dimanche 9 août 2015

Au feu, les pompiers : les Vigiles à Rome.

 "Qu'est-ce qu'on a fait des tuyaux ? 
Des lances et de la grande échelle 
Qu'est-ce qu'on a fait des tuyaux?
Pas de panique il nous les faut." (Sacha Distel, "L'Incendie A Rio.")

 
                                        Il n'est pas toujours facile de vivre dans la Rome de l'Antiquité. Capitale de l'Empire, la ville est loin d'être sûre : la criminalité y atteint des sommets, mais ce n'est pas le seul danger qui guette les Romains. En effet, et bien qu'Auguste se targue d'avoir "laissé une ville de marbre", de nombreux bâtiments sont encore de simples constructions de bois, érigées les unes contre les autres sans aucun plan d'urbanisme, dans des entrelacs de ruelles étroites et tortueuses. En conséquence, les incendies y sont fréquents et dévastateurs, à l'image de celui qui ravagea Rome sous le règne de Néron, détruisant 1/3 de la cité.

"L'Incendie de Rome" (tableau d'Hubert Robert, Musée des Beaux-Arts du Havre.)


                                        Pour combattre ce fléau, les Romains peuvent heureusement compter sur des brigades spécialement formées à cette intention : les Vigiles, dont le nom vient du verbe "vigilare" qui signifie surveiller. La forme et l'organisation de ces brigades sont finalement assez proches de celle de nos actuels sapeurs-pompiers, à ceci près que dans l'Antiquité, les vigiles servent aussi de police nocturne : ils éteignent les incendies, mais font aussi régner l'ordre dans les rues de la ville la nuit et interpellent les assassins, les voleurs, les agresseurs, etc.


Création des Vigiles.


                                        Sous la République, la lutte contre les incendies n'est pas vraiment organisée. Les particuliers se débrouillent comme ils le peuvent, même si en 70 avant J.C., Crassus met sur pieds un premier groupe chargé d'éteindre les feux. Mais Crassus n'ayant rien d'un philanthrope, il en profite pour racheter à bas prix les édifices sinistrés. Pour résumer, les malheureuses victimes se trouvent devant un dilemme : regarder leur bâtiment partir en fumée et tout perdre dans l'incendie, ou le céder pour une bouchée de pain à Crassus, condition sine qua non pour que celui-ci fasse intervenir ses hommes. On ne devient pas l'homme le plus riche de Rome par hasard...
"Comme il voyait que les fléaux les plus ordinaires de Rome étaient les incendies et les chutes des maisons, à cause de leur élévation et de leur masse, il acheta jusqu'à cinq cents esclaves maçons et architectes ; et lorsque le feu avait pris à quelque édifice, il se présentait pour acquérir non seulement la maison qui brûlait, mais encore les maisons voisines, que les maîtres, par la crainte et l'incertitude de l'événement, lui abandonnaient à vil prix. Par ce moyen, il se trouva possesseur de la plus grande partie de Rome. " (Plutarque, "Vie de Crassus", II.)

Marcus Licinius Crassus.

                                        Plus généralement, l'extinction des incendies incombe aux tresviri capitales, aussi appelés tresviri nocturni : créé entre 290 et 287 avant J.C., ce collège est constitué de trois membres (comme le nom l'indique... César portera brièvement leur nombre à quatre.) probablement nommés par le préteur urbain, puis élus par le peuple. Ils secondent les magistrats dans les fonctions judiciaires et sont chargés de la lutte contre les incendies, sans qu'on sache précisément de quelle façon ils s'organisent. Mal, apparemment, puisque l'Empereur Auguste lance une vaste réforme en l'an 6 : le princeps prélève un impôt de 4% sur la vente des esclaves et fonde la Militia vigilum en s'inspirant d'une troupe similaire dédiée à la lutte contre les incendies à Alexandrie. Forte de 600 esclaves à l'origine et placée sous l'autorité des édiles curules, cette force d'intervention comptera 7000 membres, pour la plupart des affranchis, à la fin du règne d'Auguste. Et cela uniquement pour la ville de Rome - bien que des détachements soient parfois envoyés dans les villes portuaires d'Ostie ou de Portus.
"Chez les Anciens, trois hommes étaient chargés de lutter contre le feu et, comme ils effectuaient des surveillances de nuit, ils étaient appelés les Nocturni. Les édiles et les tribuns de la plèbe s'y joignaient parfois ; et il y avait aussi, de surcroît, un détachement d'esclaves publics de faction près des portes et des murs, qui pouvait être appelé en cas de nécessité. Il existait aussi certains corps d'esclaves privés qui éteignaient les incendies, soit contre paiement, soit gratuitement. En définitive, le Divin Auguste préféra que ce devoir s'accomplisse sous sa supervision." (Paul, "Digeste", I - 15.)


Caserne des Vigiles à Ostie.


Organisation des Vigiles.


                                        Ces nouveaux "pompiers" sont enregistrés militairement et majoritairement recrutés parmi les affranchis. Mais à l'origine, l'enrôlement pose problème : la Lex Visellia, votée en 24, accorde la pleine citoyenneté et une allocation aux Vigiles après six années de service (trois à partir de Septime Sévère), incitant ces affranchis - appelés liberti miles - à rejoindre la brigade, ainsi que les pérégrins. Les citoyens romains auront le droit de faire de même à partir du IIème siècle. L'engagement dure 16 ans - soit une durée égale à celle des gardes prétoriens.

                                        L'organisation des vigiles emprunte à celle de l'armée. Ils ont pour nom officiel la Militia Vigilum Regime, puis plus tard les Cohortes Vigilum. Auguste instaure pour la ville de Rome sept cohortes (nombre porté à 14 en 205), composées d'environ 1000 à 1200 hommes chacune. Chaque cohorte, commandée par un tribun, est divisée en sept centuries d'une centaine d'hommes, dirigées par un centurion assistés de sous-officiers, les adiutores centurionis. L'ensemble de cette troupe est dirigée par le praefectus vigilum (voir plus bas) auquel Trajan adjoindra un subpraefectus vigilum en raison de l'accroissement du rôle des vigiles dans la sphère judiciaire.  Les vigiles formeront une unité indépendante jusqu'au milieu du IIIème siècle, date à laquelle ils passeront sous l'autorité du préfet du prétoire.

Plan de Rome avec les 14 quartiers et les casernes. (©Cassius Ahenobarbus via wikipedia - ici.)

                                        Les vigiles résident dans des casernes (statio) et des postes de garde (excubitorium). Auguste ayant divisé la ville en 14 quartiers distincts, chaque cohorte est affectée à deux zones précises : la caserne se trouve dans l'une d'elles, le poste de garde accueille un détachement  dans l'autre.
"Auguste croyait que personne mieux que lui ne pouvait assurer la sécurité de la République, et que personne n'était aussi apte à cette tâche que l'Empereur. Il posta donc 7 cohortes aux endroits appropriés, afin que chaque cohorte puisse protéger deux quartiers de la ville ; elles étaient commandées par les tribuns, et au-dessus d'eux un officier supérieur désigné sous le nom de préfet des vigiles." (Paul, "Digeste", I - 15.)

                                        Les casernes ne sont au départ que des bâtiments privés, et il faut attendre le IIème siècle pour que des édifices spécifiquement prévus pour les vigiles soient construits. Quatre de ces casernes ont été localisées avec précision : la Ière cohorte logeait à l'est de la Via Lata sur le champ de Mars, la IIIème cohorte sur le Viminal, la IVème cohorte près de Thermes de Caracalla et la  Vème cohorte près de l'actuelle Santa Maria in Domnica.

Graffiti du poste de garde de la VIIème cohorte. (©Wolfgang Rieger via wikipedia.)


Le préfet des vigiles.


                                        A la tête des vigiles se trouve donc le Praefectus Vigilum, fonctionnaire impérial de rang équestre, qui est chargé de maintenir l'ordre public durant la nuit et de prévenir et éteindre les incendies. Il fait à la fois fonction de chef des pompiers et de chef de la police de nuit. Auguste ayant introduit le cognitio extra ordinem (procédure permettant à des représentants de l’État de juger certaines affaires), le préfet des vigiles s'occupe aussi de  juridiction civile et criminelle : au départ compétent pour juger les voleurs et criminels de droit commun appréhendés la nuit, il en vient à juger les infractions mineures, diurnes aussi bien que nocturnes. Seuls les crimes les plus graves, ou impliquant de hautes personnalités, sont renvoyés devant le préfet de la ville.
"Le préfet des Vigiles se saisit des incendiaires, cambrioleurs, voleurs, crocheteurs, complices, à moins que le coupable ne soit si brutal et connu qu'il soit renvoyé devant le préfet de la ville."  (Paul, "Digeste", I-15.)

                                        Le poste n'est pas particulièrement prestigieux : après tout, les vigiles sont des affranchis, qui n'ont aucune formation militaire... Tout juste la charge de préfet des Vigiles représente-t-elle pour les chevaliers un tremplin, ouvrant la voie vers de plus hautes fonctions. Encore les exemples de hautes personnalités passées par la fonction sont-ils rares : on peut citer Macron (sur lequel s'appuya Tibère en 31 pour renverser son préfet du prétoire Séjan... auquel Macron succéda d'ailleurs.) et un certain Placidianus, nommé à la tête d'une expédition militaire envoyée en Gaule en 269 par Claude II Le Gothique.

Bas-relief au frontispice de la caserne de la VIIème cohorte.

Action des Vigiles.


                                        Cette organisation quasi-militaire est une innovation pour l'époque : il s'agit du premier exemple d'installation en ville de casernes et de postes de garde, occupés par des hommes et des officiers spécifiquement affectés à la prévention et l'extinction des incendies ainsi qu'à la lutte contre le crime dans des zones géographiquement délimitées. L'ensemble du périmètre couvert correspond à l'ensemble de la ville de Rome - soit selon les estimations plus de 147.000 bâtiments, généralement en bois et regroupés en insulae, où vivent plus d'un million de Romains.

Vigile romain. (via http://stizzopedeia.blogspot.com/)

                                        Au sein de chaque cohorte, on trouve des hommes spécialisés dans des tâches précises. Il y a ainsi les Vigiles acquarii (qui organisent l'approvisionnement en eau et travaillent en étroite collaboration avec les responsables des aqueducs), les siphonarii (chargés de l'entretien et de l'utilisation des pompes), les emitularii (ils ont une mission de sauvetage, et disposent par exemple des matelas au sol pour permettre aux habitants prisonniers des immeubles en flammes de sauter), les balneari (ils surveillent les bains publics, qui restent ouverts la nuit à partir du règne de Dioclétien ou Caracalla), les horreari (qui assurent la surveillance des entrepôts), les carcerarii (des geôliers), les quaestionarii (en charge de l'interrogatoire de prisonniers), les sebaciarii (ils portent les torches et accompagnent les rondes de nuit ou escortent des personnages importants), etc. Les cohortes comptent même dans leurs rangs leurs propres médecins (quatre par cohorte, qui viennent aussi en aide aux victimes) et un victimarius, chargé d'entretenir le culte de l'Empereur et des dieux protecteurs de la caserne, en particulier Vulcain et Vesta.

                                        Les vigiles n'interviennent pas seulement lorsqu'un incendie s'est déclaré, mais ils effectuent aussi, de jour comme de nuit, des tournées de surveillance auxquelles le préfet lui-même prend part. Lors de ces rondes, on ne transporte que le matériel de première nécessité, soit des haches et des seaux permettant de parer au plus pressé en attendant l'intervention des renforts venus de la caserne la plus proche, voire de plusieurs d'entre elles en cas de sinistre d'envergure.
     

  Lutte contre les incendies : le matériel.


                                        La lutte contre les incendies reste le premier devoir des vigiles, d'autant que les départs de feux sont fréquents dans une ville où le bois est le principal matériau de construction des habitations populaires. 

                                        Pour se faire, les vigiles disposent d'outils particuliers, comme des pompes (siphones) partiellement immergées et servant à remplir des "tuyaux" (en fait des troncs d'arbre évidés, donc rigides et peu maniables). Ce n'est pas à proprement parler une invention romaine, mais une amélioration d'un dispositif mis au point par les Grecs au IIIème siècle avant J.C., appelé Antlia Ctesibiana et qui, ô ironie, servait à l'origine à... projeter un liquide inflammable sur l'ennemi au cours de la bataille !
"On appelle siphon un instrument qui verse l’eau en soufflant ; les Orientaux s'en servent. Dès qu'ils apprennent qu'une maison est en feu, ils courent avec leurs siphons pleins d'eau et éteignent l'incendie; en projetant l'eau vers les parties supérieures, ils nettoient aussi les voûtes." (Isidore de Séville, "Les Étymologies", XX - 6 - 9.)

Siphona (via http://educationaltour.fasnyfiremuseum.com.)


Les siphones sont constitués de deux cylindres à quatre soupapes actionnés par des pistons, convergeant vers un vase intermédiaire. Ils assurent l'approvisionnement en eau, mais permettent aussi de générer un jet en exerçant une poussée ascendante par pression. D'où l'existence de Vigiles siphonarii, formés à doser cette pression et à diriger le jet, qui peut porter jusqu'à 20 mètres.

Antlia Ctesibiana (Musée archéologique de Madrid via http://100falcons.wordpress.com/)

                                        Mais le meilleur moyen de circonscrire un feu et surtout d'empêcher que le sinistre ne se propage aux édifices voisins, c'est encore de détruire ces derniers, de manière à créer une zone vide autour de l'incendie. On commence donc par anéantir les bâtiments attenants à l'aide d'une baliste, avant d'éteindre l'incendie à proprement parler. Les vigiles utilisent aussi des échelles de cordes ou de bois (ou de simples cordes pour monter ou descendre dans les bâtiments grâce à des crampons), des sortes de couvertures trempées dans de l'eau et du vinaigre (les centones) que l'on jette sur les flammes afin de les étouffer ou dont on enveloppe les malheureux atteints par le feu, et aussi des haches, des scies, des pioches, etc., qui servent à enfoncer les portes ou ménager des ouvertures.
"Les cors émirent aussitôt des sons lugubres. Un surtout, l'esclave de cet entrepreneur de convois, qui semblait le plus honnête homme de la bande, fit tant de bruit qu'il ameuta tout le voisinage. C'est pourquoi les gardes, qui veillaient sur les environs, croyant que la maison brûlait, enfoncèrent incontinent les portes, et, avec de l'eau et des haches, envahirent la maison en désordre." (Pétrone, "Le Satiricon", LXXVIII.)

                                        Enfin, on se sert de seaux (hamae) par exemple en alfa enduite de pois (Vasa spartea - l'alfa étant une graminée aussi connu comme la sparte.) : une chaîne de plusieurs personnes se les passe de main en main pour jeter de l'eau sur les flammes. On pourrait supposer que tout le voisinage menacé par le feu prend alors sa place dans le relais : ce n’est pas forcément le cas ! Claude distribue des espèces sonnantes et trébuchantes pour motiver les volontaires (Suétone, "Vie de Claude", XVII.), et Pline Le Jeune raconte à l'Empereur Trajan :
"Pendant que je visitais une autre partie de la province, à Nicomédie un immense incendie a détruit beaucoup de maisons privées et deux édifices publics, l'Asile des vieillards et le temple d'Isis, bien qu'ils fussent séparés par une rue. Or il s'est étendu d'abord sous la violence du vent, ensuite grâce à l'inertie des habitants qui, cela est certain, sont restés spectateurs inactifs et passifs d'une si grande catastrophe." (Pline Le Jeune, "Lettres", X - 33.)
Pour l'anecdote, les seaux en question donneront aux vigiles le surnom de sparteoli, appellation péjorative adoptée par le peuple - les vigiles passant le plus souvent pour une unité para-militaire de répression, appuyant l'action des cohortes urbaines.

Bas-relief montrant des Vigiles. (via http://hombresymujeresconvalor.blogspot.com)


                                        L'eau et le matériel sont transportés sur des chariots, tirés par des chevaux. L'eau, justement, ne manque pas à Rome : des aqueducs construits principalement sous les règnes d'Auguste et de Claude en acheminent d'énormes quantités à tous les endroits de la ville (excepté sur la rive droite du Tibre, qui ne sera alimentée que sous le règne de Trajan), et si cette eau n'est pas disponible dans les étages des insulae, de nombreuses fontaines sont disséminées un peu partout : au nombre de 591 au Ier siècle, elles sont 1 352 au IVe siècle ! Les vigiles y puisent donc directement, ainsi que dans les réservoirs ou les thermes publics, ou les bains, viviers, ou autres installations des particuliers. Mais l'absence d'eau courante dans les étages complique le travail de nos pompiers antiques, puisque les incendies s'y déclarant ne peuvent être maîtrisés à l'aide de simples seaux d'eau, et que les siphones restent difficiles et longs à manœuvrer... Ainsi, malgré la diligence des vigiles, de nombreux incendies ravagent Rome au cours des siècles.
"Mais nous, nous habitons une ville qui n'est en grande partie étayée que sur de minces poutres. C'est de cette façon-là que le gérant pare aux écroulements; et, quand il a bouché la fissure d'une vieille crevasse, il invite les gens à dormir en toute sécurité - sous la menace du désastre! Je veux vivre dans un endroit où il n'y ait pas d'incendie, où les nuits soient sans alarme. Déjà Ucalégon réclame de l'eau, déjà il déménage sa camelote, déjà le troisième étage est en feu, et toi, tu n'en sais rien. Depuis le rez-de-chaussée, c'est la panique: mais celui qui rôtira le dernier, c'est le locataire qui n'est protégé de la pluie que par la tuile où des colombes langoureuses viennent pondre leurs œufs."  (Juvénal, "Satires", III - 192-204.)

Incendie dans une insula. (via http://grupobonadea.blogspot.com)

 Prévention des incendies.


                                        Selon le vieil adage qui dit que "mieux vaut prévenir que guérir", la prévention est justement l'autre action principale des Vigiles. A ce titre, il doivent s'assurer que chaque foyer possède le matériel nécessaire en cas d'incendie. Le Digeste de Justinien décrète ainsi que les Vigiles doivent "rappeler à chacun qu'il lui faut disposer d'un approvisionnement d'eau disponible dans les étages."
"Et puisque, pour la plupart, les incendies sont causés par la négligences des habitants, il [le préfet des Vigiles] doit faire fouetter ceux qui ont été imprudents au sujet des feux, ou bien leur épargner le fouet et leur donner un sévère avertissement." (Paul, "Digeste", I - 15.)

                                        Ces précisions, apportées sous le règne de Justinien, montrent bien que les incendies se déclaraient fréquemment à Rome, en dépit de toutes les tentatives pour y remédier. Je parlais en introduction du plus grave (et surtout le plus célèbre !) incendie que Rome ait connu : celui qui dévasta la ville sous le règne de Néron, en 64. Tacite raconte dans ses Annales les dispositions prises par l'Empereur à la suite du sinistre :
"L'eau était détournée abusivement par certains particuliers pour leur usage: pour qu'elle coulât plus abondante et qu'elle fût en plus d'endroits à la disposition du public, il établit des surveillants; des secours tout prêts contre l'incendie devaient être mis à la disposition de chacun dans un endroit d'accès facile; enfin les habitations ne devaient pas avoir de murs mitoyens, chaque maison ayant son enceinte particulière. Ces mesures, bien accueillies, parce qu'elles étaient utiles, contribuèrent aussi à l'embellissement de la nouvelle ville." (Tacite, "Annales", XV - 43 - 4.6.)
En dépit de ces améliorations, Rome brûla à nouveau quatre ans plus tard... puis encore en 80, 191 et 283 - pour ne citer que les exemples les plus spectaculaires. Les malheureux vigiles faisaient sans doute de leur mieux, avec les moyens dont ils disposaient, pour lutter contre le fléau que représentaient les incendies à Rome.


Pompiers romains ! (© http://blog.imagesdoc.com)

dimanche 19 juillet 2015

Avis aux auteurs ! Soyez publiés chez Ragami.


                                        Fanas d'Antiquité et aspirants écrivains, cette annonce est pour vous ! Je vous avais parlé, il y a quelques temps, de la toute jeune maison d'édition Ragami et de sa collection La toge à l'envers consacrée aux grands auteurs comiques latins. Pour plus de détails, reportez vous à l'article, ici.



                                        Et bien cette fois-ci, les éditions Ragami recherchent des auteurs, et lancent sur leur site internet un appel à textes en vue de la parution d'une anthologie de nouvelles, avec pour dénominateur commun la réinterprétation des grands thèmes antiques. Deux contraintes, donc : le sujet principal (antiquité a priori gréco-latine - à confirmer) et sa réécriture. Pour le reste, vous êtes libres de choisir et de proposer un texte de science-fiction, une transposition, une translation de point de vue... Ou ce qui vous passe par la tête ! Il vous faudra toutefois envoyer au préalable un court synopsis à l'éditeur, qui le validera ou vous demandera de revoir votre copie...

                                        Le recueil est annoncé pour Janvier 2016. A noter que les auteurs sélectionnés seront publiés à compte d'auteur - renseignez-vous donc sur les conditions directement auprès de Ragami. Vous avez jusqu'au 25 Août pour leur faire parvenir vos contributions : A vos claviers !

Tous les renseignements sont à retrouver sur le site des éditions Ragami.

Téléchargez le texte de l'annonce ici.

Adresse e-mail : ragami@editionsragami.com

Facebook : https://www.facebook.com/editionsragami

dimanche 5 juillet 2015

Un temps de chien : la canicule.


                                        En ce mois de Juillet, je n'aurais pu trouver meilleur moment pour parler d'un phénomène propre au cœur de l'été : la canicule. Loin de moi l'idée de verser dans la météorologie ou de vous faire un cours sur les phénomènes climatiques. Il est évident que si le sujet apparaît sur ce blog, c'est parce qu'il est directement lié à l'Antiquité romaine.

                                        Le rapport est à chercher dans l'étymologie du mot lui-même : le terme de canicule vient en effet du Latin canicula, soit "petite chienne". Tel était le nom que l'on donnait à l'étoile de Sirius, appartenant à la constellation du Grand Chien. Or, cette étoile a la particularité de se lever et de se coucher en même temps que le soleil entre les 22 Juillet et 22 Août, vers le solstice d'été.


Constellation du Grand Chien. (Atlas Céleste - 1822.)



                                        En Égypte, le phénomène se produisait peu de temps avant les grandes crues du Nil, qui marquaient le début de l'année et rendaient surtout fertile la vallée en vue des futures récoltes. L'étoile, appelée Sopdet (Sothis en Grec), était par conséquent annonciatrice d'un évènement faste, et Sopdet elle-même considérée comme une déesse bienfaisante. Au contraire, pour d'autres peuples de l'Antiquité (et notamment les Romains), l'apparition de l'étoile coïncidait avec les grandes chaleurs. Et celles-ci s'accompagnaient bien souvent d'épidémies et engendraient une sécheresse qui nuisait aux récoltes.


Représentation de Sopdet / Sothis. (© touregypt.net )


                                        Les Romains avaient donc établi un lien entre l'apparition de l'étoile et les maux suscités par les jours les plus chauds de l'année. De l'avis général, elle était même responsable de toutes sortes de troubles, affectant aussi bien la santé des hommes que le comportement des animaux, et provoquant des phénomènes maritimes ou terrestres. Pline l'Ancien rapporte au fil de son "Histoire Naturelle" les nombreux effets engendrés par cette fichue Canicula, et il écrit par exemple : 
"Quant à la Canicule, qui ignore que, se levant, elle allume l'ardeur du soleil? Les effets de cet astre sont les plus puissants sur la terre: les mers bouillonnent à son lever, les vins fermentent dans les celliers, les eaux stagnantes s'agitent. (...)  Les chiens aussi sont plus exposés à la rage durant tout cet intervalle de temps; cela n'est pas douteux." (Pline, Histoire Naturelle", II - 40.)

                                        Dans ces conditions, il n'est pas étonnant que les Romains aient tenté d'apaiser les Dieux, et plus particulièrement l'astre solaire, en immolant en sacrifice une chienne rousse - couleur que l'on attribuait précisément au soleil. 

                                        En revanche, si vous lui demandez à quel animal de la mythologie renvoie exactement cette petite chienne, même un lecteur attentif des textes antiques donnera sa langue... au chat. Mais si les auteurs avancent chacun leur hypothèse, il en est une que l'on rencontre fréquemment.  Cette version évoque la chienne Maera - c'est-à-dire "l'éclatante". Le nom fait évidemment référence à la luminosité de l'étoile qui porterait son nom, mais aussi au volume sonore de ses aboiements... Vous allez comprendre.


"Erigone vaincue" (Gravure de Claude Augustin Duflos le jeune - MET Museum.)

                                        Maera est la chienne d'Erigone, princesse de Laconie et fille d'Icarion - et accessoirement amante de Dionysos. Son père ayant appris du Dieu le secret de la fabrication du vin, il transmet la technique aux paysans. Mais enivrés par la boisson, ceux-ci se croient empoisonnés et le tuent. Maera, qui accompagnait le père de sa maîtresse, se met alors à hurler à la mort pour tenter de réveiller le bonhomme - en vain, évidemment ! Aboyant encore, elle repart vers le palais, avertir Erigone. Aboyant toujours, elle finit par convaincre sa maîtresse de la suivre, et la conduit sur les lieux du drame... où, de désespoir, la jeune fille se pend ! Et Maera d'aboyer de plus belle, se laissant mourir (jamais deux sans trois) de faim et de chagrin. Ses hurlements sont si puissants qu'ils montent jusqu'aux cieux où ils sont entendus par les Dieux de l'Olympe qui, émus, transforment la fidèle (mais bruyante) petite chienne en étoile.


                                        Finalement, on retiendra surtout que les chiens sont décidément toujours perdants : on leur reproche la canicule, mais on parle aussi d'un temps de chien lorsqu'il pleut ! Tu parles d'une vie de, euh, chien...


dimanche 21 juin 2015

Graffitis pompéiens : du travail pour les Scriptores !

                                        L'éruption du Vésuve en 79 fut une tragédie : alors que l'on croyait le volcan éteint en dépit d'une série de secousses et de séismes dans les années précédant la catastrophe, la pression des gaz accumulés finit par provoquer une explosion, projetant à 32 km de haut une colonne de fumée, cendres, gaz, poussière et pierre ponce. Une fois la poussée épuisée, la colonne retomba à terre et, orientée par le vent, ensevelit sous ses nuées incandescentes les villes de Pompéi, Herculanum et Stabies, étouffant les habitants sous des gaz toxiques et détruisant monuments, habitations, magasins... 

                                        Paradoxalement, la colère du Vésuve fut aussi une chance pour les archéologues, en particulier à Pompéi. C'est en effet grâce à elle qu'ont été conservés intacts de nombreux éléments de la ville : les fresques, recouvertes de poussière volcanique, ont ainsi été protégées des outrages du temps, de même que des objets du quotidien (y compris les plus périssables, comme le pain) ou les habitants eux-mêmes, figés pour l'éternité dans la posture dans laquelle la mort les a trouvés... Le Vésuve a donc anéanti Pompéi et, dans le même temps, l'a rendue éternelle. 
Éruption du Vésuve. (Source : Bibleonline.)

                                        Ces vestiges, remarquablement conservés, sont une source d'information précieuse pour les historiens. Et parmi eux, les graffitis occupent une place de choix : en recouvrant les murs de Pompéi, les cendres ont protégé près de 3000 inscriptions murales. Il en existe de toutes sortes : déclarations amoureuses, slogans publicitaires, invectives contre le voisin, plaisanteries ou allusions grivoises, et bien sûr propagande électorale.

                                        Si certains de ces graffitis étaient l’œuvre de particuliers, la majeure partie était réalisée par des professionnels, les scriptores, qui signaient leur travail. S'ils pouvaient se charger des dédicaces amoureuses, des publicités ou des insultes, ils étaient surtout actifs durant les périodes électorales. Les inscriptions étaient en général simples et directes : elles exhortaient les électeurs à voter pour tel candidat au duumvirat ou à l'édilité et vantaient ses mérites ou, au contraire, fustigeaient son adversaire. Le premier, homme intègre et généreux, était paré de toutes les vertus tandis que le second, corrompu et malhonnête, frayait avec les escrocs et les voleurs...

Inscription électorale en faveur de M. Casellium. (©Patricia Daussin Jacob.)


                                        Les scriptores peignaient aussi les edicta munerum edendorum, qui annonçaient les jeux. On y indiquait le nom de l'organisateur (editor - l'Empereur ou un magistrat par exemple), le motif du spectacle (fête religieuse, inauguration d'un bâtiment public, etc.), le lieu et la date, le programme et le nombre de gladiateurs prévu, ou toute autre attraction digne d'intérêt. S'ajoutaient parfois des formules de salutation (salutem ou vale) ou des acclamations destinées aux gladiateurs et permettant de mettre en exergue les noms des vedettes. Si la majorité des annonces concernaient des jeux se tenant à Pompéi, d'autres présentaient des spectacles prévus à Pouzzoles, Cumes, Nola... Les amateurs de combats ne rechignaient donc pas à se déplacer pour assister à une manifestation. De même, la mention "Pompeis" (à Pompéi) figurant sur les annonces suggère que le même texte était peint sur les murs des villes voisines...

"Ici on donnera une chasse le 5 des calendes de Septembre : Felix combattra contre des ours." (©Fer.filol via wikipedia.)


                                        Écrites en noir ou rouge, les inscriptions se faisaient en capitalis quadrata (majuscules similaires aux lettres figurant sur les dédicaces de monuments par exemple) ou, le plus souvent, en capitalis rustica  - une forme de lettre plus proche de la cursive, plus légère et plus fine mais avec des empattements plus épais sur la ligne de base, ce qui la rendait plus facile à exécuter au pinceau.

"Une chasse et 20 paires de gladiateurs appartenant à Marcus Tullius combattront à Pompéi la veille des nones de Novembre et le 7ème jour des ides de Novembre."

                                        Ces graffitis étaient réalisés à la demande des corporations, des commerçants ou même des particuliers, et le travail ne manquait donc pas. Il existait même des ateliers spécialisés, les officina scriptoria. 

                                        Le scriptor, chargé de calligraphier au mur la phrase commandée, était généralement secondé par des collaborateurs (les sodalis) : 
  • le scalarius portait l'échelle permettant au scriptor d'atteindre le haut du mur ;
  • le dealbator blanchissait au préalable la portion de mur avec de la chaux (effaçant aussi les précédentes inscriptions) ;
  • le lanternarius éclairait l'endroit choisi avec une lanterne.


                                        Car les scriptores travaillaient le plus souvent de nuit... Et ils n'étaient pas toujours bien accueillis! Le risque était grand de recevoir sur la tête un tas d'immondices ou même le contenu d'un pot de chambre, furieusement déversé par le propriétaire de la maison ou boutique ainsi "taguée"! Bref, un boulot pas toujours très agréable et probablement frustrant puisque les graffiti étaient régulièrement recouverts de chaux, pour que l'un de vos collègues puisse à son tour remplir son office. Un scriptor de Pompéi, Aemilius Celer, rajoute d'ailleurs à l'inscription qui lui a été commandée une seconde phrase, à l'intention d'un rival : "Va donc, gros jaloux, si tu sabotes mon travail, que la peste t’emporte !”.

Un autre exemple de graffiti... (©Charles F. Cooper - "The Last Days Of Pompei.".)


                                        Se doutait-il que, vingt siècles plus tard, son graffiti serait encore lisible ? Certainement pas. Et surtout pas au moment où il comprit qu'il allait rendre l'âme, sous les cendres incandescentes et les fumées toxiques du Vésuve déferlant sur Pompéi... Une célébrité dont il se serait probablement bien passé !

dimanche 7 juin 2015

Bonne lecture : "Giampetro Campana, la malédiction de l'anticomane."

                                        Pour les besoins de cet article, j'ose supposer - et je ne prends pas un bien grand risque - que nombre d'entre vous ont déjà visité le musée du Louvre. Sans doute avez-vous arpenté les galeries consacrées à l'Antiquité et, en admirant les différentes pièces, peut-être avez-vous remarqué que beaucoup appartenaient à la "collection Campana". Mais vous êtes-vous interrogé sur ce nom, vous êtes-vous demandé qui était ce Campana ? Mouais, moi non plus. Voilà pourquoi  le courriel que m'a récemment envoyé Jean-Luc Dousset a particulièrement retenu mon attention. Auteur d'un livre intitulé "Giampetro Campana, la malédiction de l'anticomane" (Éditions Jeanne d'Arc), il m'a sollicitée afin de faire connaître son ouvrage. Et a éveillé ma curiosité, me poussant à chercher des renseignements sur cet homme, dont le nom est associé à une quantité incroyable d'antiques - mais pas que... - à travers les musées d'Europe.

                                        Giampetro Campana est né en 1808 à Rome. Il est issu d'une famille de la haute bourgeoisie, riche et cultivée. La passion de l'Antiquité est en quelque sorte un atavisme familial, son grand-père et de son père étant déjà des collectionneurs d'antiques. Le premier avait mené des fouilles et rassemblé divers objets, notamment à Rome et Ostie, tandis que le second avait constitué une importante collection de pièces et médailles. Atteint de la même fièvre, Campana entreprend à son tour des fouilles archéologiques, d'abord à Rome en 1831, puis à Ostie et Cerveteri, contribuant à mettre au jour la civilisation étrusque. Membre de plusieurs sociétés et commissions scientifiques, il gagne rapidement en notoriété et en réputation.


Giampetro Campana.





                                        Achetant par ailleurs de nombreuses pièces archéologiques, Campana est bientôt à la tête d'un véritable musée privé. Il ne se limite cependant pas à l'Antiquité et fait l'acquisition de sculptures et de tableaux, principalement de la Renaissance. Il rachète par exemple une partie de la collection du Cardinal Fesch, mise en vente en 1845, et dépêche des envoyés dans toute l'Italie, les chargeant de traiter avec les marchands d'art les plus célèbres. Ceci explique la grande variété des artistes représentés dans ses collections, et Campana accumule les œuvres afin de constituer un panorama le plus exhaustif possible. Sa collection comporte par exemple près de 400 tableaux de peintres primitifs ! 

                                        Directeur du Mont-de-piété depuis 1833, Campana entreprend de réformer l'institution. Il obtient du gouvernement pontifical l'autorisation d'augmenter la somme maximale des prêts consentis, qui devient illimitée, et la caisse des dépôts est désormais annexée au Mont-de-piété, qui s'enrichit considérablement. A sa demande, l'administration autorise dès 1839 la mise en gage des objets d'art, pour lesquels on consent un prêt d'un tiers de la valeur estimée. Mais les œuvres ne se revendent pas, et cette mesure est révoquée peu après. Or, Campana n'en tient pas compte et malgré l'interdiction, il continue de prêter de l'argent contre des tableaux, notamment aux marchands avec lesquels il est en affaire. Utilisant l'argent du Mont-de-piété, il fait lui-même l’acquisition de plusieurs œuvres d'art, piochant dans les fonds mis à sa disposition. En dépit de plusieurs mises en garde, Campana persiste, dissimulant son identité sous de faux-noms et vendant et achetant à l'étranger par l'intermédiaire de son épouse. 

                                        Le subterfuge finit par être dévoilé et Campana est arrêté le 28 novembre 1857. L'affaire fait grand bruit en raison de sa notoriété, et au terme d'un long procès, le collectionneur est condamné en Juillet 1858 à 20 ans de galère et 900 000 écus d'amende. Sur l'insistance de ses avocats qui plaident que la valeur des œuvres qu'il possède est bien supérieure à cette somme, il en cède la majeure partie au gouvernement pontifical.

                                        La belle-mère de Campana, l'anglaise Mrs Crawford, était une proche de Napoléon III qu'elle avait soutenu à plusieurs reprises ; à sa requête, celui-ci intervient auprès du Pape et obtient que la peine soit commuée en bannissement à vie. Il accepte aussi de racheter une grande partie de la collection de son gendre, qui est vendue et disséminée à travers l'Europe. En 1861, la France acquiert ainsi 11 835 objets et 641 tableaux contre la somme d'environ 4 800 000 francs (soit 812 000 écus romains).

                                        Campana rentrera plus tard à Rome, après l'unification de l'Italie et le chute des états pontificaux, mais il ne retrouvera jamais son prestige et sa fortune d'antan. Reste que son nom demeure associé aux collections qu'il avait constituées, et qu'on retrouve aujourd'hui dans les plus grands musées : l'Ermitage de Moscou, le musée de Kensington à Londres, et évidemment le musée du Louvre - dont elles constituent une grande partie des galeries étrusques, grecques et romaines.

                                        Visiteur occasionnel ou inconditionnel des musées, on s'intéresse rarement à l'origine des collections que l'on peut y admirer, et les noms qui y sont accolés suscitent rarement la curiosité. Peut-être devrait-on chercher à en apprendre davantage sur ces hommes, passionnés d'art et d'Histoire jusqu'à l'obsession : à l'instar de celle d'un Guimet, la vie d'un Campana semble tout droit sortie d'un roman. Je ne vous cacherai pas que je n'ai pas lu la biographie que lui consacre Jean-Luc Dousset, dont je n'ai eu connaissance que grâce à son courriel : je ne saurais donc vous la recommander. Toutefois, il me semble qu'elle a bien sa place sur ces pages, et je vous renvoie directement vers le site de l'éditeur pour de plus amples informations. Si vous avez l'occasion de lire cet ouvrage et que vous souhaitez donner votre avis, n'hésitez pas à me contacter.





"Giampetro Campana : la malédiction de l'anticomane" de Jean-Luc Dousset.
Éditions Jeanne d'Arc - lien ici.
15 Euros


vendredi 29 mai 2015

La Toge et le Glaive sur Site-du-jour.com


                                        Avis aux lecteurs : ces quelques lignes sont une pathétique démonstration d'auto-satisfaction, une célébration égocentrique de la reconnaissance que m'accorde aujourd'hui un site internet, le bien nommé site-du-jour.com. Celui-ci met quotidiennement en avant un site - mais propose aussi des citations, un éphéméride, un rappel des grands évènements dans l'Histoire... Bref, une mine d'infos et de divertissement.

Et en ce Vendredi 29 Mai 2015 : veni, vedi, vici ! La Toge et le Glaive est le site du jour, et César n'est pas mon cousin.

                                        Je vais être honnête, je ne connaissais pas le site avant que l'équipe ne me contacte, et c'est suite à leur courriel que je l'ai découvert. Évidemment, si je vous suggère d'aller y jeter un œil, vous pourriez croire que je ne fais que leur retourner la politesse... Mais la qualité du site, qui allie simplicité du concept et richesse du contenu, suffira à vous convaincre que ce n'est pas le cas. Vraiment, franchement, c'est une adresse qui fait désormais partie de mes favoris, et que je vous conseille vivement.


http://www.site-du-jour.com/



En attendant, je vais pouvoir crâner toute la journée... et les jours suivants aussi, tant qu'on y est !



 

dimanche 17 mai 2015

Tu quoque, fili : rituels de l'enfance.


                                        Vous pensez à Jules César, et vous voyez le fier conquérant drapé dans son manteau de Général; vous pensez à Cicéron, et vous voyez l'orateur indigné fustigeant Catilina; vous pensez à Marc Aurèle, et vous voyez l'Empereur penché sur ses écrits philosophiques. Et pourtant, avant d'être de grands hommes, ces trois-là ont été des petits garçons, au même titre que le charpentier, le Sénateur, le marchand, le gladiateur... J'ai déjà abordé l'enfance dans la Rome antique en évoquant les jouets (ici) et l'éducation (), mais il y a un thème important dont je n'ai pas encore parlé : les cérémonies qui marquent la naissance et le déroulement de l'enfance, chez les citoyens romains.


Le mot pour le dire : dans la loi et en pratique.


                                        En guise d'introduction, il convient d'abord de définir ce qu'est exactement un enfant du point de vue législatif. En préambule, il faut noter que ces dispositions ne concernent que les garçons, puisque les filles restent sous l'autorité de leur père, puis de leur mari, et sont donc assimilées à des mineures de leur naissance jusqu'à leur mort (voir plus bas). Sous la royauté, la société est divisée en plusieurs classes d'âge, qui correspondent au statut militaire des individus : jusqu'à 17 ans, le Romain est un puer, qui ne peut pas être mobilisé. Il devient ensuite majeur et passe dans la catégorie des iuniores (jusqu'à l'âge de 46 ans où il fait parti de la classe des seniores.) La majorité juridique, indépendante de ces divisions d'âge, intervient à la puberté : à 14 ans pour les garçons, 12 ans pour les filles.


"Petit garçon en déguisement de soldat romain." (Tableau de Nicolas Maes.)


                                        Avec l'expansion de la République romaine et les guerres des premiers siècles avant J.C., de nombreux enfants sont orphelins. Placés sous la protection de l’État de leur majorité jusqu'à l'âge de 25 ans (puis de 17 à 27 sous Sylla), ils reçoivent le nom d'adulescentes. Plus tard, le code de Justinien établit une nouvelle subdivision, désignant par le terme infantia l'âge allant de la naissance à 7 ans, considéré comme l'âge à partir duquel un enfant est capable de raisonner.

                                        En pratique, ces termes juridiques ne recouvrent pas toujours la réalité de la langue latine. Il n'est donc pas inutile de se pencher sur le vocabulaire, puisqu'il existe de nombreux mots désignant l'enfant. Cette simple énumération donne déjà une idée de l'évolution de son statut. On rencontre par exemple le mot liberi, qui regroupe indifféremment la descendance du pater familias. Plus tard, apparaissent les termes individuels de filius / filia, qui désignaient à l'origine celui ou celle qui tète. On emploie aussi nepos (neveu ou petit-fils), spurni (bâtards) ou proles (descendance.) Ce dernier terme a donné le mot prolétaire, pour parler de ceux qui ne paient pas l'impôt et ne fournissent à l’État que leurs fils mobilisables. Enfin, le mot infans signifie d'abord "celui qui ne parle pas", mais le sens évolue et nous avons vu qu'il est employé pour l'enfant jusqu'à l'âge de 7 ans - époque où l'éducation du petit garçon, jusque là confiée à sa mère, est désormais prise en charge par son père.
 "Dès que ce fils eut atteint l’âge de raison, il [Caton] le prit auprès de lui pour l'instruire dans les lettres, quoiqu'il eût un esclave honnête, nommé Chilon, qui était bon grammairien, et qui enseignait plusieurs enfants. (...) Il fut donc lui-même le maître de grammaire du jeune Caton, son guide dans l'étude des lois, et son maître d'exercice. Il lui enseigna non seulement à lancer le javelot, à combattre tout armé, à monter à cheval; mais encore à s'exercer au pugilat, à supporter le froid et le chaud, à traverser à la nage le courant le plus rapide ." (Plutarque, "Vie de Caton le Censeur", XXXI.)


Un père et son enfant. (Sarcophage, Musée du Louvre.)


                                        Bien connu des latinistes, le mot puer - au départ celui qui n'est pas encore vir et ne prend pas les armes pour défendre la Cité - change progressivement de sens : il désigne aussi le jeune amant, notamment en poésie et dans les milieux les plus aisés. Son équivalent féminin, puera, se transforme en puella : employé pour parler d'une jeune fille, il s'oppose à la virgo (vierge) - et qualifie donc parfois, tout naturellement, la jeune maîtresse. 


L'enfant soumis à l'autorité paternelle : abandon et exposition.


                                        On remarque que presque toutes ces appellations renvoient l'enfant à sa position au sein de la famille : il n'est défini que par son rapport au pater familias, avant même de l'être physiologiquement. Et pour cause : la famille romaine, qui comprend non seulement le couple parental et les enfants mais aussi les descendants (qu'ils vivent ou non sous le même toit) et les esclaves, est toute entière soumise à son autorité. En tant que chef de famille, il détient un pouvoir quasi-absolu, la patria potestas, en vertu duquel il décide par exemple des mariages, mais aussi des châtiments. A ce titre, il exerce un droit de vie et de mort sur l'ensemble de la maisonnée, et peut décider de vendre en esclavage un membre du foyer - enfants inclus. Toutefois, ces dispositions disparaissent vers la fin du Ier siècle avant J.C. (la dernière "exécution" paternelle date du règne d'Auguste), et on considère à partir du siècle suivant que le meurtre d'un fils par son père est punissable par la loi. Même si un tel crime est jugé bien moins sévèrement qu'un parricide !  
"Le terme potestas a plusieurs significations : il signifie par imperium la juridiction des magistrats; par patria potes­tas, la puissance des pères sur leurs enfants; et par dominium, l'autorité des maîtres sur leurs esclaves. " (Paulus, "Digeste Justinien", L - XVI - 215.)

Cérémonie du dies lutricus. (Voir plus bas.)



                                        Cette toute-puissance paternelle s'exerce dès les premières heures après la naissance de l'enfant. A peine né, le bébé est déposé aux pieds de son père : s'il le soulève dans ses bras, il le reconnaît comme sien et l'admet au sein de la famille (le geste et ses conséquences juridiques s'appellent le tollere liber), avec tous les droits et privilèges afférents. Dans le cas contraire, l'enfant est abandonné, sans famille et sans protection, et il est exposé - c'est-à-dire qu'on le dépose dans la rue, où il mourra vraisemblablement de faim ou de froid, à moins d'être la proie des chiens errants. On le laisse par exemple sur un tas d'ordures - le nom de Stercorius, que l'on rencontre souvent sur les inscriptions funéraires, semble par exemple directement lié à cette pratique puisqu'il renvoie aux déchets et aux ordures ménagères. Mais parfois, on l'abandonne dans des endroits plus fréquentés, comme la colonne Lactaria sur le forum Holitorium, où il sera peut-être recueilli. Le sort des enfants exposés n'en est pas moins hasardeux : certains seront adoptés par un couple en mal d'enfants, d'autres trouvés par un marchand d'esclaves qui les revendra plus tard, d'autres enfin exploités par des mendiants qui n'hésiteront pas à les mutiler afin d'apitoyer les passants. Ce dernier exemple n'est pas si anecdotique qu'il y parait, puisque plusieurs lois sont votées afin d'obliger ceux qui recueillent un enfant trouvé à le déclarer et à préciser leurs intentions.


                                        Ce genre d'abandon concerne les enfants illégitimes, atteints d'une difformité physique ou simplement nés un jour néfaste. Suétone rapporte par exemple que, le jour de la mort de Germanicus, "on jeta des pierres sur les temples, on renversa les autels des dieux, quelques-uns jetèrent dehors les dieux Lares protecteurs de leurs familles et exposèrent leurs nouveau-nés." (Suétone, "Vie de Caligula", 5.) Cependant, l'exposition peut aussi frapper une enfant légitime et en bonne santé, puisqu'elle repose sur la seule décision du père. Elle est souvent le fait des plébéiens les plus pauvres, incapables d'assumer une bouche supplémentaire à nourrir, et elle touche davantage les filles. Mais même si le poète grec Posidippe écrit : "Un fils on l'élève toujours, même si on est pauvre ; une fille, on l'expose même si on est riche.", il n'existe aucune preuve d'un écart significatif entre le nombre de filles et de garçons ainsi abandonnés.

Statuette d'une petite fille. (©Ann Raia via vroma.org .)


                                        Concernant cette pratique, l'opinion des auteurs évolue au fil des siècles. Plutarque considère par exemple que la pauvreté des parents constitue en quelque sorte une circonstance atténuante ("Œuvres Morales", II-21.), tandis qu'au IIème siècle, l'auteur chrétien Lactance tient un tout autre discours :


"Que personne ne se persuade qu'il soit permis d'écraser des enfants qui viennent de naître ; c'est une horrible impiété de leur ôter la vie que Dieu leur a donnée. (...) Que dirons-nous de ceux qui, par une fausse piété, exposent leurs enfants? Peuvent-ils passer pour innocents, quand ils abandonnent aux dents des chiens leurs propres entrailles? Et ne font-ils pas mourir ces enfants d'un plus cruel genre de mort que s'ils les avaient étranglés? Qui doute que ce ne soit une impiété de priver ces innocentes créatures de l'effet de la compassion des personnes charitables ? Quand ils auraient le bonheur de tomber entre les mains de quelqu'un qui prit le soin de les élever, celui qui les a exposés, les a mis en danger ou d'être réduits en servitude, ou d'être prostitués dans les lieux de débauche." (Lactance, "Institutions divines", VI-20.)
La simple existence de ce texte prouve toutefois que de nombreux enfants sont encore exposés.

                                        Sous la République et lors des premiers temps de l'Empire, on ne déclare pas la naissance d'un enfant. Auguste est le premier à instaurer un registre des naissances, mais il ne concerne que les enfants légitimes - Marc Aurèle généralisera l'enregistrement de tous les enfants. Un garçon n'est inscrit sur les listes des citoyens romains qu'après la prise de la toge prétexte (voir plus bas), mais son père doit désormais déclarer son nom et sa date de naissance dans les trente jours suivant l'accouchement. Malgré tout, le droit d'exposer un nouveau-né est resté en vigueur tout au long de l'Histoire romaine. Interdite par l’Église chrétienne à partir du Vème siècle, cette forme d'abandon mettra en pratique plusieurs siècles à disparaître.

Certificat de naissance sur tablette de cire. (Alexandrie, 128 avant J.C. - via University of Michigan.)


Rituels dans la petite enfance.


                                        Une fois reconnu par son père, le bébé n'est pas pour autant tiré d'affaire. La mortalité infantile étant élevée à Rome, les premiers jours de la vie d'un bébé sont incertains : de multiples dangers le menacent et il convient de les écarter par plusieurs rites et pratiques. Il est par exemple d'usage que trois hommes, respectivement munis d'un pilon, d'un balai et d'une hache, gardent la maison afin de protéger le nourrisson des forces maléfiques qui pourraient lui nuire. Pour la même raison, les premiers cadeaux que reçoit le nouveau-né sont des hochets ou des crécelles (crepundiae, tintinnabulae), jouets bruyants qui sont sensés effrayer les esprits.

Bulla. (Reconstitution - ©Barbara McManus.)

                                        Durant la première semaine, le bébé n'a pas de nom. D'abord par superstition, mais aussi et surtout parce qu'il ne fait pas encore tout à fait partie de la famille. Ce n'est que le huitième jour de son existence que le petit garçon (le septième si c'est une fille) reçoit officiellement un nom, lors du dies lutricus - littéralement le "jour de purification". La famille accomplit alors un sacrifice sur l'autel des Lares et on attache autour du cou du bébé une bulla, petit bijou en or qui le protégera du mauvais œil et qu'il conservera tout au long de son enfance.

                                        Au cours de cette période de sa vie, de multiples divinités veilleront sur le petit Romain. Elles participent à son développement dans tous les domaines, aussi bien physique qu'éducatif, et à chacune est assignée une tâche bien spécifique : Edusa lui apprend à manger, Potina à boire, Ossipago lui assure des os solides, Cuba facilite le passage du berceau au petit lit, Adeona lui apprend à marcher, Farinus à parler, Fabulinus lui enseigne ses premiers mots, etc.

Bébé emmailloté. (Ex-voto gallo-romain - ©Vassil via wikipedia.)

                                        Dès la naissance, le nourrisson est saucissonné dans un lange serré, seuls la tête et les pieds restant à l'air libre : cette compression vise à modeler les parties du corps que l'on souhaite affiner. On desserre progressivement les liens, libérant d'abord la main droite : en bloquant son bras gauche, on l'oblige à se servir de l'autre main car les gauchers sont mal considérés dans la Rome antique (ce qui fera l'objet d'un article.) Il subit également des bains d'eau froide accompagnés de massages vigoureux, toujours pour façonner et modeler son corps.


De l'enfance à l'âge adulte : prise de la toge virile.


                                        Lorsqu'il est capable de se mouvoir, on enfile à l'enfant une tunique courte, en laine blanche, brodée d'une bande pourpre. Cette toge, la toge prétexte, est revêtue par les enfants, mais aussi par les magistrats et les pontifes : elle est le symbole de l'inviolabilité attachée à leur personne. En l'identifiant en tant qu'enfant romain, ce vêtement lui assure une protection contre ceux qui voudraient attenter à sa vie ou à sa pudeur.

                                        Lorsqu'un garçon atteint sa majorité , il échange sa toge prétexte contre la toge blanche du citoyen romain adulte. Cette cérémonie n'intervient pas à un âge précis : la décision en revient au pater familias, qui se détermine en fonction du développement physique et intellectuel de l'enfant, ou de circonstances politiques. Caligula par exemple, dernier fils de Germanicus, ne prend la toge virile qu'à 21 ans - sans doute pour l'empêcher de briguer des charges publiques et l'éloigner du pouvoir. En général, la prise de la toge virile se fait entre 14 et 17 ans : elle survient plus tardivement aux premiers temps de l'Histoire de Rome, et habituellement vers 16 ans sous la République.

Statue de Néron, vêtu de la toge et portant la bulla. (©Barbara McManus.)

                                        Traditionnellement, la cérémonie se tient lors de l'anniversaire le plus proche de la fête des Liberalia, qui a lieu le 17 Mars en l'honneur du Dieu Liber. Le matin, un sacrifice est offert aux Lares de la maison et le garçon leur consacre sa bulla, ainsi qu'une boîte renfermant sa première barbe, symboliquement rasée pour la première fois lors de la "barbae depositio". Quittant la toge prétexte, il revêt ensuite une tunique blanche, ajustée par son père : s'il est le fils d'un sénateur , y figurent deux larges bandes pourpre; si son père est de rang équestre, les bandes sont plus étroites. Puis on le drape dans la toge virile, et la maisonnée s'ébranle et défile en procession jusqu'au forum : le père a rassemblé ses esclaves , ses affranchis , ses clients , ses parents et ses amis , réunissant le plus de monde possible afin de démontrer son influence et afficher une escorte nombreuse et imposante. Le nom du garçon est ensuite ajouté à la liste des citoyens , et il reçoit des  félicitations officielles. Puis la famille monte au temple de Liber sur la colline du Capitole, où une offrande est faite au Dieu . Enfin, tous retournent à la maison, où la journée se clôt par un dîner donné en l'honneur du jeune homme. Après cette cérémonie, le garçon devenu un homme est le plus souvent confié  à un personnage important dans l'armée ou la vie civile , qui va le former à ses futures obligations de citoyen romain.

                                        Aucune cérémonie ne marque en revanche le passage de la fillette à l'âge adulte : il faut dire que, selon la législation romaine, la femme est considérée comme une éternelle mineure, soumise à l'autorité de son père, puis de son mari. C'est d'ailleurs la veille de son mariage que la petite Romaine quitte symboliquement l'enfance, notamment en offrant ses poupées à la déesse Diane. (Voir ici).

                                        Mais il faut bien noter que, même majeur et revêtu de sa toge virile, un jeune homme reste toujours soumis à l'autorité paternelle : il n'est pas libre de mener sa vie comme il l'entend... 



Vision de l'enfance dans la Rome antique.


                                        Voilà pour les données factuelles. Reste une question en suspens, et non des moindres : les Romains aimaient-ils leurs enfants ? Interrogation difficile à résoudre, et ce pour plusieurs raisons. D'abord, il n'est jamais facile de se projeter dans la mentalité d'un peuple vieux de 2000 ans : la culture, les croyances, les mentalités ont évolué, et on porte forcément sur celles des Anciens un regard dénaturé par nos propres conceptions. De fait, je me suis penchée sur les ouvrages de plusieurs spécialistes, et j'ai rencontré deux opinions majoritaires, et complètement contradictoires ! Certains affirment que le petit garçon n'était vu que comme le continuateur d'une lignée, tandis que d'autres mettent en exergue les nombreux témoignages épigraphiques (et notamment les inscriptions et reliefs funéraires) et les représentations artistiques pour démontrer que les enfants étaient aimés et choyés.

Buste d'un enfant. (Via le blog A Daily Dose Of Rome.)


                                        On cite souvent l’exemple de Cicéron, profondément affecté par la disparition de sa fille Tullia, sans doute morte en couches en 46 avant J.C. Dévasté par le chagrin, le célèbre orateur se retire de la vie publique, délaisse toutes ses responsabilités politiques et sociales, se désintéresse de ses affaires et se réfugie dans sa villa, pleurant sa perte pendant près de 3 mois - une durée jugée bien trop longue par ses contemporains.
"Oui, je comprends qu'il serait honteux pour moi de supporter mon malheur autrement que ne l'entend votre haute raison; mais il y a des moments ou la douleur m'accable, ou la force m'abandonne ; c'est que je n'ai pas les ressources qui ne manquèrent point dans une semblable infortune aux pères dont je propose l'exemple. (...) Rien ne vient distraire ma pensée, ni les intérêts de mes amis à défendre, ni les affaires de la république a gérer. Je m'étais interdit le forum. Je ne pouvais plus regarder la curie. Je considérais comme entièrement perdus et le fruit de mes travaux et les avantages de ma fortune. Mais lorsque je réfléchissais sur ces malheurs, qui nous sont communs et que tant d'autres partagent; lorsque je sentais mon âme brisée, et que je me faisais violence pour me vaincre, je savais au moins ou trouver un refuge, ou reposer mon triste cœur, ou goûter dans des entretiens pleins de charme l'oubli de mes soucis et de mes maux. Le coup horrible qui me frappe aujourd'hui rouvre mes blessures qui commençaient a se fermer."  (Cicéron, "Ad familiares", IV-6.)
Mais là où nous jugeons la réaction de Cicéron totalement compréhensible, elle apparaît aux yeux des Romains comme indigne car excessive.

                                        Ces différences culturelles rendent le problème bien difficile à résoudre, d'autant que les textes sont quasiment inexistants sur le sujet, et en particulier sur la petite enfance. Encore traitent-ils généralement de l'éducation, et le ton est donc froid et détaché... Ce qui ne prouve rien : n'oublions pas que les valeurs de la société romaine tiennent davantage dans la gravitas et la dignitas que dans la sincérité ou l'émotivité, considérées comme des preuves de faiblesse.

Portrait de famille... (Sarcophage, ©Marie-Lan Nguyen via wikipedia.)

                                        A défaut de pouvoir percer le mystère de la relation parents-enfants dans l'Antiquité romaine, on peut formuler la question autrement : comment est perçu l'enfant par les Romains ? Là, c'est nettement plus facile : de toute évidence, la notion de développement de l'enfant ne voulait sans doute rien dire pour un Romain, et Françoise Dolto n'était pas son amie. Si l'on s'intéresse à la formation et  l'éducation du futur citoyen romain, on semble se ficher complètement de l'enfant en tant qu'individu. Il n'est pas un adulte miniature, mais un petit être faible et incomplet, qu'il faut façonner et modeler. Pendant longtemps, cette conception a prévalu et l'éducation donnée aux enfants était stricte et sévère : on privilégiait les punitions et les châtiments. Cependant, les mentalités évoluent peu à peu et Quintilien conseille d'accorder plus de place au jeu et à la récompense. Le but est cependant toujours le même : transformer un petit être incomplet et faible en un solide Romain, avec sévérité s'il le faut :
"Plût aux dieux que nous ne corrompions pas nous-mêmes les mœurs de nos enfants! A peine nés, nous les amollissons par toutes sortes de faiblesses. Cette éducation efféminée, que nous appelons indulgence, brise tous les ressorts de l'âme et du corps. Que ne désirera-t-on pas à l'âge mûr, quand c'est sur la pourpre que l'on se traîne?" (Quintilien, "De l'art oratoire", I-II - 6-7.)

Pline le Jeune est toutefois plus tolérant, et moins sévère envers les erreurs de jeunesse :
"Un père réprimandait durement son fils sous prétexte qu'il achetait avec un peu trop de prodigalité des chevaux et des chiens. Une fois le jeune homme parti, je lui dis: 'Eh bien, et vous, vous n'avez jamais rien fait qui méritât une semonce paternelle? Vous l'avez fait', dis-je. (...) Alerté par cet exemple de sévérité excessive, je te cite ces paroles au nom de notre mutuelle affection, pour que, toi aussi, tu ne traites pas ton fils avec trop de dureté et de rigueur. Songe que c'est un enfant et que tu en as été un, et n'utilise ton pouvoir paternel qu'en te souvenant que tu es un homme et le père d'un homme." (Pline Le Jeune, "Lettres", IX-12.)

"Une Famille Romaine" (Tableau de Sir Lawrence Alma-Tadema.)


                                        On voit bien que les idées théoriques que nous pouvons développer sur la place de l'enfant dans la société et la famille romaine ne correspondent pas forcément à la réalité. Car finalement, poser la question du lien parents-enfants dans la Rome antique revient à s'interroger sur l'amour parental : est-il universel, ou façonné par les mœurs et la culture ? Débat qui dépasse largement le cadre de ce blog...