennemi. (Selon une autre version, ce sont des dauphins qui les transportent de l'autre côté de la mer.)

                                        Le second mythe rapporte l'histoire d’Amphitrite, fille de Nérée. Alors qu'elle danse avec ses 49 sœurs près de l'île de Naxos, Poséidon l'aperçoit et en tombe amoureux. Mais la belle se refuse à lui et prend la poudre d'escampette, se réfugiant aux confins des océans. Un dauphin la retrouve, l'enlève, et la ramène auprès de Poséidon qui l'épouse. Quant au cétacé, on le remercie en le plaçant au nombre des constellations.


Amphitrite et Poséidon. (Mosaïque du IVème s; - Musée du Louvre.)



                                        Voilà ! Vous ignorez toujours si vous tomberez amoureux ou si vous aurez une promotion en 2015, mais vous savez au moins quel mythe antique est associé à votre signe zodiacal. A défaut de prédiction, je vous souhaite quand même une excellente année, la tête pleine d'étoiles et de récits mythologiques...


Petite pause pour la Toge et le Glaive - qui revient d'ici peu. Pas de vacances pendant les fêtes, mais maintenant, on récupère des agapes et des orgies romaines !

dimanche 28 décembre 2014

Zodiaque et mythologie. (Partie 1)

                                        Tous les ans en Janvier, les magazines vous promettent votre horoscope pour l'année à venir : en fonction de votre signe zodiacal, vous y découvrez ce que vous réservent les prochains mois sur le plan amoureux, professionnel ou de la santé. Je suppose que mon cas personnel reflète celui de beaucoup de gens : je n'y crois pas... mais je lis quand même ! On ne sait jamais, et si je dois vraiment rencontrer l'amour le 15 Mars, autant éviter de sortir en jogging et pas maquillée ce jour-là... Cela étant, je ne suis pas Madame Irma et je m'abstiendrai donc de sacrifier à cette tradition. En revanche, je peux en profiter pour aborder un autre aspect relatif aux signes du zodiaque : si à l'origine, ils n'étaient pas liés à la mythologie, la tradition gréco-romaine les y a progressivement inclus en les reliant à diverses légendes. C'est ce que nous allons découvrir dans cet article en deux parties - pour terminer 2014 et entamer 2015.

                                        Pour commencer, qu'est-ce que le zodiaque et qui en est à l'origine ? Le mot en lui-même vient du Grec, Zôdion signifiant "petit animal". Il s'agit de la division symbolique en 12 parties de l'espace du ciel que le soleil parcourt durant l'année. Chacune de ces parties comprend une constellation, qui donne son nom à un signe astrologique. C'est d'abord la disposition des étoiles qui a évoqué l'idée du symbole rattaché à la constellation, avant que celui-ci ne soit lié à une légende mythologique. Le poète Ausone les cite ainsi, dans l'ordre du parcours solaire :
"Vient ensuite cette zone de signes que composent douze constellations : le Bélier, le Taureau, les Gémeaux, le Cancer, le Lion, la Vierge, la Balance, le Scorpion, le Sagittaire, le Capricorne, le Verseau, et les Poissons." (Ausone, Fragments divers.)




                                        La question fait encore débat mais, si l'on rencontre quelques opinions divergentes, la plupart des historiens attribuent l'invention du zodiaque aux Babyloniens. Par leur intermédiaire, le système aurait été adopté par les Grecs et ensuite transmis aux autres peuples du pourtour méditerranéen - Romains inclus. L'astrologie connaît un réel développement à Rome au début de notre ère : pour les Anciens, l'astrologie n'a rien à voir avec l'idée que nous nous en faisons généralement puisqu'il s'agit d'une science, au même titre que les mathématiques ou la médecine. Le thème astral se base sur des calculs et observations complexes - bien loin de l'horoscope hebdomadaire de Elle ! L'engouement est tel que l'Empereur Tibère, par exemple, se passionne pour  la discipline, qu'il pratique lui-même en amateur. Il a toute confiance en son astrologue personnel, Thrasyllus, qu'il consulte sur les sujets les plus variés. Voilà qui mérite un article plus complet, ce qui sera sans doute fait prochainement...

                                        A l'origine, les symboles du zodiaque évoquaient le calendrier des travaux agricoles ou les phénomènes astronomiques et météorologiques observés au cours des saisons. Par exemple, le Bélier, le Taureau et les Gémeaux (d'abord représentés par deux chèvres) illustraient les mois de printemps ; la Balance représentait la période au cours de laquelle le jour et la nuit ont des durées égales ; le Sagittaire signifiait la saison de la chasse ; le Verseau la saison des pluies, etc. Cette symbolique a progressivement disparu, et adoptés par les Grecs, les animaux ou figures choisis pour personnifier les constellations ont été assimilés aux légendes mythologiques. Ces croyances ne sont pas toujours unanimes et on rencontre parfois plusieurs versions voire plusieurs personnages différents, associés à un seul et même signe. J'ai choisi de privilégier les plus communément évoqués.


Le Bélier.


                                        Le Bélier du signe éponyme, c'est celui de la Toison d'Or. L'histoire commence lorsque le Roi de Béotie, Athamas, se lasse de son épouse Néphélé dont il avait eu deux enfants - un fils nommé Phrixus et une fille appelée Helle. Le goujat renvoie sa femme et se remarie avec Ino, qui lui donne à son tour deux fils. Jalouse des enfants de Néphélé, et craignant que Phrixus ne supplante son propre rejeton dans l'ordre de succession, Ino décide de les faire tuer. Pour cela, elle fait griller les semences destinées à la récolte de blé, rendant les graines stériles. Consterné par l'absence de moisson et la famine à laquelle son peuple est condamné, Athamas consulte l'oracle. Or, Ino a soudoyé les messagers, qui accusent Phrixus et Helle d'être responsables de la colère des Dieux. Seule leur mort pourrait les apaiser... Accablé de chagrin, Athamas se résigne à sacrifier ses enfants.

Phrixus et Helle sauvé par Chrysomallos. (Vase lucanien, ©Harvard University.)



                                        C'était compter sans Zeus : imploré par Néphélé, il envoie à la rescousse le bélier à la toison d'or, Chrysomallos. Conduit par Hermès, l'ovin divin charge les deux enfants sur son dos et s'envole allègrement par-delà les mers. Manque de chance, Helle se penche un peu trop et - plouf ! - tombe dans l'océan et se noie. L'endroit, les Dardanelles, est également connu sous le nom d'Hellespont... Quant à Phrixus, il parvient jusqu'en Colchide où il sacrifie le Bélier en l'honneur de Zeus - qui transforme l'animal en constellation. Toutefois, on avait pris garde de mettre de côté la toison d'or, offerte au Roi de Colchide. Celle-là même que viendrait bientôt chercher un certain Jason - mais ceci est une autre histoire.


Le Taureau .


                                        Les taureaux ne manquent pas dans la mythologie gréco-romaine, mais le bovin stellaire serait celui dont Zeus avait revêtu la forme pour enlever Europe. Toujours chaud comme la braise, le Dieu tombe amoureux de la belle jeune femme. Craignant cependant la colère de son épouse Héra, il se change en un éblouissant taureau blanc et s’approche de l'objet de sa convoitise, qui joue sur la plage. Sous le charme, l'innocente a l'idée saugrenue de monter sur le dos de la bête qui - ni une, ni deux - part au triple galop dans la mer et l'emmène jusqu'en Crète. Là, reprenant sa véritable apparence, Zeus s'unit à elle - avant de l'abandonner pour repartir sur l'Olympe. Plaquée, Europe se console dans les bras d'Astérios, Roi de Crète. De son union avec le Dieu volage naquirent tout de même trois fils : Minos, Sarpédon, et Rhadamanthe. Minos fera plus tard construire un labyrinthe afin d'y enfermer un autre genre de taureau : le Minotaure. Mais ceci est une autre histoire.

"L'enlèvement d'Europe." (Toile de Noël-Nicolas Coypel - Philadelphia Museum of Art.)

Les Gémeaux.


                                        L'un des signes doubles de l'astrologie, les Gémeaux évoquent les jumeaux Castor et Pollux, également connus sous le nom de Dioscures. Ils sont les enfants de Léda, épouse de Tyndare, et de... Zeus, décidément toujours aussi entreprenant. Le Dieu choisit cette fois de se matérialiser sous la forme d'un cygne pour s'unir à Léda ; la même nuit, la coquine visite la couche de son époux légitime. De cette double union naissent deux œufs : le premier contient Hélène et Pollux (fils de Zeus) le second Clytemnestre et Castor (fils du Roi.)

                                        En grandissant, les deux garçons s'attachent profondément l'un à l'autre et une grande complicité les unit. Bon sang ne saurait mentir, les jumeaux multiplient les exploits, accompagnent par exemple Jason dans sa conquête de la Toison d'Or. Mais les jumeaux sont tués au combat et Zeus place son fils Pollux parmi les étoiles. Or, celui-ci refuse d'être immortel s'il doit être séparé de son cher Castor. Il supplie son père de partager l'immortalité avec son frère et Zeus y consent, réunissant les deux frangins au sein de la constellation des Gémeaux. Pendant ce temps-là, leur sœur Hélène a été enlevée par Pâris, qui déclenche ainsi la guerre de Troie. Mais ceci est une autre histoire.


Castor & Pollux. (Statue de Joseph Nollekens - Victoria & Albert Museum.)


Le Cancer.


                                         Cette fois, Zeus n'y est pour rien ! Le Cancer est l'un des rares signes que le Roi des Dieux n'a pas lui-même placé au firmament. La créature - carcinos en Grec, soit écrevisse - est liée au mythe d’Héraclès.

                                        Parmi ses douze travaux, le héros doit combattre l'hydre de Lerne, monstrueux serpent multicéphale (Vous savez : dès qu'on lui coupe une tête, il en repousse deux à la place.) Or, cette charmante créature n'est pas la seule occupante de Lerne puisqu'on y trouve aussi le futur Cancer, placé là par Héra qui exècre notre héros. L'idée, c'est que l'écrevisse détourne l'attention d'Héraclès pour donner l'avantage à l'Hydre. Malheureusement pour l'écrevisse (et pour l'Hydre), le plan ne fonctionne pas comme prévu : la bestiole mord bien Héraclès au talon, mais celui-ci l'écrase d'un simple coup de pied. Magnanime, Héra  récompense toutefois le sacrifice du Cancer en le plaçant parmi les constellations. Et Héraclès extermine l'Hydre et passe aux travaux suivants. Mais ceci... (Vous avez saisi l'idée ?!)


Héraclès attaqué par Carcinos, tandis qu'il combat l'hydre. (Vase attique - ©Bibi Saint-Pol via wikipedia.)


Le Lion.


                                        Revoici Héraclès puisque le lion zodiacal n'est autre que le lion de Némée, que le Héros affronte au cours du premier de ses douze Travaux. Fruit des amours d'Echidna et de de Typhon, ce fauve redoutable élevé par Héra terrorise la vallée de Némée. Héraclès tente d'abord d'abattre la bête de ses flèches, mais celles-ci effleurent à peine la peau de l'animal. Il n'a pas davantage de succès lorsqu'il essaye de le tuer à coups d'épée ou de massue : la massue s'abat sur le crâne de l'animal dans un choc formidable... et se brise en mille morceaux ! Désarmé, Héraclès saisit alors le lion par le cou, et il l'étrangle à mains nues. Au passage, il dépèce le cadavre et endosse la peau du monstre, qui s'est avérée si solide, pour s'en faire une armure. Pour commémorer l'exploit de son fils, Zeus place le Lion au nombre des constellations.


"Hercule étranglant le lion de Némée." (Esquisse de Pierre-Paul Rubens - ©Harvard Art Museum.)


La Vierge.


                                        Il est déjà plus difficile de relier la Vierge à une légende mythologique précise. On la rapproche de plusieurs divinités - comme Isis ou Déméter - mais sans lui attacher un récit spécifique. Cependant, on évoque le plus souvent Astrée : sœur de la Pudeur, cette jeune femme vertueuse, Déesse de la justice, était la fille de Zeus et de Thémis. Aux temps heureux de l'Âge d'or, où les Hommes ne connaissaient que la paix, l'amour et la prospérité, elle vivait parmi les mortels. Mais c'était trop beau pour durer : la situation dégénéra avec l'apparition des guerres et des crimes, et tout partit en vrille. On était entré dans l'Âge de Bronze, et ça n'allait pas s'améliorer ensuite... Désabusée par les perversions de l'âme humaine et la déliquescence du monde, Astrée mit un terme à son séjour terrestre et se retira dans les Cieux, sous la forme de la constellation de la Vierge.


"Astrée quittant les bergers." (Toile de Salvador Rosa - The Yorck Project via wikipedia.)

dimanche 21 décembre 2014

Satané Petrus Tritonius : Renaissance et musique antique.


                                        A plusieurs reprises, j'ai eu l'occasion de souligner la manière dont l'Antiquité avait inspiré les artistes. C'est en particulier le cas à la Renaissance, avec la redécouverte des textes et de l'art antique, et à partir de la fin du XVIIIème siècle lorsque les ruines de Pompéi et Herculanum sont dégagées. Cette influence se rencontre en peinture, en sculpture, en littérature, en musique, en architecture - et aujourd'hui encore, les thèmes antiques nourrissent les médias modernes, par exemple le cinéma ou les jeux vidéos. Ils surgissent parfois dans des domaines totalement inattendus : j'avais cité plusieurs groupes de rock s'inspirant de la Rome antique. Aujourd'hui, je vais à nouveau vous parler de musique - mais d'un genre radicalement différent : je vous emmène au cœur de la Renaissance, faire la connaissance d'un compositeur autrichien nommé Petrus Tritonius.

                                        Peter Treybenreif est né au Tyrol en 1465. En 1486, il est inscrit à l'université de Vienne, et rejoint ensuite celle d'Ingolstadt en 1497. Comme nombre de lettrés de l'époque, il adopte un pseudonyme latin, Petrus Tritonius, alors qu'il étudie aux côtés de l'humaniste allemand Conrad Pickel, dit Conradus Celtis. C'est en grande partie grâce à ce dernier, poète et philologue passionné de poésie latine, que l'Allemagne de la Renaissance redécouvre la culture antique classique.

"Apollon sur le Parnasse." (Illustration des "Odes" de Tritonius en 1507. ©Warburg Institute Iconographic Database.)



                                        Proche de Tritonius, il encourage son élève à composer un recueil didactique de chants basé sur les Odes du poète latin Horace et supervise la composition de cette œuvre à 4 voix avec mélodie au ténor. Ces compositions, intitulées  Melopoiae sive harmoniae tetracenticae, sont centrées sur la rythmique, qui respecte scrupuleusement la prosodie originale de la récitation latine : Tritonius suit la tradition héritée de l'école d'Alexandrie, selon laquelle la musique doit reproduire de façon littérale les schémas métriques de la poésie classique, avec une alternance stricte de longues et de brèves. (Pour résumer, la rythmique de la musique antique s'appuie sur une structure binaire : la phrase musicale se compose d'alternances de brèves et de longues correspondant à deux brèves. Il existe donc différentes combinaisons, permettant de varier le rythme.) Il en résulte que, si ces 22 odes ont été composées pour plusieurs voix, ce sont moins des œuvres polyphoniques que des chants homophoniques et homorythmiques, proches des chœurs des tragédies antiques grecques. On y trouve notamment un hymne à l'Empereur Auguste (texte tiré des Odes I.2.), "Iam satis terris", que vous pouvez écouter dans le deuxième podcast signalé en fin d'article.


Auguste en grand pontife. (Palazzo Massimo alle Terme - ©S. Sosnovskiy.)



                                        Une fois ses études achevées, Tritonius retourne au Tyrol, où il s'installe comme professeur de Latin et de musique, à l'école de la cathédrale de Brixen (aujourd'hui Bressanone). Docteur honoraire de l'université de Padoue, il retrouve Vienne quelques années plus tard, en tant que maître de musique à l'Université où il a fait ses classes, au sein du Collège de Poètes et de Mathématiciens fondé par Celtis. A la mort de ce dernier en 1508, Tritonius regagne à nouveau le Tyrol, enseignant dans diverses villes comme Bozen (Bolzano - où il dirige la Lateinschule). En 1524, il publie un Hymnarius de 131 chants, plus vieux recueil imprimé d'hymnes catholiques connu. Il meurt peu de temps après, sans doute en 1525.

                                        Publiées en 1507 à Augsburg, les Odes de Tritonius rencontrent un succès immédiat et font l'objet de plusieurs rééditions. Elles sont surtout prises pour modèle par plusieurs compositeurs germaniques qui calquent leurs œuvres sur celle de Tritonius en imitant à leur tour la structure musicale antique. Marquant par exemple le chant choral luthérien, l'influence des Odes horatiennes ne se cantonne pas aux territoires germaniques, et elle gagne la France vers la fin du XVIème siècle sous une forme nouvelle...



Musique médiévale. (Extrait du manuscrit du codex Manesse.)


                                        Appelé musique mesurée à l'antique, ce genre musical s'inspire en premier lieu d'un courant littéraire de la Renaissance italienne du XVème siècle, qui appliquait la métrique de la poésie gréco-latine à la langue vernaculaire. En appliquant à ces textes les règles mises en lumière par Tritonius, les artistes français donnent aux notes une valeur rythmique basée non sur la mesure, mais sur la longueur des syllabes chantées - comme dans la prosodie grecque, avec ses longues et ses brèves. En 1570, le poète Jean Antoine de Baïf est l'un des premiers à mêler les deux courants, entraînant dans son sillage d'autres poètes de la Pléiade et les musiciens Thibaut de Courville, Jacques Mauduit et Claude Le Jeune. Si elle tombe en désuétude dès le début du siècle suivant, la musique mesurée à l'antique a cependant contribué à l'évolution des formes musicales, en conduisant par exemple à la création de la musique de ballet, telle que la compose Lully sous le règne de Louis XIV. Plus encore, on considère souvent que le développement de la prosodie, en rapprochant la musique du texte chanté, a jeté les fondements d'un nouveau genre musical : l'opéra.
 
                                        Fascinés par l'Antiquité, les artistes des XVème - XVIème siècle ont donc puisé dans sa musique et sa poésie les règles rythmiques et métriques qui, appliquées aux textes anciens ou vernaculaires, ont donné naissance à un répertoire sacré et profane dont la forme nouvelle a profondément transformé la musique occidentale. A l'origine de ce mouvement, Petrus Tritonius mérite bien un peu de reconnaissance, fût-ce par le biais d'un modeste article sur ce blog. Juste une dernière chose, pour expliquer le titre de ce billet : le pseudonyme de Tritonius désigne aussi un terme musical un peu particulier, puisque le triton est en effet un intervalle forcé de trois notes, le plus souvent dissonant et aussi connu comme l'intervalle du Diable...


Danse du moyen-âge, d'après une gravure imprimée à Augsburg, fin du XVème s.




Pour en savoir plus, vous pouvez écouter les deux émissions que France Musique a consacrées à la musique de la Renaissance : Horizons chimériques des 26 et 27 Septembre 2013, disponibles en podcast ici et .




dimanche 14 décembre 2014

Foyer, doux foyer : les Pénates.


                                        La mythologie romaine puisant la majeure partie de ses légendes dans le corpus grec, rares sont les expressions qui font référence à des mythes spécifiquement latins. Pourtant, quand on parle de "regagner ses pénates", on évoque bel et bien des divinités romaines. C'est donc aux pénates que je consacre mon article aujourd'hui, et je vous propose de découvrir qui ils sont exactement et comment on les honore dans la Rome antique.

                                        Les Pénates (Dei ou dii Penates) sont des dieux domestiques, particuliers à chaque maison. Les sources divergent quant à leur origine : certains les disent étrusques, d'autres importés de Samothrace, d'autres encore apportés à Rome de Phrygie par Tarquin l'Ancien. Les Pénates sont en tous cas des divinités présentes dans la religion romaine dès les temps archaïques. Ils représentent à l'origine les esprits protecteurs du garde-manger, qui veillent sur les réserves alimentaires de la maison. Par extension, ils deviennent plus largement les protecteurs de la famille dont ils assurent la subsistance, et qu'ils suivent en cas de déplacement. Dieux du foyer domestique, veillant sur le feu qui sert à cuisiner, leur culte est respecté tout au long de l'histoire romaine : l'Empereur Théodose y met théoriquement un terme en 302, lorsqu'il interdit les cultes païens mais, dans la pratique, nombreux sont ceux qui persistent à honorer les Pénates, en particulier en milieu rural.

Statue en bronze d'un Pénate. (©British Museum.)



Les Pénates Dans La Sphère Privée. 

 

Généralités.


                                        Le mot Pénates (en général employé au pluriel) dérive du Latin "penus" signifiant "vivres, provisions". En toute logique, ils sont spécifiquement attachés au penitus, pièce de la domus où sont conservés les aliments.
"Assez voisins d'elle [de Vesta] par leur fonction sont les dieux pénates dont le nom vient de "penus", c'est-à-dire de tout ce qui peut servir à l'alimentation des hommes, ou peut-être de "penitus" parce que leur séjour est l'intérieur de nos maisons; d'où le nom de "penetrales" que leur donnent les poètes." (Cicéron, "De La Nature Des Dieux"; II - 27.)

                                        Chaque famille possède ses propres Pénates, transmis d'une génération à l'autre, aussi bien en cas de filiation directe que par adoption : l'enfant abandonne alors les pénates de ses parents biologiques pour ceux de sa nouvelle famille.
"Seuil et linteau de cette porte, salut et en même temps adieu ! Aujourd’hui pour la dernière fois je sors de la maison paternelle. (...) Dieux pénates de mes parents, auguste Lare de ma famille, protégez la fortune de mon père et de ma mère, je vous la confie. Pour moi, je vais me chercher d’autres pénates, un autre Lare, une autre ville, une autre cité." (Plaute, "Le Marchand", Acte V - Scène 1.)

Au contraire des Lares qui protègent la terre et sont attachés à un lieu, les Pénates restent indissociables de la cellule familiale et la suivent en cas de changement de domicile ou d'émigration.


Pénate couronné portant une corne d'abondance et une coupe pour les libations. (©B. McManus.)


Représentation.

 

                                        Les Pénates sont, du moins en théorie, au nombre de deux : le premier veille sur la nourriture, le second sur la boisson. Ils forment, avec le Lare et Vesta (Déesse du foyer), une triade protectrice de la maison et du foyer. Sur l'autel familial, ils sont placés de chaque côté du Lare et sont en général représentés sous les traits de jeunes gens dansant et tenant une corne ou tout autre symbole d'abondance.


Denier montrant les visages des Pénates. (Époque républicaine. ©British Museum.)


Tout comme la pratique cultuelle (voir ci-dessous), le nombre et la représentation des Pénates ont été radicalement transformés au fil du temps. A l'origine ils étaient probablement à l'effigie des fondateurs de la lignée, mais les images se sont progressivement stéréotypées. Cette indétermination a un effet surprenant : vers la fin de la République, on peut choisir pour Pénates des figures très diverses, comme des divinités majeures ou des hommes éminents de l'Histoire. Certains prennent pour Pénates Hercule, Fortuna, Éros, Mars ou Jupiter. Parfois, le choix des Pénates est lié à la profession du chef de famille : un marchand honorera par exemple Mercure. D'autres optent pour des personnalités marquantes : le dictionnaire des Antiquités de Daremberg et Saglio précise que Marc Aurèle choisit d'honorer ses précepteurs; Alexandre Sévère prend pour Pénates des hommes éminents comme Abraham, Orphée, Marc Aurèle ou... Jésus (!); Suétone, lui,vénère une statuette d'Auguste offerte par Hadrien. 

 
Statues d'un laraire privé. (©Musée Romain d'Avenches.)



Lieux de culte.


                                        Ces dieux du foyer ont leur emplacement réservé dans chaque domus : une niche, une table, un simple coin de pièce, un autel ou un petit sanctuaire qu'ils partagent avec le Lare - d'où le nom de laraire. A l'origine, l'autel des Pénates est le foyer, dont le feu sert à la préparation des aliments, et généralement situé au fond de l'atrium. Leurs images sont donc placées devant le penitus, à proximité du foyer. On retrouve ici le lien très fort qui unit les Pénates à la Déesse Vesta.

Laraire de la maison des Vettii, Pompéi.

                                        Cette description concerne surtout la Haute Antiquité et les milieux ruraux, avec un habitat encore rudimentaire. Le culte des Pénates évolue lorsque se développe une architecture urbaine et que les maisons deviennent plus complexes (avec atrium, cuisine, penitus distincts) : si les images des Pénates sont parfois encore conservées dans l'atrium, elles peuvent aussi être placées derrière l'entrée de la maison, dans la cuisine, voire directement peintes sur le four. Dans les demeures les plus riches, on consacre parfois aux cultes domestiques une pièce spécifique, sorte de chapelle dédiée à cet usage, où sont honorés entre autres les Pénates. 


Reconstitution d'un laraire de Pompéi.

Rituel.


                                        Les Pénates sont toujours évoqués ensemble, et le culte est conduit par le pater familias. En présence de toute la famille (au sens large, esclaves inclus), il prononce chaque matin une prière et fait une offrande aux Pénates. Avant chaque repas, il leur demande également leur bénédiction : on brûle à leur intention dans le foyer une partie de la nourriture, et tous demeurent silencieux jusqu'à ce que le père déclare que les Pénates sont satisfaits. On leur offre en particulier du sel, qui conserve la nourriture , et de l'épeautre , première céréale cultivée par les Romains. Si les images ne sont pas placées dans la salle où ont lieu les repas, on les transporte sur la table. Lors des occasions spéciales (mariage, anniversaires, etc.), trois jours par mois (Calendes, Nones et Ides), ainsi que lors des Caristia du 22 Février et des Saturnales de Décembre, on effectue des sacrifices particuliers : on offre ce jour-là aux Pénates du miel, des gâteaux, de l'encens, parfois même un porc.
"Qu’une main parasite approche de l’autel, / Son coûteux sacrifice aura moins de succès / Pour désarmer l’hostilité de ses Pénates / Qu’un pieux froment et du sel pétillant." (Horace, "Odes", III - 23.)


Le culte domestique, dirigé par le pater familias.


Les pénates publics - Dei Penates Publici.


                                        En tant que groupe social structuré, la cité recrée d'une certaine manière le culte domestique propre à la cellule familiale. A l'échelle d'un village ou d'une ville se créent ainsi des cultes rendus à des Pénates publics, qui remplissent les mêmes fonctions à un niveau plus étendu : ils ne veillent pas uniquement sur une famille, mais sur l'ensemble de la communauté. De la plus grande ville à la plus humble bourgade, chaque cité a ses propres Pénates. Plus tard, la domination de Rome s'accompagne de l'apparition de Pénates spécifiquement dédiés à la protection de l’État et du peuple romain tout entier.

Énée sacrifiant aux Pénates - relief de l'Ara Pacis.


                                        Dans le cadre privé, c'est au pater familias qu'incombe la responsabilité du culte des Pénates ; au temps de la royauté, c'est donc logiquement le Roi qui assume le rituel - d'autant qu'il cumule les fonctions royales et sacerdotales - conjointement avec les Vestales, les deux cultes étant comme nous l'avons dit en étroite corrélation. La fonction passe ensuite aux Pontifes, puis à l'Empereur lui-même en tant que Pontifex Maximus.

                                        Aux origines de Rome, chaque cité du Latium honore donc ses propres Pénates. Selon la légende, les Pénates de la cité de Lavinium sont ceux d’Énée : fuyant Troie en flammes après la guerre contre les Grecs, l'ancêtre mythique des Romains et son père Anchise emportent avec eux les Pénates de la ville. Arrivé en Italie, Énée fonde la cité de Lavinium et y dépose les Pénates troyens.
"Depuis l'antique Troie (peut-être ce nom a-t-il frappé vos oreilles), nous avons été emportés de mer en mer, et la tempête, au gré de sa fantaisie, nous a poussés aux bords de Libye. Je suis le pieux Énée, j'emporte avec moi sur mes vaisseaux nos Pénates arrachés à l'ennemi, et mon renom s'étend jusqu'à l'éther. Je cherche l'Italie, terre de mes pères; ma race est issue du grand Jupiter." (Virgile, "L'Enéide", I - 375.)

"Énée et Anchise" (portant les Pénates) (Tableau de Lionello Spada - Musée du Louvre.)

Lorsque son fils Ascagne tente de les transporter à Albe-La-Longue, grande cité du Latium qu'il a créée, les Pénates ne se montrent guère coopératifs : par deux fois, ils... regagnent leur pénates de Lavinium, une fois la nuit tombée !
"Durant la construction de la ville, on dit qu'un prodige fort remarquable se produisit. On avait construit un temple avec un sanctuaire intérieur pour les images des dieux qu'Énée avait apportées avec lui de la Troade et avait installées dans Lavinium, et les statues avaient été apportées de Lavinium dans ce sanctuaire; mais la nuit suivante, bien que les portes fussent soigneusement fermées et les murs de l’enceinte et le toit du temple n'eussent souffert aucun dommage, les statues changèrent de place et furent retrouvées sur leurs anciens socles." (Denys d'Halicarnasse, "Antiquités Romaines", I - 68.)

                                        Au début de l'expansion de Rome, les Pénates veillant sur l'ensemble des villes de la ligue Latine sont justement ceux de Lavinium. La symbolique est tellement forte que pendant longtemps (et même encore sous le règne de Claude), les Prêtres leur font des offrandes annuelles, et les magistrats romains prêtent serment devant eux. De même, les consuls sont tenus d'offrir un sacrifice dans ce sanctuaire lorsqu'ils prennent ou quittent leur fonction.

Temple de Vesta sur le Forum. (©Leo C. Curra.)

                                        A Rome, il existe en réalité deux lieux de culte distincts. D'une part, les Pénates sont honorés dans le temple de Vesta, sur le Forum. Plus précisément, il y existe une pièce où sont conservées les offrandes et où seuls les Pontifes et les Vestales ont le droit d'accéder.  Une fois par an, le lieu est solennellement nettoyé et purifié. D'autre part, il y a un second temple dédié aux Pénates, sur la colline de la Velia - il correspond peut-être au vestibule de l'église Santi Cosma e Damiano - où les Dieux sont représentés sous les traits de jeunes gens assis, munis d'une lance. Certains chercheurs distinguent les deux cultes, supposant que les Pénates de la Velia sont ceux du Latium, et ceux du Temple de Vesta, les Pénates de Rome proprement dite.
"On vous montre à Rome un temple construit pas loin du forum dans une ruelle qui mène aux Carènes; c'est un petit sanctuaire obscurci par la taille des bâtiments voisins. L'endroit s'appelle en langue indigène Velia. Dans ce temple il y a des images des dieux de Troie qu'il est permis à tous de voir, avec une inscription les désignant comme les Pénates. (...). Ce sont deux jeunes gens assis tenant des lances, et ce sont des œuvres de facture antique." (Denys d'Halycarnasse, "Antiquités Romaines", I - 69.)

En guise de conclusion.


                                        On confond souvent le Lare et les Pénates, et certains chercheurs pensent même que les Pénates sont en réalité des Lares spécialisés, chargés de veiller sur l'approvisionnement en nourriture. Théoriquement, leurs rôles sont différents : le premier protège la terre sur laquelle est installée la famille et, à ce titre, il n'en bouge pas ; les seconds sont, comme nous l'avons vus, attachés à la famille qu'ils suivent dans ses déplacements. Toutefois, plusieurs phénomènes tendent à accentuer la confusion. Pour commencer,  le mot de Lares ou celui de Pénates désigne souvent indistinctement par métonymie le groupe des trois personnages - les deux termes étant utilisés comme métaphore pour évoquer la maison. De plus, dans les campagnes, le Lare veillant sur la terre exploitée par les paysans est tout naturellement lié aux ressources dont ils disposent et donc à leur subsistance, et se confond avec les Pénates. Enfin, en milieu urbain, les Pénates d'une cité sont évidemment ancrés sur son territoire : ils perdent leur mobilité, caractéristique qui les différenciait en grande partie des Lares.

                                        D'ailleurs, vous aurez peut-être remarqué l'ambivalence de l'expression que je citais en introduction. Il me semble en effet que la phrase "regagner ses pénates", qui nous vient directement de ces divinités domestiques, est finalement assez paradoxale : les Pénates sont sensés accompagner les membres de la famille, et non pas attendre sagement leur retour au coin du feu. Si vous suivez le raisonnement, vous conviendrez avec moi qu'on devrait donc logiquement regagner son Lare...

dimanche 7 décembre 2014

Bonnes adresses : calendrier de l'avent et Le Petit Atelier.

                                        Pas de véritable article cette semaine, mais quelques lignes pour attirer votre attention sur deux sites internet qui méritent le détour d'un clic.

                                        Tout d'abord, je vous signale le changement d'adresse du blog du Petit Atelier, dirigé par Véronique Pinguet-Michel. La mise à jour a été faite dans la liste des blogs à suivre, à gauche de cette page, mais je vous donne tout de même le nouveau lien : http://lepetitatelier.blogs.midilibre.com/

                                        Surtout, je voulais vous présenter un site et une application lancés par les éditions des Belles Lettres : ABCD Erasme. Le site se présente sous la forme d'un calendrier de l'avent, révélant chaque jour un adage en Latin mettant en scène un animal. Illustré de manière très originale et esthétique, il est accompagné de sa traduction en Français.

                                        Ces adages sont tirés de l'ouvrage du même nom, recueil de notes rédigées par l'humaniste Érasme vers 1500. L'auteur de "L’Éloge de la Folie" y avait réuni et commenté des citations tirées de textes grecs et latins, souvent encore utilisées de nos jours  ("Prendre le mors aux dents" ; "Récolter ce que l'on sème") ou tombées dans l'oubli et donc plus mystérieuses et amusantes à nos yeux ("Apporter des chouettes à Athènes", "Tenir la lentille par le coin.")



                                        Les Belles Lettres ont récemment publié une nouvelle édition de cet ouvrage dans un superbe coffret. A l'occasion des fêtes de fin d'année, elles proposent donc - outre ce calendrier de l'avent - une application originale (et gratuite) présentant 25 de ces adages illustrés, avec entre autres leur prononciation en Latin et la traduction en Français, une explication détaillée et le texte d’Érasme. Enfin, un concours de nouvelles apporte la touche finale à cette sympathique initiative.

                                        Je précise que je n'ai pas testé l'application, qui n'est disponible que sur l'App Store. En revanche, je suis assidument le calendrier et je vous le recommande volontiers. N'hésitez pas à laisser un commentaire et à donner votre avis si vous avez téléchargé l'application.

Lien vers le calendrier : ici.
Pour télécharger l'application : ici.

dimanche 30 novembre 2014

Calvitie : la chute - capillaire - de l'empire romain.


                                        Heureusement que j'ai des lecteurs fidèles, qui ne manquent pas de réagir à mes billets. Plusieurs de mes articles ont été consacrés à l'apparence physique des Romains : vêtements, maquillage, parfums, coiffure. C'est précisément ce qui a incité Christophe à me contacter. Il s'interroge sur un sujet bien particulier : la calvitie ! Pour être exacte, il me demande pour quelle raison je n'en ai pas parlé : et bien parce que je n'y ai pas pensé, tout simplement. Je m'en vais donc réparer cet oubli.

                                        Pas besoin d'être archéologue ou historien pour se douter que les Romains aussi perdaient parfois leurs cheveux. Les exemples ( y compris impériaux) abondent, comme nous allons le voir. La vrai question n'est donc pas de savoir si l'alopécie sévissait déjà dans l'Antiquité, mais plutôt si les Romains étaient aussi affectés par la disparition de leur crinière d'antan que les hommes d'aujourd'hui. Était-ce déjà un sujet de préoccupation? Le phénomène était-il répandu ? Quelle image avait-on des hommes dégarnis ?

Tête d'un vieillard romain. (Glyptothèque de Munich - ©Bibi Saint-Pol via wikipedia.)


                                        A mon grand désarroi, il n'existe pas à ma connaissance de livre, site internet ou publication spécifiquement dédié à cette problématique - ce n'est pas faute d'avoir cherché. Autant les études sur les coiffures masculines et féminines sont nombreuses, autant les chauves semblent être les grands oubliés de l'Histoire. Pourtant, certaines choses ne changent pas : si aujourd'hui, même les hommes les moins soucieux de leur apparence ont du mal à supporter la vision de leur front dégarni, cette obsession capillaire spécifiquement masculine, ce complexe existait déjà dans l'Antiquité, et donc à Rome.

Pline l'Ancien (portrait imaginé au XIXème s.)
Pour preuve, il existe de multiples recettes pour lutter contre la perte des cheveux. C'est comme toujours Pline l'Ancien et son "Histoire Naturelle" qui nous en fournissent le plus grand nombre. L'un des remèdes consiste à frotter le crâne avec de la soude, avant d'ingérer une infusion de pin, safran, poivre, vinaigre et silphium (plante aujourd'hui disparue), à prendre avec des... excréments de souris. De manière générale, Pline recommandait l'emploi d'emplâtres animaux : fiente de brebis pilée dans le miel et l’huile; fiente de rat (poétiquement appelée "Muscerda" par Varron) ou encore cendres de sabot de mulet dissoutes dans l’huile de myrte donnaient, selon lui, d'excellents résultats. Le sang des mouches mélangé à du miel ou du lait permettait aussi de remédier au problème, à condition d'avoir préalablement frotté le crâne avec une feuille de figuier. (Je vous laisse essayer.) Si la perte des cheveux résultait d'un maléfice, mieux valait utiliser carrément une tête de rat. La peau de hérisson brûlée dans la poix liquide, réputée pour faire repousser les poils, pouvait également être appliquée - mais il fallait d'abord décaper la surface du crâne avec de la moutarde ou du vinaigre. Si aucun de ces mélanges ne vous agrée, en voici d'autres, toujours suggérés par ce brave Pline :
"La cendre de l'hippocampe, mêlée à du nitre et à du saindoux, ou avec du vinaigre seulement, guérit l'alopécie. La poudre d'os de sèche sert à préparer la peau à l'application des médicaments nécessaires. On guérit encore l'alopécie par la cendre du rat de mer, avec de l'huile; par le hérisson marin calciné avec sa chair; par le fiel du scorpion marin; par la cendre de trois grenouilles qu'on calcine vives dans un pot, appliquée avec du miel, et mieux avec de la poix liquide." (Pline l'Ancien, "Histoire Naturelle", XXXII - 23.)

                                        En vertu de l'adage selon lequel "mieux vaut prévenir que guérir", on recommandait de fortifier le cuir chevelu en appliquant une pommade à base de cendres de lézard vert mêlées à de la graisse d'ours et de l'oignon pilé, ou une solution faite de vin cuit, de l'adiante (une fougère connue en médecine sous le nom de... "capillaire" !) et de l'huile de graines de céleri. La cendre de vipère et la fiente de poule avaient fait leurs preuves, tout comme les cantharides (coléoptères) dissoutes dans la poix liquide. Cette dernière recette était cependant à manier avec précaution, car on risquait des ulcérations...

Jeune femme portant une perruque. (British Museum - ©Vroma.org)

                                        Quant aux cas désespérés, il leur restait toujours la possibilité de recourir à la perruque : les Romains, hommes et femmes, avaient coutume de porter des postiches (capillamentum), parfois fabriqués à partir de vrais cheveux (ceux des Celtes et Germains étant les plus prisés de ces dames, pour leur couleur blonde particulièrement appréciée). Cependant, les hommes préféraient masquer leur calvitie en rabattant une mèche de cheveu sur la tête (voir plus bas). Seul Hadrien choisit d'avoir recours à une perruque, lançant par la même occasion une mode passagère chez les chauves de l'Empire.

Buste d'Hadrien. (Musée Pouchkine - ©Shakko via wikipedia.)
   
                                        Les solutions ne manquaient donc pas. Et cet étalage de recettes plus ou moins farfelues (plutôt plus que moins, d'ailleurs...) illustre combien la calvitie était un sujet de préoccupation à Rome.  De manière générale, on l'interprétait comme le signe d'une faiblesse physique, due à un défaut d'acidité dans l'organisme - d'où le recours au vinaigre dans plusieurs remèdes cités ci-dessus. Toutefois, les personnes dégarnies passaient aussi pour mener une vie dissolue, et particulièrement sur le plan sexuel. Loin de s'enorgueillir d'une telle réputation, les malheureux affligés d'un début de calvitie le vivaient donc comme une atteinte à leur respectabilité, une mise en cause de leur morale et / ou de leur santé physique.
"Il est rare que la femme perde ses cheveux ; les eunuques ne les perdent jamais, et aucun homme ne les perd avant l'usage des plaisirs vénériens. Les cheveux ne tombent pas des parties inférieures de la tête, ni autour des tempes et des oreilles. La calvitie ne se voit que chez l'homme : nous exceptons les animaux qui sont naturellement chauves." (Pline l'Ancien, "Histoire Naturelle", XI - 47.)

"Samson et Dalila." (Tableau de Pierre Paul Rubens.)

                                        Il faut dire que, dans la Rome archaïque, les hommes portaient la barbe et le cheveu long - on aurait pu les confondre avec ces satanés Barbares ! Une chevelure saine et abondante était alors synonyme de vigueur, de virilité, de force et de courage. Un rapprochement que l'on rencontre dans de nombreuses mythologies. Songez au Samson biblique, qui tirait sa force prodigieuse de l'opulence de sa chevelure. Lorsque cette traîtresse de Dalila découvre son secret et lui coupe les cheveux, elle le rend vulnérable et permet aux Philistins de le réduire en esclavage. Mais, lorsque ses cheveux repoussent, Samson retrouve sa force légendaire et renverse le temple, écrasant les Philistins. Et lui-même, au passage : cheveux longs, idées courtes.

                                        Mais revenons-en aux Romains : au fur et à mesure de l'établissement puis de la consolidation de leur puissance, ils entrèrent en contact avec d'autres civilisations, et notamment les Grecs. La conquête de la Grèce influença profondément la culture romaine, entre autres dans le domaine de l'apparence physique. Or, les Grecs faisaient appel à des barbiers, afin d'être bien rasés... Ce sont d'ailleurs des Grecs qui, sous la République, s'établirent les premiers comme barbiers à Rome. Pline l’Ancien rapporte que le premier personnage important à apparaître rasé de près fut le général Scipion Émilien.
"Le second point sur lequel les nations se sont accordées, c'est l'usage de se faire la barbe, mais il s'est introduit tardivement chez les Romains. Les premiers barbiers vinrent de Sicile en Italie, l'an 454 de la fondation de Rome [299 av. J.C.] ; ils furent amenés par P. Ticinius Mena, au rapport de Varron (De Re Rustica, XI.); jusque-là les Romains avaient porté la barbe. Le premier qui prit l'habitude de se faire raser tous les jours fut le second Scipion l'Africain. Le dieu Auguste s'est toujours rasé.  " (Pline l'Ancien, "Histoire Naturelle", VII - 59.)

Dès lors, les hommes se coupèrent les cheveux et se rasèrent, hormis en période de deuil où, en signe d'affliction, on se laissait pousser la barbe. Mais la pilosité faciale et les cheveux longs furent désormais des signes de laisser-aller, en opposition avec la maîtrise du corps propre aux peuples civilisés. Le barbu, cette fois, c'était bel et bien le Barbare.

                                        En dépit de cette volte-face capillaire, l'alopécie restait un problème et les Romains se faisaient des cheveux - y compris dans les plus hautes sphères de l’État. Les deux exemples les plus célèbres sont ceux de Jules César et de l'Empereur Domitien. 


Jules César. (©Elliott Brown via Flickr.)


La calvitie du premier a donné lieu à toutes sortes de plaisanteries, y compris chez ses légionnaires qui, suite à la Guerre des Gaules, scandaient lors de son Triomphe:
"Citoyens, surveillez vos femmes : nous amenons un adultère chauve ! Tu as forniqué en Gaule avec l’or emprunté à Rome." (rapporté par Suétone, "Vie de César", LI.)






Jules César (©Nick Thompson via Flickr.)
César ne s'en formalisait pas. Pourtant, on rapporte que, jaloux de la foisonnante chevelure blonde de Vercingétorix, il aurait ordonné qu'on coupe sa tresse ! Étrange assertion, bien que Suétone raconte encore que César était enchanté de la couronne de laurier décernée par le Sénat, car elle lui permettait de dissimuler sa calvitie naissante. L'historiographe explique aussi qu'il avait l'habitude de rabattre une mèche de cheveu sur l'avant du crâne, pour cacher son front dégarni :
"Il supportait très péniblement le désagrément d'être chauve, qui l'exposa maintes fois aux railleries de ses ennemis. Aussi ramenait-il habituellement sur son front ses rares cheveux de derrière; et de tous les honneurs que lui décernèrent le peuple et le sénat, aucun ne lui fut plus agréable que le droit de porter toujours une couronne de laurier." (Suétone, "Vie de César", XLV.)

Denier de Jules César à la tête laurée.


                                         Caligula, lui, était très contrarié par la perte de ses cheveux et il s'obstinait à porter des perruques, des couronnes de laurier et de diadèmes. La statuaire permet également de voir que Galba ou Vespasien (complètement chauve, pour le coup) n'étaient pas mieux lotis. Mais apparemment, aucun d'entre eux n'en faisait une jaunisse, contrairement à Domitien. 

Tête de Vespasien. (Musée national romain.)



Tête de Domitien. (©Mary Harrsch via Flickr.)
Domitien, qui régna de 81 à 96, était le fils de Vespasien : autant dire que question hérédité, il n'était pas gâté sur le plan capillaire. Mais il était à ce point obsédé par son alopécie qu'il ne supportait pas la moindre plaisanterie au sujet des chauves : il le prenait pour un affront personnel. Il exigeait d'être représenté par les sculpteurs affublé d'une chevelure dense à bouclettes foisonnantes - faute de quoi, l'artiste risquait la mort. Et, comme César, il ramenait ses cheveux vers l'avant du crâne...
"Il était tellement fâché d'être chauve, qu'il se croyait insulté lorsque, par forme de plaisanterie ou d'injures, on en faisait le reproche à un autre. Toutefois, dans un petit traité sur la conservation des cheveux qu'il dédia à un de ses amis, il cita ce vers pour se consoler avec lui: "Ne remarques-tu pas que je suis grand et beau?", en ajoutant: "Et pourtant mes cheveux auront le même sort. Je souffre patiemment qu'ils vieillissent avant moi. Apprends que si rien n'est plus agréable que la beauté, rien n'est aussi plus éphémère."" (Suétone, "Vie de Domitien", XVIII.)


On notera au passage la mention de ce "Traité pour la conservation des cheveux" : à croire qu'un Empereur n'a rien de plus urgent à faire... Sans doute certains de ses successeurs ont-ils été confrontés à l'alopécie, mais sans qu'aucune anecdote aussi édifiante ne nous parvienne.

Gallien. (©Marcus Cyron via wikipedia.)

                                        Près de deux siècles plus tard pourtant, l'épineuse question de la calvitie se posait encore aux Empereurs romains : Gallien (qui régna de 260 à 268) se recouvrait la tête de poudre d'or, afin de prévenir la chute des cheveux. Et Marcellus Empericus, auteur médical d'origine gauloise, reprenait dans l'Antiquité Tardive une préparation déjà préconisée par Pline : la poudre de hérisson calciné, broyée au pilon.

                                        Finalement, rien n'a vraiment changé depuis la Rome antique. Ou presque : a priori, les Romains au crâne dégarni n'avaient pas envisagé de se raser la tête dans l'espoir de s'en cacher ! Mais pour le reste, la calvitie était donc déjà redoutée par les hommes, prêts à tout pour l'empêcher ou la guérir. Quant à vous, messieurs, si vous commencez à perdre vos cheveux, assumez-le et songez que cela fait de vous l'égal d'un Jules César ou d'un Vespasien. Ou d'un Caligula mais, allez savoir pourquoi, je sens que la comparaison est déjà moins engageante...